Dernier récit de voyage du printemps 2023. Périple vers un Far West cyclopédique et initiatique en solitaire, où je tricote avec les chemins de St Jacques de Compostelle et au delà jusqu’au Cap Turiñan, le plus occidental d’Europe.
( NB >Version 2.0, texte intégral du livre de 250 pages, illustré et cartographié, publié en auto-édition à 250 exemplaires, et en vente par correspondance par message privé > vinzokina@hotmail.fr , 20 € frais de port inclus.)
» Pourquoi , ô vagabond, es-tu si heureux, pourquoi vis-tu? – Je vis parce que je vis, y a t-il autre chose à faire que de vivre, instant après instant, être vivant? » Eckhart Von Hochheim, dit Maitre Eckhart

Prologue
Grand A: poser le cadre, du vélo. Le nom commun prologue n’est pas utilisé qu’en introduction d’un bouquin. Il servirait plus mon propos lorsqu’on le trouve associé par exemple à celui de criterium ou en préambule d’une course cycliste. L’affaire qui m’intéresse dans ce nouveau récit est bien, en effet, une histoire de deux roues, de petite reine, cet objet magique qui avec une chaîne, des pignons, des pédales, un cadre, un guidon, des freins, une selle, sans rien d’autre à cacher, permet, depuis bien avant l’invention des véhicules à moteur thermique, de se déplacer, vite, parfois, loin et longtemps, à la seule force des mollets et des cuisses, pour qui veut bien s’en donner la peine. C’est un peu le problème c’est vrai, ‘faut quand même aimer en baver. Et avec un très faible bilan carbone, il est l’objet idéal pour mettre en application et en forme ces valeurs écolo défendues, mais, par incohérence, pas toujours appliquées. Mea culpa.
Comme tout un chacun j’ai appris à pédaler tôt, et bien que n’en n’ayant jamais fait une activité sportive compétitive de club, l’idée même de la compétition m’est d’ailleurs assez étrangère, j’ai toujours eu des vélos, et plutôt des bons et beaux vélos. À la louche je dirais pas moins d’une vingtaine, qui changèrent de taille au même rythme que mes pointures de pieds.
À roulettes, pas bien longtemps, le premier était vintage, déjà vieux, je veux dire, d’occas’, des années 50 peut-être même, à l’allure d’un véritable vélo de grand, couleur bronze, avec pneus blancs, selle et sacoche à outils en cuir, guidon plat moustache à poignées blanches, sonnette – drelin-drelin – à l’effigie d’un St Christophe, en bas relief fondu, un fanion triangulaire avec image imprimée, je ne sais plus quelle était-elle – un monument? peut-être la Porte St Pierre de Pontarlier? – accroché devant, entre les gaines blanches des câbles de freins, trop beau. à jamais gravé dans ma mémoire. C’était mon parrain qui l’avait ressorti de la cave, utilisé par mon frère ainé d’abord, puis mon cadet après moi. Ce devait être en 1970. Puis il y eut le minivélo blanc, un genre très typé féminin, un Betty hérité de la tata Paulette, la sœur de mon beau-père. Trois vitesses au guidon, une originalité à l’époque, pliable, avec une charnière astucieuse au milieu du cadre, que j’avais customisé d’un siège biplaces de mobylette GT 10 Peugeot, fixé sur le porte-bagage en tubes soudés, solides, partie intégrante du cadre. Avec son grand guidon il ressemblait un peu à un chopper. J’avais fier look et frimais un peu lorsque je chalais copains et copines jusqu’aux villages environnants, Doubs, Vuillecin, ou pour aller se baquer en été dans la rivière, à Oye-et-Palet, ou jusqu’au Lac St Point. Car le vélo, il n’y a rien à faire, pour moi, pour nous les minots, c’était les premières virées hors du quartier, la liberté de circuler loin de chez nous, et avec l’accord des parents, confiants ! Et nous n’avions pas 10 ans, pourtant. Autre temps…
Dans cette petite ville provinciale de Pontarlier il y avait à l’époque trois magasins de vélo, on ne disait pas encore vélociste, chez Pernet, Faivre-Dupègre et Favrot. Dans ces années où Bernard Hinault sévissait en tête dans la grande boucle, 1978-79, je partais reluquer, littéralement, une belle « fille » qui posait en vitrine de l’un de ces trois commerçants. Un demi course, une randonneuse, déjà, Motobécane, gris pailleté, avec ses autocollants bleu foncé, dix vitesses avec son double-plateau, porte-bagage et éclairages avant arrière, dynamo sur roues de 700, guidon course avec leviers de freins perforés pour une saisie antidérapante, une taille adulte pour un ado boutonneux qui avait grandi vite. J’ai passé des dizaines d’heures cet été là à lécher cette vitrine les yeux rivés comme si c’était celle de la pâtisserie Jacquet du trottoir d’en face, et pourtant quelle pâtisserie, et vendeuse, à te détourner les yeux, mais rien n’y faisait. Comme la vendeuse, mais pour d’autres raisons, la jolie bicyclette me paraissait inabordable. Un rêve. J’avais sans doute laissé transpirer mon émoi très souvent et fortement malgré moi, les draps s’en souviennent, pour que quelques mois plus tard à Noël maman et Jeannot se saignent jusqu’à m’offrir l’objet si convoité. Sûrement le Ze cadeau d’ma life, ever !
Je ne vais pas vous passer en revue tous mes biclous, ceux rénovés transformés, customisés, donnés, volés… Ils n’ont pas tous marqué un moment de ma vie, mais je n’en ai oublié aucun.
Plus qu’un vélo, ce fut une sortie, sur un vieux VTT qui ne payait pas de mine, qui m’aguicha particulièrement et me mit l’idée en tête qu’un jour je partirais pour un long trip en solo. C’était une simple ascension, toute con, d’un col du Vercors, un beau matin d’été, le col des Limouches au départ de Peyrus, dans la Drôme. J’en avais bavé des ronds de chapeau avec ce vélo lourd et pas adapté, et arrivant au sommet j’avançais tellement lentement que les lapins qui traversaient la route ne s’enfuyaient même pas à mon passage. On aurait dit qu’ils rigolaient en se bourrant des coups dans les côtes. Ils m’avaient défié à vie. Nous étions seuls dans cette pampa au petit matin pointant, pas de témoin, mais je vous jure, frères, que c’est « la vérité si je mens ». Juste trop bien d’être là, même humilié par ces longues oreilles.
Et pour finir, je dois l’avouer enfin, et parce que je ne lui ai jamais dit, j’admirais et enviais Jojo, mon paternel, qui après avoir enfin arrêté les « goldo » – paquet souple bleu avec filtres – pour lesquelles j’avais fabriqué un étui en travaux manuels d’école maternelle pour la fête des pères, genre l’instit’ inspirée, s’est mis dans sa quarantaine à pédaler comme jamais, enquillant jusqu’à 6000 kilomètres dans les bonnes années, dans tout l’hexagone mais surtout à travers ses chers sapins francs-comtois, jusqu’à il y a peu, durant plus de quarante ans, faites le calcul et vous obtiendriez presque la distance de la terre à la lune. Presque. Alors, il est pas fort mon papounet ? Meilleur que tous les Armstrong à fusée à réaction ou à roues de 700 en carbone.
Après les lapins, le deuxième défi m’était révélé, à moi de le relever, rouler dans le sillage du père – psychanalytiquement intéressant – à défaut d’être aussi bon soudeur ou syndicaliste. D’ailleurs si c’est pas un signe ? Il vient de me refiler en héritage son vélo de 8.7 kg, une plume. Pourtant c’est avec mon propre vélo tout terrain suspendu et une charrette en attelage que je partirai, à la fin de ce long prologue. Une bestiole toute équipée pour l’autonomie maximum, mais qui tout bien pesé à l’essentiel m’amènera à tracter, avec mes petites guiboles, 40 bons gros kg, et plus selon les jours de ravitaillement en victuailles et eau. Le parcours que j’ai un peu imaginé, comme le fit Sylvain Tesson pour sa diagonale marchée de la France ( « Sur les chemins noirs » ), ou comme une ligne droite de land-art d’un Richard Long tracée à travers tout un territoire, sera cartographiquement une ligne horizontale, presque, comprise entre le 42 et 43 ème parallèles de latitude Nord, c’est à dire alignée avec ma ville de départ, Marseille, chez ouam, plein Ouest jusqu’à ce que l’océan Atlantique m’arrête, Cabo Turiñan espagnol, à moins de transformer mon engin anguille en pédalo, Niña ou Santa Maria comme Cristobal, et retour.
Ce cap est un peu mon Graal, le plus éloigné à l’ouest de l’Europe, le plus proche du continent nord américain. Emprunter également une bonne partie des chemins des pèlerins de Saint Jacques de Compostelle, n’est pas un hasard pour un gaillard de presque 57 balais, moment de réflexion et bilan, voire quête au-delà de soi, vers plus grand… Qui sait ? À l’heure du départ j’ai plus le sentiment que ce sont ces chemins qui sont sur le mien, que moi qui les suis. Cela aurait pu bien sûr en être d’autres, mais c’est celui là, un chemin intrigant. En tout cas cela me vaut la bénédiction de mon épouse, et c’est plutôt moteur que cette bienveillance-là, qui remplacera j’espère bien, celui électrique que je n’ai pas.
Parcours en une petite cinquantaine d’étapes, tracées sur cartes jusqu’au 1/25 000 , voire vues satellitaires et 3D, une centaine d’heures d’élaboration sur l’ordinateur avec différentes applications et logiciels pour éditer autant de fichiers en .gpx – un des formats lus par les GPS – que de cartes imprimées emportées. Dix jours de off prévus.
Petit tour de scanner de l’attelage et équipage :
La charrette : sur mono-roue de 16 pouces, avec suspension, en tubes légers, accrochée à l’axe de la roue arrière du vélo, un peu le top pour les globe-trotters, haubans maison pour maintenir rigide le mât arrière de signalisation, étendoirs prochain de mes caleçons et chaussettes, avec fanion de visibilité orange fluo, sur lesquels est fixée la coquille des pèlerins – offerte et taguée au feutre par Brijou de l’en-tête de mon blog – Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage – sac principal de voyage, étanche, de 90 litres, contenant sac en duvet, matelas autogonflant, sac à rêve thermique, oreiller gonflable, trousses de toilette, à outils et de premiers secours, 1,5 kg de repas déshydratés et barres de céréales, réserve souple d’eau potable de 4 litres, deux mignonettes d’eau de vie, toile Tarp, tente légère, armatures pour siège bivouac, sac de fringues plutôt techniques, froid & pluie, respirantes , compactables, sacoches latérales faites sur mesure par brother Eric, sparring-partner toutes ces dernières semaines, pour matériels accessibles rapidement, cadenas, pièces de rechange, panneau solaire avec batterie pour les appareils connectés, PQ, un réchaud et une popote, des briquets, mini glacière souple.
Une petite maison en quelque sorte, de 26 kg…au moins, j’ai arrêté de peser ;-(…
Le moteur et pilote : gaillard d’1,80 m, de type caucasien neandertalis, dentition saine prothèsée d’alliages variés, genoux droit présentant traces d’opération ligamentaire, avec légère usure méniscale empêchant les longues randonnées pédestres, bah, qu’on se résigne à ne plus trop pratiquer intensément au profit du « deux roues » indolore, car sans à-coups et dans l’axe du mouvement giratoire, 150 livres à la pesée, bélier ascendant lion de 1966, sous les meilleurs auspices astrologiques pour entamer ce périple, d’après Mme Hélène M. ;-).
Pour finir, soyez indulgents, ce récit aura été écrit à 95% avec un seul doigt, comme au commissariat, en alternance avec pouce ou index droits, sur le petit écran de mon smartphone, après 7 heures de route quotidiennes… Ce premier jet, gardé dans ce quasi état originel jusque-là, avec quelques augmentations écrites et illustrées, était destiné, dans sa première mouture, à correspondre, et donner des nouvelles de mes avancées par mailing-list à un tout premier cercle, famille et amis, lecteurs parfois déjà dans l’attente de ce nouveau récit, car au fait de mes précédentes élucubrations aventureuses e-pistolaires lors de voyages précédents, dématérialisées, elles, dans la toile du 2.0 sur ce blog perso.
Mais, pour ce coup-ci, la tentation d’un peut-être futur projet, compilant toute cette matière accouchée et recueillie, en quelques centaines de grammes de papier encré, relié, me taquina dès le départ.
…Et si vous lisez ceci, c’est qu’on y est, yahoo ! C’est fait !

Jour #1. Samedi 04/03.
De L’Estaque au phare de La Gacholle.
Hier soir, veille du départ, Brijou avait organisé un apéro surprise avec mon fils, sa maman, un de mes témoins de mariage, compañeros et complices, amis proches et voisins, petits et plus âgés, tous venus chargés de moult bouteilles de vins et grignotages savoureux et caloriques. Moi qui m’étais préparé à un coucher tôt et frugal repas de soupe claire, voire tisaneux, c’était raté. Et puis zut, buvons, fumons, gouleyons, une dernière pour la route. Je présentai les cartes du trip qui firent forte impression, même à moi, surtout en revoyant une dernière fois les dénivelés. On rend aussi visite à l’attelage bouclé qui patiente sur sa béquille au garage. «Un peu Maboul !» « fada que tu es ! », « complètement à l’Ouest ce gars là ! ». C’est ça, tout droit à l’Ouest, c’est bien mon intention. C’était vraiment chouette et encourageant cet entourage attentionné, je dormirai moins flippé, un peu anesthésié de bons jus de raisin.
Réveil matinal à l’heure prévue, pour un départ à 9:00. Gros et confortable p’tit déj’, à ma place, en bout de table, je suis un peu hébété, réalisant relativement que ça y est, j’y go pour plus ou moins deux mois, à bloc. De la terrasse je concentre mon regard sur ce point de vue si familier sur la baie de L’Estaque et dis au revoir à cette chère maison que j’aime tant, ma coquille, mon shelter, mon chez moi depuis plus d’un quart de siècle, presque la moitié de ma vie ici, déjà. Il est temps d’en partir.
Ouverture des portes du garage, je dompte l’enfourchement de la bête un peu retorse et fichtre qué lourde ! Dernières embrassades à mon épouse et mon grand fils présent pour l’occasion, ainsi que Sista M’Louka, photos souvenir, premiers virages en épingle négociés haut la main – ouf ! – reste plus qu’à laisser filer, le temps de s’apprivoiser. La descente abrupte sur le littoral déjà fait crisser les plaquettes de freins. La seule difficulté ascensionnelle du jour sera d’enjamber les collines de la Côte Bleue par Le Rove, un bon échauffement, histoire de donner le ton, avant de redescendre vers l’étang de Berre par Châteauneuf-Les-Martigues. Mais dans l’état d’esprit de mon approche du rythme du voyage à l’heure du départ, ma posture de cyclo-cheminant, mon néologisme de circonstance, ne redoute pas la difficulté en soit des ascensions. D’une part parce que le développement de ma boite de vitesse me propose une assistance déjà large de démultiplication de l’effort, avec une limite de 20/42 qui te donne l’impression de pédaler comme un batteur à œuf manuel, tout en cherchant ton équilibre du guidon, qui vacille sous l’effort des bras à maintenir un pilotage cohérent et sécure.
D’autre part et surtout parce que mon leitmotiv est d’avancer dans mes limites, quitte à pousser par solidarité en marchant à côté de l’animal qui en bave lui aussi dans ces efforts mécaniques, si si. La grande vitesse me grise aussi mais la lenteur du grimpeur et la pugnacité dans l’effort à atteindre le bout, le haut, le col, peut-être encore plus. Tout en pouvant pester en rendant sang et eaux dans ces grands moments de solitude, l’arrivée au sommet me fait souvent exulter d’un grand cri tonitruant se rapprochant d’un espèce de «Yes !», encore civilisé, ou d’un grognement primitif animal expectoré, signe d’un très gros effort. Situation qu’on retrouve plutôt fréquemment en cross-country, littéralement « à travers la campagne ». Ma pratique est bien plus celle du vélo tout terrain, qui porte si bien son nom- tous terrains me semble même plus approprié – car il me met tellement plus en contact avec la Terre, quelque soit le paysage, que la circulation sur l’asphalte. Je pratique depuis tout le temps en solitaire, ou quasi. Ça me permet de partir en sortie quand je veux, où je veux dans mes choix de difficultés et à mon rythme, lent ou effréné, et y trouver à ma manière et dans le mouvement le temps d’une méditation, d’un soliloque à haute voix ou silence intérieur, selon. Ce voyage en sera de même. Et avancer, basta ! Le côté attelage lourd changera beaucoup la donne dans la réalisation, mais pas l’esprit, du moins je l’espère encore ce matin. Et puis, il y aura les descentes, les paysages, les éléments, les rencontres, les découvertes en récompenses. Il fait très beau, peu de vent pour l’instant et je tombe d’entrée une couche de vêtement.
Je suis très content de partir, je me sens presque serein et léger, conscient de la chance que j’ai de pouvoir accoucher de ce projet, lentement et longuement élaboré. Là, ça y est, je ne suis plus dans le virtuel d’une planification 2D sur écran, les reliefs défileront devant mes yeux et dans mes pieds, quel pied ! Après la belle descente qui me ramène à 0 d’altitude je longerai cette zone très industrielle du bassin pétrochimique de Fos-Martigues. C’est pas très sexy, mais j’aime bien, c’est chez moi. J’emprunte évidemment le plus de chemins de service et de petites routes possible pour éviter une circulation rapide dans ce secteur de nœuds de voies rapides. Je traverse les restes des marais camarguais qui s’étalent jusqu’ici, jouxtés par les réservoirs de pétrole, sur fond de torchères à l’ouest et d’alignement d’éoliennes à l’est. Les taureaux sont rares mais je croise plein de lapins qui filent devant mes roues. Ils font moins les malins ce coup-ci, ils sentent bien que ma détermination est sans faille, trente ans après, ce n’est plus le même homme ;-). Quelques flamands patientent sur leur pied de grue. Le vent se lève doucement, normal dans cette plaine balayée plein nord par le mistral rhodanien. J’atteins le bac de Barcarin, gratuit pour les cyclistes, qui me fait traverser un bras du fleuve pour entrer sur le parc naturel de Camargue par Salins de Giraud. Encore 20 km de pistes plates mais très ventées pour atteindre mon point de chute. Je suis obligé de monter en danseuse pour finir l’étape face au vent de plus en plus établi et frais. Je commence à trouver le bon geste et le bon rythme dans cette manière d’avancer de tout son poids debout sur les pédales. Ça soulage les fesses et étire les muscles. La marche sur le côté tout en poussant l’attelage aussi d’ailleurs, ça sera vital sur la longueur. La traversée sur la digue de la mer te plonge dans ce décor de désert plat marécageux aux couleurs d’oxyde, le temps semble s’y être arrêté, tout est si calme. Les flamands roses s’envolent en escadrille géométrique triangulaire parfaite, quel honneur, c’est autre chose que la patrouille de France vrombissante aux fumées tricolores.
Au bout de la digue non loin du phare que j’avais dans le collimateur – quelle surprise ! – Brijou m’y attend avec le van. Je blague, on avait prévu le coup, pour une dernière soirée dans l’intimité de notre chaleureuse roulotte et finir les succulents restes d’hier soir, il y a même encore des bulles. C’est fête. Pour une première étape, c’est royal. Le détachement se fait en douceur. Après 80 km j’ai mon compte. Dommage que j’aie déjà des crampes derrière les cuisses 😉 S’étirer. S’étirer. (:> 80 km)
Jour #2. Dimanche 05/03.
Du phare de La Gacholle à Port Camargue.
Après un p’tit déj’ copieux, concocté une dernière fois par ma douce, ce sera cette fois les vrais au revoir. S’ouvre devant moi la piste qui mène aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Ça roule tout doux, calme et volupté sur 15 km. Quelques congères de sable obstruent le bon déroulé de mon avancée. Ces micro dunes de sable soufflé provoquent un arrêt buffet radical, plus encore que la boue. Infranchissables en pédalant, alors tu pousses en te prenant les pédales dans les mollets, pourtant tu le sais, à l’avant il faut qu’elle soit la pédale de ton côté, à l’avant on te dit ! Pédale gauche pour moi qui pousse par ma droite, bras tendus, dos arc-bouté, vous voyez la posture ? Et pis non, tu as la flemme de la mettre à sa place cette pédale, tu préfères pousser comme un bourrin pour sortir plus vite de ce mauvais pas et… Vlan , dans le mollet, pour la X ième fois. Bourrin moi ? Nan, maso. Ou les deux. J’avoue un culte aux scarifications et bobos, comme des trophées victorieux, ces écorchures, ce sang chaud qui coule sur la peau, presque christique… Je m’égare et je déconne. Et en même temps quand ils restent bénins ces petits accidents, outre le fait de t’en faire rigoler parce que tu te trouves trop con de ne toujours pas avoir appris à les éviter, ont le mérite de te rappeler que tu n’es que chair, os et sang, et vulnérable. Ça cadre et recentre, un temps, plutôt que de batifoler romantiquement et extatiquement avec des flamands ou des éléphants roses volants. Perso je ne suis pas Rambo, capable de se recoudre une balafre profonde avec une grosse aiguille et se faire un nœud avec les dents si vous voyez la scène dans le #1? Par contre j’aime encore bien me faire moi même un p’tit pansement, me retirer une écharde, désinfecter une plaie, percer une ampoule, avec ma trousse de secours si consciencieusement préparée, mes p’tits ciseaux, ma p’tite pinpince à épiler… Une sorte de confiance en soi et relativisation de la gravité de la situation, l’ensemble de l’intervention qui consiste à se le faire soi-même, sans anesthésie, limitant la douleur car tu en as la maîtrise du plus juste et délicat geste. Je parle bien de petits bobos, hein ! Après, un des objectifs de ce trip reste bien non seulement de rentrer parmi les miens, mais sain et sauf ! Pas de rapatriement sanitaire, même conduit par mon Lulu dans son ambulance. Donc je serai prudent, prudent. Promis.
À peine sorti de la piste et entrant directement dans le centre des Saintes où je voulais m’acheter un sticker de la localité à l’effigie des navigatrices rédemptrices, ou de Sainte Sara patronne des voyageurs, v’la ti pas que je tombe nez à nez avec ma Bribri, venue là pour l’office du dimanche matin. Et prier pour mon bon voyage. Accoutré en cycliste, très fit près du corps et casqué de rouge, m’interdisait de fait et par bienséance, de participer en pleine conscience à l’événement. Cette fois le bisou sur le parvis serait bien le dernier, et je continuai mon chemin. L’intention était de traverser le dernier delta marécageux de ce côté-ci par les digues repérées sur carte. Le passeur du bac du Sauvage, cheveux longs et boucle d’oreille à la cool, lui même vététiste, intrigué par mon attelage, vint discuter et me dissuada catégoriquement de m’y risquer, l’endroit étant en fait obstrué de pierres pour empêcher l’accès à nombre de propriétés privées. Il est vrai que je n’ai pas pensé à étudier en plus le cadastre en dessinant toutes ces cartes ! Pour moi naïvement ces cartes c’était la liberté d’aller où tu veux, comme quand tu joues avec une lampe globe terrestre en plastique translucide, tiens, un jour j’irai vers ce là, pointé du doigt. World is yours s’inscrivait sur le toit d’un building dans le premier Scarface de Howard Hawks (1932). Ben non. J’irai par où je peux. Et ça sera déjà pas mal. Me voici dévié de mon chemin, mais comme ils mènent tous à Rome, j’irai d’abord à Port Camargue en empruntant les départementales via Aigues-Mortes, où je pique-nique au pied des fortifications désertées, puis le Grau-du-Roi et enfin les plages spacieuses de L’Espiguette. 65 km parcourus pour arriver là. Je pousse comme un damné mon attelage par-dessus la dune, pédale à l’avant, oui j’ai compris, puis sur les 50 mètres de largeur de sable plus ou moins dur mais toujours impraticable, pour le poser à 5 mètres du rivage. Ouf ! La condamnation de Sisyphe, c’est de la gnognote à côté ! L’endroit est propice aux balades, flâneries familiales dominicales, avec chiens qui nagent jusqu’aux bouts de bois, inlassablement lancés et rapportés, un kitesurfeur s’essaie à la pratique, il vente fort et froid depuis le large, tous portent doudounes voire bonnets. Pas moi. Et je vais vite le regretter. Je plante d’abord le Tarp pour faire un coupe-vent, et finalement juste derrière, la tente. Passé 17:00 la température chute rapidement, à 19:00 le soleil plonge en face dans la mer, mon cap à tenir.
À 19:01 je me réfugie dans la tente, dans mon duvet doublé de mon sac à viande thermique, tout habillé, capuche enserrée, pour n’en plus sortir de la soirée, de la nuit, longue longue nuit. Mais même tout recroquevillé comme une larve dans son cocon je reste encore bêtement euphorique de vivre ça. L’effet cocon, et peut être bientôt le papillon ? Éh ! on n’est pas bien là mon Vinvin ?
(:> 145 km)
Jour #3 Lundi 06/03.
De Port Camargue à Agde – Vias.
Au réveil je reste le plus longtemps possible emmitouflé dans mon duvet, et même si le vent est tombé je préfère attendre qu’après les premières lueurs rougeoyantes le dieu Râ darde de vrais rayons de chaleur. Au sortir de ma tentinette sarcophage la plage est déserte. Non loin dans l’eau un couple de pêcheurs professionnels engoncés dans des combinaisons en Néoprène épaisses draguent avec force le sable en tirant péniblement de lourds tamis pour récolter des tellines, succulents petits coquillages à déguster crème-ail-persil. Mon p’tit déj’ sur le pouce, est pré-établi et quantifié : une infusion, un oeuf dur, précuit à la maison avec ses 5 frères, une assiette de céréales mouillées d’eau additionnée de lait concentré et de miel, un fruit frais si possible, je devrais tenir jusqu’à l’encas de la mi-journée, avec le sac de repas lyophilisé englouti hier soir dans l’intimité de mon igloo. Je me réchauffe les mains autour de mon mug en acier ramené de chez Amma, de son ashram en Inde où nous allâmes il y a déjà 3 ans. L’infusion brûlante irradie sa chaleur de l’intérieur et le soleil de 8:00 parachève la décongélation épidermique de mon visage, souriant béatement face au Grand Manitou, que je salue avec gratitude. Je replie le campement en essayant d’être ordonné et de peaufiner l’organisation pratique de la charrette. Ça me prend quand même 1 h, à noter. Retraverser la plage et la dune en poussant mes engins réactive très vite la circulation sanguine, et les petites courbatures. J’enfourche, enclenche pédales et GPS, la carte papier du jour est bien positionnée, alors, feu!
De Port Camargue je traverserai ensuite Le Grau du Roi, La Grande Motte, direction Sète, par des pistes cyclables d’abord. Le vent s’est de nouveau levé, je le prends raisonnablement du côté droit, c’est gérable car les talus et plantations nous protègent un peu.
Puis j’attaque les digues qui traversent les étangs jusqu’à Sète et là ce n’est déjà plus la même affaire. Complètement à découvert, je suis chahuté par un mistral bien établi et ses charges de rafales intempestives. L’embarcation tangue et vacille, impossible de relâcher l’attention et obligé de piloter fermement droit. Bien que plates, ces digues ne sont pas très roulantes, plutôt constituées d’un grava grossier et secouant. L’eau de part et d’autre moutonne tempétueusement. Couplé à l’adversité du zeph’ j’avance tant bien que mal à une moyenne de 7 km/h. Et elles sont longues ces digues jusqu’à en sortir, pompent largement une bonne partie des calories emmagasinées pour la journée.
Je me rapproche lentement d’un congénère qui tente comme moi de rejoindre le bout des digues. Son vélo est un porteur avant avec une charge identique à la mienne à première vue. Il m’a entendu arriver par le tintement de ma clochette suspendue au guidon, un super système pour ne pas surprendre les autres usagers et notamment piétons qui s’écartent avant mon passage sans que j’aie besoin de crier gare. Sergio descend de Lyon avec son vélo de livreur, se dirige vers Toulouse, Bordeaux, remontera par la Loire sur Paris. Le temps de cet échange et roulage côte à côte partagé dans la peine dure une quinzaine de minutes, puis il crève son pneu arrière… Oups. « Tu as ce qu’il faut ? – Oui. – Ouf ! Besoin d’aide ? Non c’est OK, à plus tard. – Ciao compañero, be brave ». Premier cycliste rencontré.
Je suis vraiment content d’avoir équipé mes 3 roues de pneus increvables, neufs, modèles testés et éprouvés depuis plusieurs années infailliblement, plus lourds, certes, mais tellement plus fiables. S’il fallait réparer là, tout déballer, dans le vent glacial, mama-ma-mia ! J’en croise les doigts et caresse mes talismans.
Traversant Sète vers 13:30, je m’offre un plat du jour en terrasse ensoleillée et protégée le long d’un quai. Bien mérité, je me jette sur une bonne andouillette-crème-purée maison, un écart diététique avoué, pardonné, trop bon cette AAA+. J’ai repris du poil de la bête et file à meilleure allure jusqu’à Marseillan, que j’évite pour monter un peu au Nord attraper l’entrée du canal du Midi et ses chemins de halage. Les 15 derniers km de la journée sur ces voies parfois étroites et très végétalisées sont agréables, paisiblement désertées. Quelques embarcations amarrées, plus ou moins entretenues ou occupées, jalonnent ces rives. Certaines épaves ont subi le destin du Titanic. Le froid tombe vite et je ne serais d’ailleurs pas surpris de croiser un iceberg.
Après le passage des premières écluses, une aire de pique-nique, pas forcément des plus jolies mais au bon endroit, me permet de monter mon campement avant d’être congelé de nouveau. Une jeune musulmane, dans son turban, lit un livre sur un banc – Tiens un Haïku, du coup ! – Un couple sportivement vétu s’arrête et entame le bout de gras. Ils sont grands randonneurs, préparent un trek dans les Carpates roumaines à 80 km de la frontière ukrainienne, j’imagine que vous voyez où est l’Ukraine maintenant ? Et ben eux ils vont là-bas, en voyage… Okyyy. Ils vivent à l’économique me disent-ils; pas de chauffage, pas d’eau chaude, en short, pas de bagnole, marchent 15 km tous les jours pour aller faire leurs courses à Vias, ils s’y dirigent d’ailleurs, ces économies constituent leur budget, et leur entraînement. Moi qui grelotte limite, regrette presque de ne pas avoir tenté une telle prépa. Vidé de calories à cette heure de la journée, il va falloir que je me résigne à me procurer un vêtement supplémentaire pour affronter les fins de journée encore très froides à cette saison, mes vêtements techniques de cycliste, suffisants dans l’effort, à cette heure-ci font défaut. Je le redoutais en préparant mon paquetage, ça se confirme au troisième soir et je n’ai pas attaqué les Pyrénées ! Mes randonneurs, repassant par là, m’offrent une bouteille de jus ACE, ils ont eu du nez, c’est sympa, me souhaitent bon voyage. La jeune maghrébine, discrètement, sous son voile, me lance un « bon courage ». Je me jette dans la tente et ferme toutes les écoutilles de mon duvet, il n’est que 19:00, je vais avoir le temps de divaguer intérieurement… Rideau ! (: > 220 km)
Jour #4. Mardi 07/03.
De Vias à Saint-Nazaire-d’Aude.
Il me semblait bien avoir eu encore plus froid cette nuit. Effectivement, température négative de -2°C d’après mon thermomètre, dehors l’herbe est blanche de givre, la tente craque sous de petites plaques de glace. J’ai beau être né dans une contrée bien froide, j’ai vraisemblablement perdu cette accoutumance. Un peu préoccupé depuis la préparation de ce trip par ce paramètre du froid à cette période de l’année, me vient en tête un souvenir d’enfance traumatisant, tu en étais sûrement Fredo. Durant un hiver particulièrement froid alors que nous étions scolarisés à l’école primaire de Joliot-Curie de Pontarlier, les instit’ nous emmenaient en sortie neige hebdomadairement sur le massif du Larmont, une chance. Or un de ces après-midi, une sortie par un temps pourri avait été maintenue. Un blizzard glacial soufflait sur les pistes, alors que la température à l’abri ne devait déjà pas dépasser les -10°C. Très rapidement et bien malgré nous, nous étions transpercés par ce froid ressenti jusqu’aux os. Les uns derrière les autres nous remontions dans le bus, que le brave chauffeur avait laissé tourner avec le chauffage pour garder une température décente. Nous avions presque tous l’onglée, cette douleur insupportable des bouts de doigts à la limite de la gelure, qui semble t’arracher les ongles, une véritable torture. Beaucoup en pleurions. Le chauffeur même semblait triste et dans l’incompréhension qu’on nous ait infligé cette activité obligatoire ! Il nous donna son truc à lui, pour nous soulager. « Soulevez vos pulls et glissez vos doigts sous vos aisselles ». Trop bon, de sentir le sang affluer de nouveau. 50 ans plus tard je n’ai pas oublié la leçon, et après avoir péniblement remballé le campement et tout le matos givré, je glissai mes mains à l’endroit désigné en pensant à ce bus rempli de minots larmoyants. Sadiques ces instit’ ?
Aujourd’hui c’est décidé, je fais un détour de 25 bornes, pas grave, pour aller m’acheter une doudoune chez Décat’ à Béziers. Après un appel à Brijou j’ai aussi la confirmation que frère Éric me retrouvera sur la route après-demain, pendant sa traversée jusqu’à chez ses parents à Arcachon. Il m’apportera mes gants de ski, hé oui, et un outil oublié… Je croise de nouveau Sergio, c’est lui qui me rattrape plutôt, alors que je discutais avec un riverain pour trouver mon chemin vers cette grande surface convoitée. Il est blessé à la cheville, tendinite sûrement due à un mauvais réglage de sa position sur le vélo. Décidément pas de bol le copain. Je lui intime de s’arrêter à la pharmacie que j’ai repéré sur un quai quelques centaines de mètres en amont pour qu’il se soigne avec une pommade anti-inflammatoire, les tendinites ça me connaît, mais moi localisées aux épaules, c’est moins gênant pour pédaler. Good luck mon gars.
Je continue ma route en me détournant vers le Decat’ indiqué par mon interlocuteur, à 20’ d’ici. Achat rapide, avec belle promotion qui tombe bien. À peine enfilée pour l’essai de la taille, je me sens soulagé comme si j’avais conjuré ce traumatisme d’enfance, léger comme… du duvet. Récupérant le canal du Midi, j’enjambe le site des 7 écluses de Béziers, ouvrage technique de génie où les péniches prennent plus de 25 m de hauteur, ou de descente, pour pouvoir continuer leur route. Dans ce sens, direction ouest, c’est une ascension à franchir pour moi par la pente de 8% pour filer jusqu’où je pourrai sur les rives, sans chercher à rattraper le temps passé à cet achat salvateur. Je croise pour la première fois, fichée dans le béton au sol, une marque du chemin de St-Jacques, la voie arlésienne, une coquille en bronze. J’avance bon train sous un ciel couvert mais pas encore menaçant, il fait très doux à la mi-journée. Je reste surpris de n’avoir croisé depuis hier aucun cycliste sur ce chemin réputé, que personnellement je rêvais d’emprunter depuis de nombreuses années, notamment après un nouvel an passé dans une location en bord de canal dans l’ancienne loge du gardien d’un immense domaine avant Castelnaudary, avec toi cher Che et tes potes bordelais. Je suis content d’y être enfin.
Bien que très dessiné et architecturé par les berges, la succession d’écluses et leurs chouettes maisons d’éclusiers d’époque XIXème, ce tronçon-là reste assez bucolique et végétalisé. Très agréable et plutôt roulant sur les premières dizaines de kilomètres. Les méandres du canal ne sont certes pas la route la plus courte, mais de loin la plus tranquille, et quasiment plate. L’effort est continu mais sans peine et j’ai vraiment l’espace d’un chemin large pour pouvoir lever les yeux du guidon sans basculer dans le canal, et observer le paysage des Corbières et des coteaux de vignes. La vue est bien dégagée et je vois loin. A ma droite ce doit être les Montagnes Noires, à ma gauche les piémonts pyrénéens. Je pense rouler jusqu’à 17:00 si le temps le permet, ce qui n’est pas sûr car le ciel devient changeant. Et ça ne rate pas… Vers 15:00 j’essuie les premières gouttelettes, sors mon coupe-vent haut étanche, ça le fait bien. Le chemin devient moins agréable d’un coup et se transforme en chantier de terre d’où tous les arbres ont été abattus, platanes plus que centenaires, malades, attaqués par un champignon, j’en avais bien sûr entendu parlé. La pluie redouble sans prévenir et je n’ai même pas le temps de trouver un abri et compléter ma combinaison par un bas étanche, jamais testé, que je suis déjà trempé. Ce n’est bien sûr pas grave mais ça me dissuade de bivouaquer ce soir.
Vers 16:00 j’arrive au lieu-dit Le Somail, sur la commune de Saint-Nazaire-d’Aude, petit hameau mignon en jolies pierres. Déserté à cette époque tous les commerces sont fermés. J’arrive toutefois à me faire indiquer une possible chambre d’hôte, tenue par July et Andy et leurs deux sympathiques épagneuls, bretons, for sure. Je prends. Mes hôtes ne me parlent qu’en anglais, les chiens aussi, qui me collent, comme d’habitude, et je leur rends bien, comme d’habitude. Cette nuit au sec sera confortable. Téméraire mais raisonnable, le chemin est encore long. Aujourd’hui j’aurai atteint les (:> 300 km)
Jour #5. Mercredi 08/03.
De Saint Nazaire d’Aude à Bram.
Je resterai encore aujourd’hui le long du canal du Midi et devrais le quitter en fin d’après-midi en direction de l’Ariège selon mes prévisions. La pluie a cessé et il fait encore très doux ce matin, très agréable, si cela pouvait se maintenir. Je rejoins d’abord Trèbes que je n’ai pas pu atteindre hier, un crochet par la route m’est imposé pour raison de chantier sanitaire sur les arbres en cours de traitement. Les ouvriers m’informent que si je brave l’interdit d’autres collègues au bout du chantier m’obligeraient à un passage en décontamination ainsi que tout mon bardas pour éviter la propagation du champignon traqué. Dissuasif. Je n’insiste pas.
Ça me fait très bizarre de rouler si facilement sur le goudron. Presque deux fois plus rapidement que jusqu’à maintenant sur les sentiers et chemins. Si il n’y avait pas de circulation ça serait plutôt sympa in fine, mais hélas sur ce type de voies le rétroviseur est vital pour voir arriver le danger. Voitures et surtout camions font de tels déplacements d’air que la conduite est plutôt tendue. Vivement le prochain confinement que je puisse avoir la route pour moi tout seul, nah ! Je retrouve le canal 15 km avant Carcassonne que je traverse et où je pique-nique sur une pelouse en bas de la gare du centre ville. Le soleil est chaud. Pour le rassurer, j’appelle un coup mon frère aîné, Bruno, allongé dans ce gazon urbain, peut-être pas très clean à y regarder de plus près, mais bon… Ici le canal a été mis à sec pour travaux. C’est tout de suite moins joli, toute cette vase croûtée et parsemée de déchets et branches cassées. Les prochains 40 km de berges ne seront plus très agréables, sentiers de plus en plus en chantier qui, mine de rien, secouent en permanence, en plus des racines rampantes qui affleurent. Je danse beaucoup sur mes pédales et heureusement de mieux en mieux, pour éviter les talures des chairs de mon précieux fessier. Je me suis inventé des sortes de mantras pour cadencer mon rythme, formules magiques ésotériques en nombre de syllabes impaires pour pouvoir avoir un temps de pause entre chaque répétition, qui permet d’alterner un arrêt sur une jambe tendue, puis l’autre. Non seulement j’avance à bonne vitesse, mais je me soulage et m’étire en récupérant de l’effort. Tout bénef’ ! Ça donne par exemple, 7 coups de pédales, une pause en inertie sur 3 temps, 7 coups de pédales, etc. L’important est d’ajuster le rythme avec l’effort à fournir selon le réglage des vitesses, en fonction de la pente ou planéité, pas trop vite ni trop fort, un peu comme un pas régulier de marcheur. Je suis content de cette technique qui marche bien et que je tiens de plus en plus longtemps. Je sens déjà un gain de tonicité musculaire et de cohésion avec mon embarcation que je maîtrise de mieux en mieux.
En pédalant, machinalement ou pas, et en solo surtout, on pense à plein de trucs. Aujourd’hui j’ai décidé de chercher à baptiser mon attelage vélo-remorque, qui sont devenus des compagnons dont je ne me sépare qu’au coucher. Et j’ai trouvé ! Le vélo est devenu VicTørT, en référence à son côté passe–partout du nom de la célèbre marque de couteaux suisse, Victorinox, d’une part, et d’une étymologie porteuse d’espoir dans la réussite, le ø pour faire genre dieu viking au marteau puissant. La charrette, elle, renaît sous le prénom de Civette, à cause de son déhanché chaloupé comme ces petites anguilles, les civelles, qui parcourent des milliers de kilomètres en traversant les océans, des grandes voyageuses quoi. «VicTørT, Civette et Vinvin sont en voyage !». Je m’amuse bien, je trouve. Avant l’heure prévue le même scénario de pluie de fin de journée menace.
Je quitte définitivement le canal pour rejoindre la petite commune de Bram à la recherche d’un hébergement. D’abord auprès de la cure, mais Monsieur le Curé n’y est pas. Et finalement dans un motel sans âme, en formule étape, tenu par toute une famille de chti de deux générations, fraîchement investisseurs, là, dans l’american way of life. Bah, ça fera bien l’affaire, à temps avant la pluie. La majorité de la clientèle sont des roulants professionnels. Mais je suis le seul passager habillé en sportif, voyageur. Seuls, à nos tables respectives, devant nos smartphones, ;-( bof… Une sortie d’autoroute n’est qu’à quelques kilomètres, d’où le succès de l’établissement. Il y a même des habitués paraît-il, les pauvres. (:> 380 km)
Jour #6. Jeudi 09/03.
De Bram à Pamiers.
En quittant ce motel oubliable, je prends direction sud pour Fanjeaux sur la D 119. Je suis entré en Ariège et le paysage change là, qui devient bossu. Bien que beaucoup plus pentu que ma route jusqu’ici, j’ai l’impression de glisser sur l’enrobé de la route très lisse. C’est rassurant car je viens de constater une avarie en cours, qui n’a pas encore lâchée complètement : le sélecteur de vitesse droit a pris du jeu sur son axe et le passage des vitesses ripe et ne fonctionne que sur trois pignons. Je peux tout à fait imaginer la cause de la panne, basique, mais ne me décide pas à démonter sur la route de peur de ne pas avoir tous les bons outils. Je peux encore jouer sur le double-plateau avant sans me mettre dans le rouge. Je devrais pouvoir arriver à Pamiers où je suis attendu pour être hébergé chez Claude et Isabelle, des anciens clients de mes chambres d’hôtes accueillis cet automne. Claude est grand cycliste devant l’éternel, il aura sûrement les outils qui me manquent le cas échéant. Éric, déjà sur la route depuis ce matin, devrait me retrouver dans peu de temps pour me livrer mes gants de ski et l’outil oubliés. Si je suis en rade d’ici là, je parie qu’il prendra le temps de me pousser jusqu’à Pamiers. Je le préviens par SMS que je serai arrêté pour l’attendre sur une aire de pique-nique après Orsans. En l’attendant j’appelle Yang de L’Etape Vélo pour tenter de confirmer mon diagnostic. Bingo, j’ai vu juste. Il prend le temps de démonter une pièce similaire depuis son atelier pour me décrire les opérations à effectuer pour réparer. Ça n’a pas l’air bien compliqué mais j’attendrai tout de même de pouvoir démonter à l’abri d’un garage chez Claude. J’ai vraiment de la chance d’être si bien entouré. Éric arrive vers 11:00 avec son van. Photographe de métier, il m’a fait la surprise de venir avec son matos – quel matos ! – pour quelques shoots de haute voltige avec une définition cosmique !
On installe le flash de dingo avec son pied de 3 m et je me prête au jeu de la star, mon 1/4 d’heure warholien. C’est un break plutôt surréaliste, à 6 jours de chez moi, au milieu de cette ancienne route transformée en halte studio-pro, faire joyeusement le zozo avec mon bro, sur fond de Pyrénées ariégeoises enneigées, ça fera un high quality souvenir immortalisé, et peut-être plus avec de tels clichés. On remballe et Éric me donne ce que Brijou lui a confié pour moi, et notamment des nouveaux grigris talismans, icônes porte-bonheurs, qui me transporteront par-delà et encore plus haut par-dessus. Avec le vent dans le dos ça serait topissime. Grosses embrassades et go mon bro, we keep in touch ! On the road now.
L’étape devrait être courte aujourd’hui, une soixantaine max. Il fait beau, 22°C au thermomètre accessoire des 60’s collé sur la potence, et j’ai de la marge pour arriver chez mes hôtes après 17:00. Je flâne presque sur ces bosses toutes lisses en faisant quand même hyper gaffe à ce qui arrive dans le dos car je roule sur un accotement étroit. Et avec Civette le moindre écart prend de suite une ampleur exponentielle avec effet de propagation en ondulations excentriques qui ne s’arrêtent que bien longtemps après la petite vibration de départ – vous la sentez sa grosse ondulation ? – C’est aussi vivant qu’un animal, peut être comme un cheval au galop, c’est à dire que je ne maîtrise pas tout, surtout que je n’ai jamais fait de cheval, mais ça va venir.
Je traverse Mirepoix, endormie, en phase digestion de 13:00, il me reste encore 30 kil d’ici Pamiers. J’y arrive tranquillement en allant me poser dans un jardinet au pied de la cathédrale du XIIème, pour casser la croûte sur un banc. Deux anciens se réchauffent les rides de leur visage buriné par le soleil, « Enfin ! v’la le printemps, mais qu’est ce qu’on a eu froid, crénomde’ ! ». Dans le parc un prof se la coule douce avec des minots mignons, sages et obéissants qui viennent d’expérimenter la course d’orientation, tranquille quoi. On n’a pas tous vécus le même métier, c’est sûr… Moi la ZEP, lui la normalité. J’envie un peu la place de ce jeunot, même si je reste fier du boulot accompli durant cette mission pour l’Education Nationale durant 22 ans, avec plein de chouettes et brillants élèves aussi – hein, dear Mahdy, qui me lit sûrement – mais si c’était à refaire… Anyway, aujourd’hui je suis là, très heureux de savourer l’instant présent. Je passe au syndicat d’initiative faire tamponner pour la première fois mon pylgrim-pass du sceau de la ville, qui est sur le chemin de St-Jacques. Je débarque chez mes hôtes vers 17:00 comme convenu, avec une ‘tite boutanche, vin nature de Madiran du Gers, et un thé local itou.
Claude rentre tout juste d’une sortie en ski de rando, ses affaires jetées hors de la voiture sous la terrasse de leur maison des années 70. Je salue Isabelle et à peine ai-je le temps de dire mon souci mécanique à réparer que Claude a déjà ouvert le coffre de sa Kangoo pour fourrer mon vélo dedans ! – « Monte !». Il m’emmène chez Marc, son pote vélociste qui tient une grande boutique en périphérie. Sans rendez-vous il me prend immédiatement VicTørT qu’il juche sur un pont mécanique articulé. Confirmation et réparation de la panne exécutée en quand même une heure, avec quelques réglages ci et là, pour un tarif plus qu’amical. Solidaire, je dirais. Marc me la fait aux petits oignons. Il faut dire qu’il fut préparateur dans la discipline pour l’équipe paralympique, une pointure le brave homme et vraisemblablement un grand cœur. Aujourd’hui entre Éric, Yang, Claude et Marc, je n’aurai rien moins rencontré que quatre anges gardiens, ça doit être ça d’être béni, verni, – berni ? Et pour parachever la journée en beauté, Isabelle m’aura mitonné un plat light spécial sportif : Hachis Parmentier au Confit de Canard dont je me pourlèche les babines, tout en aidant Claude à faire un sort au Madiran. Hips ! Les discussions vont bon train, autour du vélo que pratique Claude en expert, pendant dix ans classé dans les épreuves amateurs du Tour de France, en toute modestie , ça calme. Discussions très vite assez intimes aussi à propos de la famille avec Isabelle. C’est une belle retrouvaille entre gens qui ne se connaissent que très peu. Encore un beau cadeau. (:> 440 km)
Jour #7. Vendredi 10/03.
De Pamiers à Montberaud.
Je quitte mes hôtes vers 9:30, c’est mon heure habituelle pour prendre la route. Leur petite fille vient d’arriver, les voilà affairés autour de la pitchoune de 2 ans et demi qui est collée au bras de papy câlin. Ils me font un coucou depuis la rue, je donnerai des news, à vous revoir à la maison. Le ciel est bruineux et je ne fais pas 1 km avant de me changer dans la rue-même pour enfiler haut et bas de pluie, histoire d’anticiper les averses plus conséquentes annoncées.
Le vent est de la partie et pour en rajouter une couche la lecture de mon parcours cartographié avec courbes des dénivelés me rappelle qu’aujourd’hui il va y avoir de la bosse, en fait la première vraie succession de cols, pas forcément hauts en altitude mais bien raides. Et ça commence dès la sortie de Pamiers par un col classé 4ème catégorie du Tour de France. Il y a pire je sais, les hors catégorie par exemple. Hors catégorie c’est la pente ouverte à n’importe quoi, du presque surnaturel pour extra-terrestres, avec soucoupes roulantes de 7 kg. Lesté de Civette ma balourde, euh, ba’lourde, pas lourde – pfff ! – faut le dire vite, je voudrais bien t’y voir, moi. Je me mets presque des bâtons dans les roues, me tire dans les pédales et surclasse le col à je ne sais combien de niveaux avec un tel poids à tracter. Je ne sais plus qui m’a dit – David ? – qu’avec un tel chargement c’était 50 % d’énergie supplémentaire à mettre en œuvre, comme si 100 km parcourus en valaient 150, 50 m de dénivelé en valaient 75, 10 % de côte en valaient 15…
J’irai mollo-piano-sano-longo en démultipliant mes braquets, fort heureusement réparés par Marc hier. Finalement ça passe, la tête dans le guidon, mais ça passe. De bon augure si je gère l’allure sans m’épuiser. La première descente est limite aussi et je joue fort sur les disques qui eux également subissent l’inertie de notre poids lourd de semi-remorque. Le pire arrive dans la foulée, au détour d’un chemin vicinal, je ne l’avais pas vu venir, tout petit mais costaud de chez costaud, passage en danseuse obligatoire, je ne fais pas le malin car j’ai en plus le vent de face qui me chahute un peu et me prend à contre-pied dans mes efforts à tenir l’équilibre et une trajectoire sans quitter ce chemin. Mais encore une fois ça passe. Ouf et tant mieux, car je dois m’attendre à me retrouver dans ces difficultés sur un grand nombre de mes tracés tout au long du périple. Je mise un peu sur une condition physique plus entraînée au fur et à mesure de mon avancée sur ce chemin que j’ai voulu, dessiné par moi-même, avec beaucoup d’application. Mais la condition physique ne sera qu’un outil et pas suffisante à elle seule.
Mon propre chemin, quèsaco ? Ben, sortir des grands axes et donc de celui des autres. Ne pas être trop un suiveur, ouvrir ma propre voie. Mais déjà les doutes viennent me titiller : péché d’orgueil ? Excès de confiance ? Je pense que ça ne sera évidemment pas facile tous les jours de garder la foi et cette confiance en moi, mais sûrement que ça aussi je le cherche bien, et je l’aurai bien cherché. Reviendrai-je plus humble ? Plus maigre c’est sûr en tout cas, vu ce que je continue d’éliminer. Et donc plus léger, léger. Du ventre et de l’esprit. Les difficultés dans ce paysage ariègeois s’amenuisent après une trentaine de bornes. Je circule sous un crachin supportable et il fait doux, presque 15 °C dans cette vallée de l’Arize, affluent de la Garonne. Malgré le ciel bas je prends plaisir à sillonner cette nature tellement plus verte et douce que par chez nous, c’en est presque reposant malgré les efforts mis dans les pédales. Je devrai une dernière fois réussir l’ascension d’une belle colline jusqu’à 510 m d’altitude pour arriver à Montberaud en Haute Garonne chez mes prochains généreux hôtes, Ludo et Cécile, qui m’accueilleront sans qu’on se connaisse, mais les amis des amis étant ce qu’ils sont, me voici sauf–conduit jusqu’à chez eux.
Après cette dernière étape de 75 km et septième d’affilée depuis mon départ de la maison, je me dois de breaker, comme me l’avait d’ailleurs conseillé Dominique mon ostéo. Je vais donc abuser sans vergogne de leur hospitalité et demander à rester jusqu’à dimanche, pour un vrai samedi-farniente dans leur sympathique maison structure bois, tanquée en haut d’une colline face à une vallée, à 8 km de Ste-Croix-Volvestre. Ce soir, me dit Ludo, il y va sûrement d’ailleurs, assister à une des soirées du festival « Ariège Against The Machism ». Je suis bien naze mais je l’accompagnerai tout de même, le nom du festoch m’intrigue et la référence à l’un de mes groupes hard-core préféré, Rage Against The Machine, m’est sympathique. Je découvre avec lui la faune d’apaches du coin, militantes de la cause féministe, surtout pour l’occasion. Je suis, après seulement une semaine, complètement décalé avec tout ce monde et cette agitation, ça me fait bizarre car j’ai l’impression d’être devant l’écran d’un film qui défile devant moi. Pourtant cette soirée n’est sûrement pas que du cinéma. Après toutefois quelques bières et clops taxées, j’aurai discuté avec quelques inconnus bien cool, de mon trip, de musique, et de l’histoire des SUNN, célèbrissime boîte française de VTT et autres biclous de haute voltige de St-Gaudens, juste à côté, fleuron français à l’époque, fermée depuis quelques années, hélas, et dont je possède un exemplaire depuis plus de 25 ans, devenu maintenant mon vélo urbain customisé. Les anciens de la boîte poursuivent une activité de fabrication à petite échelle, des jeunes entreprennent d’inventer des nouveaux modèles en profitant du creuset de savoir-faire du bassin. La région reste très sinistrée par le chômage pour autant. J’aimerais bien en savoir plus sur cette boîte et rencontrer des gars qui y ont bossé, voir leurs nouvelles productions. Je reviendrai. Là, il est 2:00, ch’uis out. On rentre chef ? (:> 515 km)
Jour #8. Samedi 11/03.
Montberaud.
Farniente, je bulle, j’écris, et je regarde le XV de France mettre la piquette du siècle aux anglais à Twickenham, le temple du rugby, 53 pions à 10. On se téléphone avec papa, qui boira un Pontarlier Anis de la distillerie Guy à la santé des p’tits bleus qui auront été immenses cet aprèm’. En septembre la coupe du monde se jouera en France, ce résultat est de bon augure. Mes gentils hôtes me confient la maison ce soir pendant qu’ils se feront un gastro en tête à tête. Les chats me tournent dans les pattes, et je ronronne avec eux devant le feu dans le poêle, au poil.
Jour #9. Dimanche 12/03.
De Montberaud à Montoussé.
Je quitte tranquillement Cécile et Ludo vers 10:30, hé c’est dimanche ! Faudrait pas pousser non plus. Enfin si, si vous voulez je veux bien, surtout dans les côtes. Je passe de forêts ariègeoises en forêts et vallées haute-garonnaises, j’ai une belle énergie et avance très honorablement. Ce break aura été salutaire. Je suis surpris de l’exactitude de mes tracés qui assurent un co-pilotage fiable à minimum 95% pour l’instant, la marge d’erreur correspondant bien sûr à des mésestimations de dénivelés surtout, difficilement évaluables, un clic de souris sur écran pour dessiner une trace n’étant pas le gage d’un coup de pédale aisé, du virtuel au réel il y aura toujours écart, et il ne faut surtout jamais l’oublier dans notre monde de plus en plus connecté dans des relations et univers en 2.0. Les outils restent super pratiques, sans conteste, et de plus en plus précis voire intelligents, et sur une course en solitaire comme la mienne, rassurants. Mais bon, des fois tu tombes sur un bug, une coquille, ou une bonne grosse réalité de la taille d’une barrière en bonne grosse ferraille infranchissable et indétectable même par Google et tous les autres satellites qui tournicotent dans notre stratosphère. Ou une route tout simplement en chantier à cause de vrais hommes au travail. Bien plus courageux qu’un p’tit pédaleux qui en bave pour le plaisir. Des hommes, ou des femmes hein, et parfois en gilets jaunes pour se faire voir de loin des fois qu’on les oublie, qu’on oublie qu’ils existent avec toutes leurs galères bien réelles et ne sont pas des personnages en 3D d’un film de SF genre Avatar de James Cameron.
Je visais une étape à Momères, il y a trois mois depuis mon écran d’ordi. Après 90 km aujourd’hui je m’arrêterai bien avant ! à l’entrée de Montoussé. C’est juste avant de franchir un pont au dessus de la Neste que je débloquai mes pédales, et là, oui là, le spot pour un bivouac c’est celui-ci, le bon : des prés, des vaches, une rivière, des galets, des sommets enneigés. La carte postale. Et le comble, un ciel qui se dégage, une nuit qui s’étoile en filantes, après un sachet de tajine lyophilisé réparateur. Le cadre est juste un peu humide, juste un peu. (: > 605 km)
Jour #10. Lundi 13/03.
De Montoussé à Hibarette.
J’avais gardé le meilleur de la fin de mon tracé d’hier pour aujourd’hui. Quatre bosses juste en bas à gauche de la carte du tracé quotidien. Comme un parcours accordéon qui me jouerait la partition de Faust… Infernal ! Le fruit même d’un cerveau dérangé, j’exagère juste un peu, mais pas tant. Pour rendre la folie plus surréaliste je ne trouve pas mieux comme géniale idée d’aller refaire le plein de victuailles et de liquides, des fois que je croise un territoire en guerre et pénurie. Et comme c’est lundi tous les commerces des trois premières petites communes traversées sont fermés, quand ils ne le sont pas définitivement. Obligé que je me sens, je détourne mon tracé de 10 bornes en direction de Lannemezan – ville natale du p’tit Dupont, grand captain’ actuel du XV de France – vers une grande surface de ZAC babylonienne, avec ses croisés qui nous font croire qu’ils luttent pour notre défense du porte-monnaie, le seul truc ouvert ce jour. Avec les 4 l d’eau récoltés dans un bar j’ajoute à vue d’œil 3 kg de réassort alimentaire, saucisson et petits brebis locaux, jus, fruits, céréales, sardines, chocolat, dans le désordre d’un menu normalement constitué mais tout à fait représentatif du dérèglement alimentaire d’un cheminant. Je suis donc lesté de 7 kg supplémentaires avant d’entamer une étape que je devine…. difficile. Faut pas être un peu idiot ? Bah, tant pis pour moi. En même temps cette épreuve titanesque, à l’aplomb nord du Pic du Midi de Bigorre enneigé, sera aussi magnifique en décors, forêts de chênes effeuillés, descentes vertigineuses et serpentines dans des vallons n’appartenant qu’aux buses, hautain haut château de Mauvezin, horizon dentelé tout blanc nappé, que trop belle épreuve. Mais Dieu que ça se mérite ce plaisir des mirettes. Dieu que j’en ai sué, de véritables Golgotha en série, à la chaîne, de montagnes, et de vélo. Et je n’ai plus 33 ans depuis longtemps moi.
Peu après Mauvezin, je campai un pique-nique aux abords d’une jolie petite chapelle, sur un semblant de plateau de prairies verdoyantes, avec en décor de fond de scène toujours la ligne d’horizon dentelée des Pyrénées enneigées, joli, vraiment.
S’arrête sur le parking un long camping car immatriculé en Germanie, et décoré sur toute sa carrosserie d’autocollants de photo imprimées de portraits de boxeurs, dont Mohamed Ali, et un autre molosse de la même catégorie qui lui fait face, mais blanc-bec et aux cheveux blonds et longs qui m’est inconnu, complétés de copies de couvertures et d’articles de journaux agrandis sur la discipline sportive en question. Etrange comme déco je trouve, comme un camion publicitaire en quelque sorte. De la petite porte latérale du van imposant sort un autre géant, non moins imposant, grisonnant lui, avec sa chaise pliante, qui se pose et laisse sonner, émise de sa roulotte grande ouverte, une musique pop variété disons un peu ringarde de je ne sais quel autre espace-temps. Je fais comme si de rien n’était, je m’en fiche même en fait, cela ne me dérange même pas, je serai reparti dans peu de temps, c’est juste encore une fois une rencontre incongrue surtout dans ce paysage presque immaculé et vierge depuis sa conception, 😉 Je reste dans mon casse-croute et devant le spectacle du paysage, il y a de la place pour tout le monde, ici-bas aussi.
Or au bout d’un quart d’heure le zygoto, descendant à coup sûr d’une longue lignée de wisigoths, se hisse et s’extirpe de son trône pliable et s’approche, car visiblement c’est moi qui l’intéresse, tiens tiens. Ou plutôt mon attelage. Il m’interpelle dans la langue de Goethe en désignant de l’un de ses gros doigts ma coquille porte-bonheur de cheminant. « Ah ya ! Compostelle. Oui oui, je vais par là-bas ». Mais comme je n’entrave rien à l’allemand je lui réponds par réflexe en anglais. Il sort alors un gros smartphone de sa poche et commence à lui parler. Puis il me le tend et une appli commence alors à me traduire avec une voix synthétique de crécelle genrée féminine les propos de mon nouveau copain, et ainsi s’entame notre conversation, une véritable tour de Babel par smartphone interposé. En fait le bonhomme rentre de Lourdes où il s’est rendu en pèlerinage, pour la Xième fois. Il y va régulièrement pour prier et se réconforter de la mort de son jeune frère décédé il y a presque vingt ans. Le très cher, disparu, de maladie prématurément, avait connu sa période de gloire sur les rings de boxe anglaise, en Allemagne et à l’international, jusqu’à rencontrer le king Cassius Clay, à ses dépens comme tant d’autres. D’où bien sûr les placardages des stickers tabloïds sur le van, compris-je d’un coup d’un seul ! La roulotte était en fait un monument aux morts, un mausolée sur châssis pneumatique dédié à garder vivant à la mémoire des mortels le souvenir de ce glorieux héros qui avait rendu si fière toute la famille, peut être toute la nation même, va savoir. Je comprends, ya ich verstehe, si ho capito, I understand my friend. Je dirais même plus, je compatis. Ziegfried, appelons le comme ça, qui semble sorti d’un opéra wagnérien, me pose pas mal de questions sur mon trip, sa curiosité m’est plutôt sympathique, il m’encourage, toujours à l’aide de cette voix numérique stridente, c’est encore plus rigolo et loufoque comme échange. Merci das ist nett. Mais bon, ben, c’est pas le tout kamarad, faut que j’y aille, encore pas mal de coups de pédales avant la destination du jour, et le ciel parait changeant alors, auf wiedersehen und danke pour tout ça, c’était sympa, tchuss. Tchuss !
J’atteins enfin Momères trois heures plus tard, que je dépasse jusqu’à Hibarette, au Sud de Tarbes. Il n’y a que là où j’aie repéré un hébergement possiblement ouvert. Je suis à bout de force pour aller plus loin, malgré les seulement 50 bornes au compteur. Le ciel menace grave de me tomber sur la tête, je prie, vraiment, pour que La Porte des Lacs me soit ouverte. Et là, là, m’accueille Fabienne, dans son gîte trois étoiles, qu’elle m’offre à moitié prix, trop cher pour moi au départ, voyant ma tête déconfite, je dois vraisemblablement faire pitié. Commercialement charitable, équitablement commerciale, et au petit soin pour ma pomme, ultra généreuse au delà d’une prestation marchande. J’apprécie d’autant que nous sommes confrères-sœurs, peut être même frère et sœur ? À peine ayant pris possession de ma très jolie chambre sous combles, que le ciel, magnifiquement diluvien à travers le Velux, nous tombe effectivement sur la tête, toute la nuit. Et demain ? Je ne dors pas tranquille sous cette fenêtre martelée par la pluie, ‘las, ce n’est plus la belle étoile d’hier…
(:> 660 km)
Jour #10. Mardi 14/03.
De Hibarette à Pau.
Fabienne m’aura préparé un p’tit déj’ maison savoureux et très copieux qui me permettra peut-être d’affronter les gros nuages noirs qui ne se sont pas dissipés ce matin. Elle m’encourage du mieux qu’elle peut, et m’offre même sandwichs et gâteaux pour me reconstituer sur la route. Charitable. Ça me touche, et je sais que je garderai ça dans le fond de mon cœur, ce don sans autre intention que de m’exprimer une amitié éphémère mais sincère et douce, je l’ai éprouvée aussi, comme un frisson à fleur de peau, émouvant, c’est comme ça. A peine sorti de ce refuge je me fais rattraper au milieu du village par un cycliste solitaire qui, se mettant à rouler à mon coté, gauche, entame la conversation matinale, un peu intrigué par notre attelage, et devinant lui aussi à la vue des amulettes ostentatoires que je me dirige vers Santiago de Compostella. Oui, c’est sur mon chemin effectivement. Gilles, qu’il s’appelle, guère plus jeune que moi, m’envie, d’avoir ce temps là, de pouvoir me rendre sur ce lieu saint-même, qu’il aurait bien besoin de rejoindre, et pourquoi pas en vélo aussi. Ah bon? Il me confie de but en blanc qu’il sort d’une galère, de santé sûrement devinai-je, qu’il est plutôt à plat, déprimé qu’il a l’air, et aurait bien besoin de soutien pour remonter la pente, pour un cycliste ça parle, il compte sur, ou croit en la prière, en tout cas c’est ce que je comprends dans ses demi-mots pudiques. « Tu penseras à moi ? – Bien sûr mon gars, je t’emmène et à ma manière prierai pour toi, une pensée, un cierge, une bougie, un truc comme ça, promis ». Il sourit. « Tu as besoin de quelque chose toi? – Euh non ça va c’est cool. – Tu veux du gel ? – Ah ah ;-), bah nan j’ai ce qu’il faut, CBD et Spiruline tous les matins ». J’avoue que j’ai cru sur le moment qu’il voulait me refiler de l’EPO ;-). Ces gels, en fait, sont une sorte de complément alimentaire, plutôt chimique, avec sels minéraux, qui évitent la déshydratation en fixant l’eau, des sortes de berlingots de lait concentré que les coureurs engloutissent d’un trait, et que même les champions du Tour de France, mal éduqués, balancent ensuite négligemment sur les bords de routes, dans l’élan, bonjour l’exemplarité télévisuelle, comme leurs bidons vides, qui eux par contre sont tout de suite ramassés par un spectateur des bas-côtés, admiratif, trophée du jour avec l’ADN du gaillard en prime, qui trônera dans le garage à côté de la réplique du t-shirt à pois rouges porté ce jour de grâce inoubliable. Mais un emballage de gel sucé jusqu’à la moelle, tu peux t’accrocher, personne n’ira le ramasser, et il finira comme un chien de talus, abandonné dans les herbes folles.
Alors non merci, c’est sympa mais pas pour moi. Mais c’est sympa. On se sépare au bout de quelques kilomètres, bonne route amigo, on se donne des nouvelles, un sms, un WhatsApp, oki ? Il prend mon numéro sur son portable d’une main sans lâcher le guidon de l’autre. Ça roule. On se tape dans la main, je bifurque Nord Nord Ouest, lui plein Est au dernier carrefour départemental, pour achever sa boucle matinale.
Rapidement obligé de changer mon parcours initial au regard de la météo, je vise à minima Pau, tout en tentant une résa dans un gîte pour pèlerins un peu plus loin à La Commande, qui a l’air juste essentiel et trop beau. Après 50 bornes en presque 5 heures sous une pluie glaciale jusqu’à l’entrée de Pau, je suis obligé de renoncer à pousser plus loin, trempé d’une part jusqu’au fin fond des chaussettes, mais surtout stoppé net par un rideau de grêle. Giboulées de Mars pour un givré de Marseille.
Sur les derniers kilomètres en entrant dans les faubourgs et zones d’activités commerciales de la ville la météo se calme d’un coup. Je circule à travers ces quartiers fraîchement urbanisés des dernières décennies où subsistent encore ci et là quelques parcelles agricoles. Soudain une harde de cinq chevreuils déboule et file à travers champ comme pourchassée, en panique, à au moins trente à l’heure, c’est beau, joyeux et incongru, tellement inattendu. Je me demande bien où ils vont pouvoir déboucher, se sortir de ce maillage de routes et de baraques pour pouvoir retrouver de vertes prairies ou des couverts de sous -bois ? Beau et triste à la fois. Sorry.
Je vais prendre possession de ma chambre d’hôtel au centre-ville réservée en ligne en route, à défaut de réponse pour pouvoir être accueilli dans l’auberge de pèlerins de La Commande. Le ciel s’éclaircit enfin de manière fiable et durable en fin d’aprem’. Je tourisme dans Pau, achat de guêtres étanches pour me protéger les pieds dans une belle boutique de bicyclettes flambant neuves pour tous les goûts. J’admire la couleur vert olive satinée d’une monture qui me donne des idées de parure customisée pour VicTørT. Visite de la cathédrale de St Jacques le Majeur, entorse p’tit plaisir chez un caviste pour un cabernet sauvignon local sans sulfite ajouté. Tout ira mieux demain, après quelques verres et repas sur le pouce dans ma piaule sans âme, et d’après les prévisions, une météo tellement plus clémente pour les 3 prochains jours qui me permettrait d’arriver en Espagne ? À 200 bornes, c’est jouable. (:> 710 km )
Jour #12. Mercredi 15/03.
De Pau à Labets-Biscay.
Cette nuit l’attelage «Vic & Civ» – ah oui, parce qu’ils ont des diminutifs intimes aussi maintenant, et qui, si vous regardez bien, les unis en miroir palindromesque, une belle image pour un attelage, non ? 😉 – aura dormi au chaud dans le parking souterrain central palois, au Clémenceau siouplaît, en bout de rue piétonne vers la mairie du sieur Bayrou. Et surtout en sécurité, cadenassé, histoire de continuer la route ensemble. Ça m’a fait tout bizarre de ne pas avoir mon attelage sous les yeux juste à côté de moi. J’ai un peu le sentiment qu’on est en train de fusionner, comme si nous devenions un centaure mécanique. Je vais récupérer mes compagnons à 10’ à pied de ma chambre.
On remballe, on se rassemble, on fixe tout bien, et go par dessus le Garde, direction plein Sud par Gan pour tenter de récupérer l’itinéraire initialement tracé, si vous avez suivi les événements d’hier ? Le ciel est rassurant cette fois-ci, bien qu’encore très nuageux. Des interstices de ciel bleu s’immiscent et prendront bientôt le dessus. Il fait déjà 18°C à 10:00. In fine, je me paume un peu et prends plus au Nord que j’aurais dû. Mais trop tard, je viens de me faire une belle descente de 3 bornes que je n’ai pas envie de remonter. Je regarde ma boussole et ma carte de l’étape, dommage d’ailleurs que celle ci ne soit pas plus détaillée dans cette situation, ce n’est qu’une capture d’écran retravaillée sur Photoshop et basiquement imprimée, j’ai fait un peu cheap sur ce coup, bref, et vise au juger les routes qui vont vers l’Ouest.
Le Béarn est vraiment beau, très vert et présentant sûrement un début de climat tropical où poussent des arbres exotiques – palmiers et bananiers – alternant avec des champs de maïs, rasés à cette saison, et des prés pour vaches et moutons, et beaucoup de chevaux. Les rivières charrient des eaux bouillonnantes et boueuses de fonte des neiges. C’est toujours sacrément bossu mais encore franchissable. Je retombe sur mes tracés au bout de deux heures tout de même. Je recoupe cette fois pour de bon les chemins de St-Jacques, notamment à Navarrenx, et sa magnifique église dans laquelle j’assiste seul à un solo de chant d’un merle entré là pour tester l’acoustique – comme ça pète ce récital tout en réverb’ naturelle !
Sur le parvis, où je grignote sur un banc un encas, un jeune couple babos, avec leur petite m’accostent. Ils s’occupent du gîte de pèlerins, si ça m’intéresse de m’y arrêter. Je décline car il est encore tôt et j’ai prévu de retrouver mon chemin plus loin. Hassan, oui Hassan, décroche de son cou un chapelet avec le Jésus en croix, en plastique bleu pétant qui vient de Fatima, lieu saint au Portugal, qu’il accroche au mât de Civ, ma foi, c’est d’un bel effet et rejoint les autres amulettes, qui somme toute m’ont plutôt fait du bien jusqu’ici. « Bon chemin » me souhaitent-ils. Sont gentils ces gens.
Au Petit Bistrot où je prends un café en terrasse je fais la connaissance du patron, André, un gars de Martigues, la maison quoi. Il a repris cette affaire il y a un an croyant y trouver la tranquillité après avoir tenu un bar agité pendant 25 ans dans le 13. Et ben non, avec les pèlerins et les touristes, ça bosse grave, mais ça lui change de clientèle, qu’est ce qu’ils sont gentils et braves ici. Et bé oui ils ne vont pas se tirer sans payer ces clients là. Allez, au plaisir compatriote, j’ai encore d’la route.
Les traces marquées d’une coquille aux intersections me font sortir des routes par quelques champs, c’est plutôt sympa. Vraisemblablement, d’après un panneau, je serais à mi-chemin du Puy-en-Velay et de Santiago, 850 kilomètres de chaque côté, tout de même. J’arrive littéralement au pied de l’abbaye romane de Sauveterre de Béarn juchée sur un pic, que je dois gravir en poussant Vic & Civ en m’arcboutant à presque 45° sur 200 m. Du parvis on m’observe dubitativement. Un monsieur finira par m’applaudir silencieusement. Qué galère je vous jure. Cette abbaye et la tour fortifiée en valaient pour autant bien la peine. L’abbaye simplement sobre est magnifique de retenue et austérité romane, j’aime beaucoup.
Je suis maintenant en pays basque, où tout s’écrit avec des XUZICK…des champions du scrabeul, mot compte triple. Des rayures rouges commencent à orner maisons et fermes de ce rouge basque foncé, sur des murs blanc. Tout paraît très solide, une campagne propre. On dirait un peu la Suisse, d’ailleurs, les montagnes enneigées en arrière plan, à s’y méprendre – Ooops, pardon pour la comparaison Claudio. J’arrive au village de Labets-Biscay vers 17:00 après 90 bornes dans la journée. Il faut que je me pose, en bivouac. Un papa joue à la chistera sur le mur communal à la forme du chapeau si caractéristique, un trinquet je crois que ça s’appelle ? Je lui demande où me poser dans l’herbe : « oh, juste là si vous voulez, c’est chez ma mère ». Cool. Entre deux arbres, je commence à déballer ma tente encore mouillée et là m’aperçois que j’ai perdu le sac contenant toutes mes sardines et haubans – Grrr !!! La tente est autoportante avec sa structure carbone pliante, ça aide mais ne suffit pas. J’improvise de remplacer avec des morceaux de branches et en utilisant Vic & Civ comme points d’ancrage, il n’y a pas de vent ce soir, ça devrait aller. Je sais quelle sera la mission demain. Soirée à la belle étoile face aux montagnes qui, il y a peu, rougeoyaient encore dans le crépuscule. Je fais tourner fip easy classic sur mon smartphone , histoire d’amadouer le St Bernard maousse et concon de la propriété d’en face qui m’aboie. Me manque ma Meryl Streep et on serait presque dans Out of Africa. (:> 800 km)
Jour #13. Jeudi 16/03.
De Labets-Biscay à Cherchebruit (St Pé Sur Nivelle).
Le St Bernard m’aura finalement fichu la paix cette nuit. J’ai presque bien dormi, pas trop tourné-viré dans mon sarcophage fermé au plus serré possible de sa capuche, pour garder le maximum de chaleur. La température n’est pas descendue en dessous de 6°C et c’est très gérable avec mon couchage. Il est même tard quand je me réveille, passé 7:30 ! Le soleil réchauffe l’intérieur de ma niche, voisine de celle du ’ros chien d’en face, qui coule de rosée abondante. Je prends le temps d’un p’tit déj’ au soleil sur la place de jeu du mur de chistera et fais sécher tout mon équipement avant de reprendre la route. L’objectif est d’atteindre Espelette ce soir en ayant pris le temps de trouver des piquets-sardines pour planter ma tente solidement les prochains jours. J’ai repéré sur internet une grande surface de jardinage en espérant y trouver des attaches pour tenir les bâches des petites serres en tube, à Cambo-les-Bains, à défaut de magasin d’activités de plein air.
En attendant la réouverture d’après la pause de midi je vais m’acheter mon repas frais pour midi dans le supermarché d’à côté. J’y suis accueilli à l’entrée par un gars en chaise roulante qui arbore les couleurs de l’enseigne. Il m’a vu débouler avec mes comparses, et d’entrée s’enquiert d’où nous atterrissons ? Lui c’est le gérant, accidenté et trop dans le jus pour s’arrêter de bosser, d’où le fauteuil. Je lui raconte rapidos les débuts du chemin, et notre quête de sardines pour la tente, « Z’avez pas ça ? ». Il réfléchit et file en réserve, en revient au bout de quelques minutes avec une poignée de tiges en métal chromé qui servent à suspendre les articles sur les présentoirs, « Si ça peut vous dépanner. – Euh, oui, mais non, car, là, faudrait que je trouve un atelier de ferronnerie du coup, pour toutes les couper en trois, vu la taille et le poids, mais l’idée est là, merci quand même. Je vais attendre l’ouverture de vos voisins, j’y trouverai surement de quoi faire. Merci ».
Et à 14:00 tapantes j’en serai le premier client à en voir le rideau métallique se lever, pour cette nouvelle aprèm’ de labeur pour les employés. En deux coups de cuillères à pot je me procure des attaches pour serres tunnels et le tour sera joué. Vic aura droit quant à lui à un massage avec huile de vaseline 3 en 1 sur le parking même du magasin, il le méritait bien après avoir subi déjà ces centaines de km et intempéries, tout sec comme moi qu’il est, à commencer de grincer. Nous pouvons reprendre la route, tout baigne dans l’huile propre et le silence d’un léger cliquetis de roue libre, même les pneus se font oublier, bien plus discret qu’un vélo électrique. Le parcours est très accidenté et tout en y allant doucement il faut forcer parfois fort voire pousser et même porter pour transformer l’essai entre les poteaux. J’ai commis de plus deux grosses erreurs de tracés qui l’un m’amène sous un pont alors que j’aurais dû me retrouver au-dessus, et l’autre sur un sentier de terre non seulement creusé par des ravinements profonds mais d’un pourcentage de pente équivalent à un mur d’une piste noire de ski à remonter. Je tente de pousser sur 50 mètres, des fois que ça passe, têtu, mais que nenni. Et là deux anges passent, un couple en rando qui m’annonce la couleur, ça grimpe comme ça sur 2 km. Slurp !
Je n’hésite pas trop longtemps pour suivre leur conseil, faire demi-tour et passer par la route qui contourne cette big bosse, plus longue et vallonnée mais humainement plus négociable. J’arrive grâce à ce détour salutaire jusqu’à Espelette la pimentée, trop touristique et proprette pour mon état d’esprit du moment, que je traverse donc, lentement, pour mater un minimum mais sans m’arrêter ni poser le pied. Je pousserais bien jusqu’à « Cherchebruit » (quartier de St Pé s/ Nivelle), le nom est rigolo et ça me met à moins de 15 km de la frontière espagnole pour demain. En y arrivant, je cherche un spot pour planter le bivouac, je n’en peux plus de toutes façons, vidé de cette journée trop accidentée et détournée. Plus de 70 km quand même.
Au croisement du centre du village où passe la Nivelle, qui deviendra La Nive et traversera plus loin Bayonne, je repère une enseigne Gîte de France, sûrement fermé, mais qui aura peut-être un bout de jardin à m’offrir, je ne risque rien à demander. C’est dans le jardinet que j’interpelle une dame, que j’ai un peu fait sursauter, surprise par cette apparition dans son jardin d’un humanoïde avec son casque de martien rivé sur la tête, tous mollets gonflés dans son bermuda trop grand. Je lui fais l’article du pourquoi de ma demande, de mon trip. « Ah vous allez aussi à St-Jacques ! C’est courageux. Voulez-vous boire un coup ? Vous pourrez vous installer là-bas au fond si vous voulez, bien sûr. Et une petite omelette aux lardons avec un morceau de brebis, non ? Vous devez avoir faim. Il faut reprendre des forces pour demain…». Ben je dis oui à tout, c’est trop sympa. Maïté, diminutif de Marie Thérèse, me chouchoute, m’ouvre un panaché, tandis que Jean-Pierre son mari, béret basque rivé sur le côté me raconte des blagues et anecdotes du coin, c’est un marrant tout cabossé par une vie de paysan laborieux. Trop mignons. Et deux anges de plus, deux ! C’est normal ? En tout cas c’est tellement bon de se sentir accueilli. « Et demain vous prendrez bien un petit café avant de partir ? ». Bah je ne dis pas non. Je n’ose pas pousser le bouchon jusqu’à demander des croissants, mais Jean-Pierre, lui, pense plutôt à un p’tit coup de « pouce » (pousse ?) distillé pour filer un p’tit coup de fouet pour la côte à venir. Euuuuh… Je me dérobe pour ne pas abuser de l’hospitalité, et vais planter mon bivouac au fond du jardin, à deux mètres de la rivière qui me permettra de me laver à grande eau dans ma bassine pliante de 3 litres, un pied après l’autre, et pareil pour le reste, le luxe complet.
(:> 870 km)
Jour #14. Vendredi 17/03.
De Cherchebruit à Orio.
Maïté me guettait pour m’offrir le café au réveil, elle est un peu pressée car elle part marcher en montagne, toute seule, deux heures trois fois par semaine, c’est bien, c’est bon pour tout. Jean-Pierre est déjà parti récupérer un agneau débité pour la famille. « Je vous laisse. Bon voyage et bon courage. – Je vous emmène avec moi, chère hospitalière ».
Il n’y a pas eu de rosée cette nuit, le campement est plus facile à défaire. Je prends la route le plus sereinement possible, m’étant préparé psychologiquement à tirer la langue avec quatre cols costauds à grimper, 1200 m de dénivelé positif… Pas sûr du tout d’aller au bout. Anyway, on verra bien. Le premier col me fera franchir la frontière. La pente est entre relativement modérée à relativement raide, comme ça vous êtes bien avancés, puisque c’est un jugement complètement subjectif, qui dépend de tellement de paramètres. Mais pour aujourd’hui je franchirai le 1er les doigts dans le nez, tout en tenant ferme le guidon, une vraie gymnastique vous imaginez. Les forêts de feuillus effeuillés sont très enchevêtrées, presque sauvagement primaires avec peu d’entretien, avec des troncs tombés et laissés là, un côté inextricable. Je m’arrête à un bruit de craquement sur ma droite et tombe là, à 20 mètres, sur deux mouflons adultes – ou bouquetins ? – d’une carrure athlétique catégorie sport de combat, qui broutent des petites branches et le reste de feuilles sèches qui en pendouillent. Ces bestiaux dégagent une puissance qui en impose vraiment. Je reste évidemment le plus silencieux possible pour les observer une dizaine de minutes, je suis en aval du vent et un peu caché par des broussailles, ils ne me calculent donc pas. Quel bol. Ça me donne la patate, un truc animal qui me picote les guiboles, pour repartir enfin franchir cette frontière et descendre tout schuss jusqu’à Bera, première ville espagnole et premiers «Buenos dias». Je suis tout sourire-benêt d’y être.
En pause casse-croute sur un banc d’une placette du centre ville, un motard avec un gros trail KTM, me fait un grand signe, je lui réponds, normal, se détourne de son chemin pour venir me saluer. Première conversation en espagnol, je patauge un peu mais ça va. Il me confirme mon tracé, une belle route bien raide mais très jolie, surtout en moto, hein ! Il aimerait bien se mettre aussi à voyager en vélo comme moi, il fait le tour de Vic & Civ, apprécie en levant le pouce. Il a fait le tour du monde en moto, alors l’organisation des bagages il connaît. « On se contactera par Facebook si tu veux. – OK top là ». On se sert la paluche, les pouces entre-croisés.
Ça commence bien avec ce premier local de l’étape. Il ne m’a pas menti, la route est magnifique, avec un enrobé lisse comme un tapis de billard, et bien bien raide. Tant et si bien que je n’y croise personne pendant les 9 premiers km de montée ininterrompue, pas même un cycliste en descente. Je pédale petit braquet tout du long, pas le choix si je veux durer. Presque 600 m de dénivelé après les 250 du passage de frontière, la journée est déjà bien entamée. Arrivé au col de Lesaka sur la route de Aritxulegi je pousse le cri de Tarzan, 572 m d’altitude, et en face une vallée qui débouche au loin sur la ligne horizontale de l’océan au 280° de ma boussole. Ça ne doit pas être loin de San Sebastian. Pause contemplation à la croisée d’un site archéologique de dolmens, sur ces routes pratiquées depuis des millénaires. La descente après ce gros challenge est grisante, je lâche un peu les chevaux, dans le vent. En fin de descente j’arrive sur le lac de barrage de Endara, qui dessine les frontières entre les provinces basque et de Navarre et marque le début de la nouvelle côte – déjà ? ;-( > Même pourcentage mais un peu moins longue. Je tiens bon.
Le col se termine par un tunnel qui débouche sur une descente encore plus rapide et sinueuse que la précédente, avec le poids que l’on fait, je bouffe de la plaquette de freins, là c’est sûr. Tout en bas, à pas loin de 0 d’altitude, je suis sensé récupérer une piste, cyclable, hélas bloquée par 3 mégalithes déposés de manière dissuasive avec force pelleteuse, pour empêcher le passage. Zut. Je change donc d’itinéraire et me retrouve à finir l’étape par de l’urbain et périphérique, pas féerique du tout, mais bon ça fait partie du paysage aussi.
Je pousse au plus loin possible pour trouver un emplacement de bivouac correct, vite maintenant car je n’ai plus de jus, 90 bornes et 1200 m de dénivelé positif… Faut que je me calme car je tire un peu sur la corde, là. À 10 km de l’océan, et autant à l’ouest de San Sebastian, dans la ville d’Orio, je cherche en vain un hébergement pour pèlerin ouvert. Les pensiones sont full, ou trop chères. Finalement je traverse le pont qui enjambe la Oria, longe les quais juste après le club d’aviron et kayak où l’on barbeuQ au club house, mmmhhh je me régale et salive à l’odeur du fumet des viandes rôties, on ne m’y invitera pas, hélas, bien qu’on ait remarqué et zyeuté mon passage avec mon attelage inhabituel, on a le droit de rêver, mais tout le monde n’est pas une Maïté, loin s’en faut. Je trouverai quelques centaines de mètres plus loin un champ suffisamment isolé pour passer la nuit au calme, une fois que les locaux auront fini d’y promener leurs toutous.
Ces fins de journée, quand tu es limite out of order, ne sont pas si simples à assumer. Dans la fatigue, le souci de trouver un refuge improvisé pour la nuit devient un véritable stress, contenu, mais stress quand même. L’endroit, sans être sexy, est juste calme comme il me faut, c’est déjà ça. Il se met à pleuvoir, zut, mais pas bien fort, ouf! Soirée coincé dans mon tipi studio garçonnière, assis sur mon matelas plié en siège grâce à ce super gadget qu’est le harnais sanglé dont je me suis payé le luxe, vital pour reposer les lombaires après de telles journées, une cellule minimaliste rassurante tout compte fait. J’y ai pris mes habitudes de rangement nocturne, un bordel organisé, car tout y est plutôt jeté mais à sa place, et je prends de plus en plus goût à cet ermitage nomade, sans m’être encore affranchi de toutes mes craintes et en particulier la pluie, car c’est trop galère à gérer toute cette humidité traversante dans un espace si confiné. Sans vous parler du réveil et du démontage… (:> km 960 )
Jour #15. Samedi 18/03.
De Orio à Guernikara.
Finalement, au réveil, justement, le vent avait presque tout fait sécher. Le ciel s’est bien dégagé et le soleil levant, vite chaud, finira le boulot pour me permettre de rapidement tout ranger au sec. D’ailleurs les oiseaux ne s’y trompent pas, qui, dès 6:00, ont chanté l’aube naissante, sinon ils seraient eux aussi restés planqués, comme moi, dans leur duvet. Tous les matins je pense à nos deux oisillons tourterelles sortis de l’œuf juste après mon départ et dont nous avions assisté à la longue couvade par des parents attentionnés. Le nid est juste à côté de notre chambre. Brijou, la veinarde, m’envoie des photos de leur transformation, métamorphose rapide et premiers mouvements de sorties timides du nid, j’en roucoule de joie. Peut être seront-ils encore là à mon retour. Ils ont été baptisés Adam & Mika. Il m’arrive d’en croiser d’autres de la même espèce sur la route à qui je lance mon “rrou rrou rrou“, c’est un peu la famille quoi, hein couseing ? Je parle d’ailleurs presque à toutes les bêtes que je croise en les saluant et les flattant de leur beauté, chevaux, vaches, moutons, chèvres, chiens, chats, poules, cochons, buses, lézards, biches, mouflons… C’est plus plaisant que de saluer des humains qui ne te répondent quasiment jamais… Je fais d’autres trucs un peu loufoques, mais je ne vous dirai pas tout. Le solitariat permet ces divagations, la Nature l’accueille sans critique, elle en est souvent l’interlocuteur attentif.
Saluer, parler au soleil, à une montagne, à une cascade, un nuage, un chemin, aux fleurs, aux papillons – Ah, les papillons ! – pourrait sûrement en société civilisée me valoir quelques réserves quant à ma santé mentale, je comprends. Mais du coup qu’est-ce que c’est bon de pouvoir s’offrir cette liberté en fait si première, proche d’un retour à des jeux d’enfant, quand on parlait aux têtards ou aux coccinelles, le tout petit, celui d’avant le carcan de l’éducation. Nan ? Vous ne trouvez pas ? Essayez, vous verrez.
( ). Où en étais-je ? Ah oui je partais, et donc je partis de Orio pour enfin me retrouver sur le littoral atlantique de cette côte basque. Zarautz, Getaria, Deba, à ma droite que des plages de surfeurs avec des belles vagues qui déroulent, à ma gauche, et venant de derrière sans prévenir, des hordes de cyclistes qui déboulent en pelotons de 13 à la douzaine, il y en a toujours un dernier qui tente de rester accroché aux autres, espérant ne pas quitter l’aspiration provoquée par dépression par ces convois, endiablés la plupart du temps, qui tracent au moins à 30 km/h dans un vrombissement de roues en carbone très désagréable. Je ne sais pas comment ils font mais moi, le vélo, faut pas que ça fasse de bruit, ou alors un chuintement tolérable des pneus quand tu vas très très vite, en descente. Quelques-uns prennent le temps de me saluer du pouce, ou plus solidaires d’un poing levé, et au comble d’un « buen camino » quand ils ont eu le temps de distinguer mes amulettes. Je décide de suivre leur trace, car s’ils sont si nombreux à aller par là c’est que la route est bonne. Et effectivement, bien que nationales, ces routes sont très roulantes avec des accotements qui, à défaut d’être de véritables pistes cyclables, dégagent une bande réservée de presque 1 m de large en quasi permanence. Je remarque d’ailleurs que nombre de ces cyclistes qui me servent de lièvres ont, dans le bas du dos de leur maillot ajusté près du corps, un rappel aux autres usagers que la distance respectueuse et sécure avec les véhicules motorisés qui te doublent est de 1,5m, comme rappelé aussi sur les panneaux routiers nombreux. Une culture vélo du code de la route appréciable. Je quitte la côte au niveau de Deba que j’avais au préalable définie comme étape d’hier soir, mais trop loin in fine pour mes guiboles. Je fais un peu de ravitaillement dans une supérette du rez-de-chaussée d’un de ces immeubles 70’s nombreux sur cette costa del sol, dont de la boisson sûrement chimique et prétendument énergisante qui aiderait à faciliter l’hydratation, goût citron et orange comme le Pschitt de quand j’étais petit. Je teste on verra bien. De là, et donc de Deba, je remonte la rivière du même nom. Et ça aussi c’est une bonne astuce, car suivre le cours d’une rivière c’est s’assurer d’un dénivelé pas trop agressif. Ça marche plutôt bien sur une trentaine de kilomètres en montées progressives. Ça se gâte puissance 10 lors même que ma destination, Gernika, se trouve au-delà des collines et vallées au nord de cette route, qui filait jusque là sud-sud-ouest. Pire qu’hier, tout aussi joli, je finis la journée avec le plus gros dénivelé depuis mon départ, atteignant presque 1200 mètres sur 90 km, mais les 4/5ème seulement dans les 30 derniers, descentes comprises, car je me retrouverai à moins de 50 m d’altitude à destination. Et évidemment sous un temps basque, c’est à dire avec des douches d’averses régulières. Je ne sais plus comment m’habiller, me protéger ou laisser pisser ? Finalement je ne me couvre étanche que le haut et les chaussures, décidant de sacrifier mon bermuda et la peau de mes cuisses, j’en ai marre de me changer. Une fois les terribles efforts assumés, la descente vers Gernikara est une joie, bien que plus que fraîche. Mais c’est tellement beau cette vallée si verte.
Cette destination est inscrite dans le top 5 de mon choix de parcours. Si vous le savez, vous devinez pourquoi. Cette ville fut bombardée en 1937 par la légion nazi Kondor, les alliés des franquistes, pour détruire un des quartiers généraux de la résistance de l’armée républicaine, faction basque, et terroriser la population civile… Ce massacre tombé du ciel inspira le célèbre et immense tableau éponyme de Pablo Picasso, peint la même année depuis Paris, où le peintre était déjà réfugié. Tableau que j’avais étudié à la loupe pendant ma scolarité de lycéen option A7 arts plastiques à Pasteur à Besançon, et que nous eûmes le privilège en 1982 d’aller voir à Madrid en voyage d’étude – entre autres Goya, Velasquez, El Greco, Dali, un trip Barcelone, Madrid, Toledo mémorable – toile qui rentrait en Espagne pour la première fois depuis sa création, après plus de 45 ans, un événement pour cette master piece, fin du franquisme et arrivée des socialistes au gouvernement, dans la foulée de l’élection en France de Tonton Mitterrand en 81. Autant dire un deuxième pèlerinage sur les traces de ce chef d’œuvre, Ze chef-d’œuvre de l’artiste pour moi, un pèlerinage dans le pèlerinage dans cet actuel chemin vers Compostelle.
Hymne à la paix, mort à la guerre. Une presque mise en abîme avec notre actualité en miroir, j’en ai le vertige. Mais ça doit être dû à la fatigue. Après six jours non stop dont des épreuves bien dans le dur, je vais m’arrêter un peu ici et y aller plus doucement jusqu’à Bilbao, plus très loin.
L’auberge des pèlerins, à pas cher, est encore fermée à cette saison – décidément! et je me replierai par défaut sur une pensione du centre ville. Premières bières, tapas et Rioja, mmhhh ça fait du bien. Je laisserai Vic & Civ accrochés à un poteau dans la rue cette nuit, mais en face du bureau de police municipale et protégés par nos amulettes, ça devrait le faire. De toutes façons pas le choix donc ça sera Inch Allah, à la grâce de Dieu, et des caméras de surveillance. Cette ville a l’air très tranquille. Après ce qu’elle a subi, ses mauvais karma doivent être tous consommés. (:> 1050 km)
Jour #16. Dimanche 19/03.
Guernica.
Je n’ai pas bien dormi, sûrement pas complètement tranquille à l’idée d’avoir laissé mes compañeros dans la rue. Si le voyage devait s’arrêter là pour une connerie de vol… Les dés, à cette heure du réveil, sont jetés, c’est à dire à 6:00 en fait, avec les éboueurs et cantonniers nettoyant la rue pour endimancher la journée, avant que ne sonne l’heure des cloches de l’office. Je prends le temps d’un thé noir bien infusé pour me fouetter un coup les neurones vaseux, depuis la cuisine en accès libre située sur la terrasse de l’immeuble, avec vue sur les toits de la ville, et je pars me rassurer en croisant les doigts jusqu’au dernier coin de rue, encore quelques mètres pour passer le grand porche et… Tout va bien, ils sont fièrement là, mes deux fidèles, même pas peur, soudés comme les doigts de la main par leurs menottes, on craint degun ! On est de Marseille, des redoutables vous dis-je ! Et encore on n’a pas mis notre plaque d’immat’ 2A ou 2B, la vendetta assurée si tu touches à un seul de mes rayons. N’empêche que le doute s’était installé, pas complètement zen.
Il pleut, et alors ? Je m’en fiche. La journée sera belle. Un peu de tourisme et de flâneries seront parfaits pour se détendre en marchant. Je réussis à rencontrer le proprio de ma pensione, un surfeur et cyclo-vététiste, ça tombe bien, et lui demande si je peux rentrer l’attelage quelque part, « Si ! seguramente, no problemo, sur la terrasse du deuxième par les escaliers. – Méga cool, tope-là, amigo ». Et, comme je reprends une deuxième nuit, je dormirai enfin sur mes deux oreilles, avec boules Quies cette fois-ci. Au programme, chopper un plan à l’office du tourisme: visiter El Museo de la Paz. Autour de l’exemple historique du bombardement de la ville le 26 avril 1937 , donc deux ans avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale, le musée tente une pédagogie défendant le respect de la charte des droits de l’homme et de la planète. La muséographie est très interactive et vraisemblablement vise un jeune public, bien fichue.
En comparaison l’exemple de Guernica et du bombardement des populations civiles par les escadrons nazis, c’est le même schéma que ce que nous avons vécu récemment lorsque Poutine a envoyé l’aviation russe sur le peuple syrien pour aider son pote El Assad. Il y a deux ans ? Moi je dis ça, mais je ne dis rien hein ? Que vivent les musées comme celui-ci.
Au sortir je tente une église gothique, zut, trop tard, fermée. Puis la reproduction en céramique de la toile de Picasso, un parc public pour y voir deux sculptures contemporaines monumentales abstraites de Henry Moore et Eduardo Chilida, toutes deux également en hommage allégorique au martyre historique de la cité. Réserver ma pension pour demain et mon arrivée à Bilbao. Flâner en buvant des coups, vins blancs basques un peu vert, en mangeant des bocadillos variés et de la tortilla. Chouette de chez chouette je trouve. La journée se déroule presque dans cet ordre, avec en plus la surprise de pouvoir assister à un petit festival rock et blues dans la rue et dans des tavernes du centre ville en après-midi, c’est à dire dans une ambiance très familiale tous genres et âges confondus, bérets ou casquettes US, cheveux bleus ou blancs, brushing ou pétard, pétard ou cigare, soda ou cerveza, tapas ou churros, pluie ou soleil. Trop bien pour mes adducteurs et mes ischions fessiers.
Jour #16. Lundi 20/03.
De Gernikara à Bilbao.
Attendre que la météo clémente revienne était judicieux, il fait laiteux et plutôt tendance beau ce matin en ouvrant le store roulant en bois de ma chambre. C’est devenu une garçonnière en moins de 24 h, j’ai tout sorti, tout étalé jusqu’aux orteils en éventail, façon chat ou chien qui s’étirent. Bon maintenant faut remballer, l’occasion de trier quelques petits déchets. Mais en quinze jours je ne pense pas avoir atteint 1 kg de poubelle. Je n’ai toujours rien trouvé dont je voudrais me débarrasser histoire de m’alléger, au total un peu plus que la moitié de mon poids reste l’essentiel, le minimum vital de ce que je continuerai à promener, attelage compris.
Je crois bien, vu mon reflet dans le miroir de la salle de bain que je me suis encore bien délesté de 3 kg. Svelte, vieux svelte à la peau un peu distendue, mais svelte. C’est de ce côté-ci que je continuerai à gagner en légèreté, sans sacrifice car je mange, mais brûle tout. Par contre mes jambes et mollets ont bien changé de volume, avec même des formes de muscles que j’ignorais, mes tatous animaliers en profitent pour faire les beaux maintenant que je porte haut le bermuda.
Je quitte Guernica pour une étape à Bilbao jusqu’à demain en mi-journée. Presque trop facile, à 40 km de distance et malgré les bosses. Sur le bord de la route je m’arrête assez vite pour tomber mon gilet sans manche, il fait 20°C à 11:00. Et, quasi à mes pieds, je vais avoir l’occasion de faire ma B.A de la journée. Se faufile presque entre mes roues un orvet inconscient et suicidaire qui veut traverser la route nationale de ses petites reptations. L’orvet c’est comme un petit lézard, même tête, plus long mais sans les pattes, un joli petit serpent tout lisse, marron, et bien sûr complètement inoffensif. Je le récupère aussi délicatement que possible, il n’est pas très content que je l’empêche d’aller plus loin, contrarier son destin vous imaginez, interférer sur son chemin vers Compostelle, ce fut plus fort que moi. Allez, zou! retourne dans l’herbe, crois moi vieux, vaut mieux, si tu ne veux pas subir le même sort que ces idiots de batraciens qui finissent comme repassés au fer, en peau de chagrin, sur le macadam. Je n’en avais plus vu depuis si longtemps, mon enfance je crois bien, autour de la chapelle de L’Espérance à « Pontus »?
Reprenant la route après cet acte de bienfaisance, le plus délicat pour moi fut de retrouver des réflexes de circulation avec plein de bagnoles et camions dès l’entrée de cette grande zone urbaine périphérique de Bilbao. Mais je suis un cycliste urbain, de Marseille qui plus est et ce n’est pas la moindre des écoles, surtout quand tu es obligé comme moi pour te rendre au centre ville à 15 km depuis L’Estaque de circuler le long des voies rapides du littoral, avec des bas-côtés défoncés et jonchés de déchets jamais ramassés, si vous voyez. Marseille la crade quoi, celle que je vomis. Quel dommage, tant d’atouts. Bref.
Ici, je confirme, on prend soin des cyclistes même sur les nationales qui sont plus clean que les rues piétonnes de ma ville. Alors je n’ai qu’à rouler en suivant une bonne trajectoire, chacun sa place, et l’entrée dans la ville se passe tout cool. Je fais mon check in pour la piaule dortoir, 6 couchages, un hôtel immeuble adapté à l’accueil de groupes, que j’ai réservé en ligne, à 2.5 km au nord ouest du centre historique, où je me rendrai avec Vic pour l’aprem, Civ restera au garage. Une infidélité, une sortie entre mecs, sorry ma Belle.
Incroyable sensation de retrouver pour la première fois mon vélo délesté, l’impression de n’avoir rien sous les pieds, d’avancer tout seul, une légèreté et une tonicité euh…? Décuplée serait exagéré mais c’est sûr que je n’ai plus les mêmes jambes, au bout de 15 jours ! Alors au bout de 8 semaines, qu’est ce que ça va être ? Waouh ! Je disais bien dès le départ que j’imaginais que l’entraînement allait se faire aussi en roulant, et qu’avec un entraînement de départ dégrossi je partais relativement confiant. Mais là… Là, j’ai passé un seuil. Pour autant, devant moi, il y aura encore des trucs inimaginés et sûrement insurmontables malgré ces transformations physiques. Mais c’est de bon augure. Le mental est bon, et l’esprit de plus en plus dans le chemin et la détermination, mais aussi une sorte de détachement vis à vis des contraintes et des peurs, je libère, je laisse venir, et plus je le fais plus cela se déroule naturellement. Peut-être ai-je gagné en aura positive qui attire d’autres énergies positives, comme aimantées ?
Je sillonne ce centre-ville magnifique où les quartiers modernes se sont parfaitement intégrés aux historiques, le vélo et les piétons y sont rois, le décor de ce bout d’estuaire cerné de collines est majestueux, on y sent une volonté de mettre l’ensemble en valeur, d’en prendre soin, de respecter ce patrimoine et ses habitants, une fierté, oui c’est ça, une ville fière et très accueillante. Je m’y sens très à l’aise. Je vais repérer les abords du musée Gugenheim que je ferai demain matin, et que nous avions visité presque à son ouverture il y a 25 ans avec les enfants et leur maman, tout le quartier était alors en chantier. Maintenant ça roule pour cette petite capitale moderne qui réalise une sorte de mariage entre Strasbourg, Londres et Marseille, presque la ville idéale. Je visite le Bario Antico et m’émerveille dans la cathédrale gothique de « Sant Yago », en basque, un bijou du genre, une restauration intérieure complète récente remet en valeur et lumière une belle pierre blonde, comme diraient les alsaciens. Il me tarde de voir ce que donnera le chantier de restauration du siècle, celui de Notre-Dame de Paris. Vu ce que j’en ai saisi sur le génial docu en 3 parties sur Arte avant mon départ ça sera exceptionnel, unique.
Ce soir je me trouve optimiste, ce doit être le vino blanco basco qui me donne des plumes, bientôt des ailes ? (:>1090 km)
Jour #17. Mardi 21/03.
De Bilbao à Santullàn.
Je le savais ! Je le savais ! Même si dans une chambre pour 6 nous n’étions que 3, il a fallu que l’un se pense seul, allume les lumières sans vergogne, s’agite et se lève toute la nuit, que l’autre cauchemarde, ronfle et grince des dents pour que la mienne de nuit soit pourrie. Ajoutez un vrombissement permanent jusqu’à 3:00 du mat’ de l’autoroute en contrebas et vous me trouvez au p’tit matin avec la tête des grands jours. Même avec mes boules Quies ! Mais je ne leur en veux même pas, j’en rigole presque puisque je m’y attendais. Faut dire que ces deux là n’avaient pas franchement l’air de touristes ou de pèlerins. Plutôt migrants en transit, ce n’est pas le même chemin, peuchère. J’ai quand même du mal à émerger et je sens qu’il va falloir y aller piano si je ne veux pas faire de conneries, un peu comme une gueule de bois.
J’ai pris mon billet en ligne pour l’ouverture à 10:00 du musée Gugenheim. Je descends au centre ville, toujours avec Vic, quel bonheur de circuler si facilement dans cette ville que je ne connais pourtant pas. Vic ne fait absolument aucun bruit, bien huilé, on se déplace en souplesse comme un chat, trop bon. Le Gugenheim est en lui même un chef d’œuvre d’architecture, la meilleure réalisation que je connaisse de Frank Gerhy, tout en courbes et contre courbes, transparences et reflets, masses et ouvertures, fragmentations cubistes, matières et lumières, intérieur et extérieur, une sculpture habitable. J’y déambulerai deux heures, encore un peu dans le gaz et en même temps comme en méditation marchée. Ça me fait un grand bien de me replonger dans les œuvres d’artistes que j’ai beaucoup étudiés et souvent admirés, Sigmar Polke, Robert Raushenberg, Cy Twombly, Andy Wharhol, Richard Serra,… Il y a en plus de cette collection permanente une exposition temporaire Juan Miró, d’avant 1945, quel précurseur que ce primitif-là. Je me rends compte de la chance que j’ai d’avoir suivi ce parcours d’étudiant en arts plastiques, puis d’enseignant, car quand je me trouve dans ces lieux j’ai l’impression d’être chez moi et de presque dialoguer avec certaines œuvres qui apportent des réponses à des questions que je me suis posées dans ma modeste pratique, depuis bien longtemps remisée, that’s it.
Il n’y a pas tant d’endroits où j’aime à me plonger, et que je peux pratiquer en solitaire : les bons musées, les belles églises, les bons cinémas, et les beaux paysages. Ça fait de moi, mine de rien, un contemplatif, il me semble, un de ceux qui aime entrer dans le temple donc ? Pour les salles de concerts c’est différent, je n’aime pas y aller seul. Je sors donc de ce temple qui m’a bien transporté ailleurs. J’enfourche mon destrier et nous partons récupérer Civ à l’hôtel.
Le temps d’un casse-croûte et nous traçons, toujours plein Ouest, en circulant d’abord sur plus de 25 km de pistes cyclables qui nous font sortir de la ville vers l’embouchure portuaire industrielle, puis nous longeons la côte entre vallons, falaises et sites balnéaires où seuls les surfeurs se risquent. Je visais une étape courte en partant rouler déjà tardivement, en espérant même avoir une place dans une auberge publique pour pèlerins dans la commune de Castro Urdiales, à 40 km de Bilbao. Les derniers 15 kilomètres s’avérèrent bien costauds de nouveau, avec des bons 10 % régulièrement, pour un résultat final à presque 600 m de dénivelé positif. Je sais que ça parle surtout aux grimpeurs et désolé pour les autres, mais c’est effectivement à eux que j’ouvre cette parenthèse un peu technique.
Arrivé dans cette ville balnéaire endormie je me retrouve de nouveau avec une auberge fermée malgré les informations du site officiel. C’est par un gars de la police municipale bien sympa et aidant que je suis réorienté dans une autre commune où lui est sûr que l’auberge municipale sera ouverte, à Santullàn, pas loin hein, juste 7 bornes, mais qui me font rebrousser chemin. Zut. Et c’est juste presque plat, presque. Je finis par trouver l’auberge, il est passé 17:30, et elle est fermée également. Mais il y a sur la porte un numéro de phone, valide, sur lequel je peux laisser un message, sur le ton du gars un peu désespéré, en espagnol of course. Ça serait bien, là, cette nuit, la baraque est retapée de frais et le village est ultra peinard, sans bruit. On me rappelle au bout de 10’ – ouf! La gérante vient m’ouvrir, si je veux bien lui accorder 5’. «Si si con muchas gracias señora». Super. Pour moins de 18 € elle va me proposer un dortoir pour moi tout seul, p’tit déj’ et machine à laver compris. Trop bon, je n’aurai pas besoin de boules Quies cette nuit. Et repos, car demain prévision d’une grosse journée dans les pattes. (:> 1150 km)
Jour #18. Mercredi 22/03.
De Santullàn à Toñanes.
Après une nuit réparatrice très correcte j’ai bien dans l’idée de me faire une journée sport avec un objectif d’étape à 100 km d’ici, Santillana del Mar, 60 km plus loin que Santander. Tout est bien bouclé-ficelé, 9:00, alors go. Et à ma bonne surprise je pète le feu et enchaîne bosses sur bosses. J’ai presque fait la moitié du trajet à 12:00. L’océan n’est jamais très loin, je remonte et contourne des estuaires à marée basse, ça sent la vase et l’iode des algues, traverse des forêts d’eucalyptus, ça sent, ben, l’eucalyptus, la campagne et ses prairies, ça sent le fumier, des villes portuaires et ports de pêche, ça sent la merde et le poisson pourri ! Vous y êtes ? Naseaux bien ouverts ? Mon parcours maintenant se déroule en province de Cantabrico. Ce nom que je ne situais pas jusqu’à y être, m’était pourtant très familier car j’aimais bien écouter à la radio nationale le bulletin de la météo marine à 20:00, annoncée par cette douce voix d’animatrice qui parlait ce métalangage connu des marins, leur oreille accrochée au poste le soir pour savoir ce qui serait praticable le lendemain: « …sur secteur Cantabrico, dépression de 1005 hecto Pascal, forte houle, mer agitée à très agitée, vent d’Ouest force 6 virant Nord-Nord-Ouest force 7 en fin de journée , (ça, ça veut dire reste au port, ça va tabasser), sur Lion et golf de Gênes, mer calme…».
Je suis maintenant sur les tracés du Camino Norte de St-Jacques de Compostelle. Mais les sentiers des marcheurs plus à flanc de littoral ne me sont pas accessibles en vélo, je reste sur des belles routes bien roulantes, pistes cyclables dès que possible. Ces nationales ici me conviennent bien, hormis les dénivelés, dont il faut bien que je m’accommode. Au sommet d’un col, soudain, m’apparaît en face et à l’horizon lointain l’immense chaîne enneigée des Picos de Europa. Je suis très ému et impressionné de cette apparition majestueuse, façon estampe japonaise avec le mont Fuji Yama d’Hokusaï.
Ma destination est atteinte à 16:00, pile-poil pour que je me rende compte de où j’atterris voire de tenter de m’enquérir d’un logement bon marché. Mais je ne me fais pas d’illusion. Les auberges publiques pour pèlerins sont ici fermées aussi, jusqu’à début avril, celles qui restent à louer sont aux tarifs touristes, voire touristes américains. Cette ville historique de Santillana del Mar, toute de pierres et pavés briqués lustrés est l’image type du tourisme patrimoniale et des marchands du temple. Ça commence ! C’est aussi pour ça que j’ai voulu dessiner mon propre parcours, pour éviter ces réalités commerciales où pas grand-chose n’est équitable et peu à la portée de bourse d’un pèlerin ou d’un cheminant au long cours. Du coup je fais mon petit tour à pied en poussant Vic et Civ sur les pavés, je fais quelques courses de bouffe et je sors assez vite de ce truc à touristes. Dommage il y avait une belle collégiale romane à visiter. Mais le littoral de falaises m’attire tellement plus que, même bien fatigué et avec la patte gauche claudiquante, je me retape 10 bornes de bosses pour atteindre un point de vue imprenable repéré depuis une carte satellite sur mon smartphone.
Le dernier effort en valait vraiment la peine. Je me trouve maintenant dans une crique, Acantilado el Bolao, à 30 mètres au-dessus de l’océan qui déroule ces vagues déferlantes sur un terre-plein herbeux un peu abrité par un cirque de falaises genre Normandie, au pied de la Cascada el Bolao. Je pique-nique d’une tomate arrosée d’une boîte de moules à l’escabèche façon espagnole, mmmhhh, quand tu as l’estomac dans les mollets qu’est-ce que c’est bon, et de saucer jusqu’à manger la moitié du pain, slurp, divin. Je me boulotte une plaque de chocolat à la fleur de sel en écrivant, assis sur un rocher frais, entouré du fracas du sac et du ressac des vagues assourdi par la capuche de ma doudoune adorée bien serrée et vais tenter de dormir à la belle étoile, car il n’y en a qu’une dans le ciel pour le moment, sans monter ma tente, couvert de mon seul duvet fermé à double tour. Demain c’est moi qui serai aromatisé à la fleur de sel. Bonne nuit les petits. (:> 1260 km)
Jour #19. Jeudi 23/03.
De Toñanes à Berbes (Playa de Vega).
La nuit à la belle étoile fut très humide et je crois bien par ma faute ! Non pas que j’aie un quelconque pouvoir sur les éléments, bien que j’implore souvent le ciel et au-delà pour qu’on me ménage, voire que les nuages s’écartent et s’ouvrent sur mon passage, après moi le déluge. Et ça marche pas si mal pour l’instant. Vielen danke mein Gott. Quant à cette nuit, il se mit, au coucher, à tomber deux gouttes. Par précaution je m’enroulai avec ma bâche Tarp autour de mon sac de couchage, littéralement enrobé comme une momie. Mais je n’avais pas calculé que ma chaleur corporelle irradiante allait au contact de l’air frais créer de la condensation avec mon duvet, faisant comme un pont thermique. Tant et si bien qu’au réveil mon duvet était trempé alors que l’herbe alentour était sèche, il n’avait pas plu ! Erreur de débutant.
Le décor du bivouac aux aurores se confirme être juste magique. Le ciel rose avec nuages accueillants, vaches qui gambadent dans leur pré au-dessus et à flanc de falaises, oiseaux qui déboulent de leurs nids depuis les mêmes surplombs, vagues fidèles au poste qui ne se lassent pas d’aller et venir se fracasser sur les rochers, impassibles et inamovibles, eux. Et les premiers rayons du soleil qui viennent me sèchent couenne et duvet. Mmmmmh. J’adore. J’ai l’impression de ne faire tous ces efforts que pour ces moments-là de pur contact avec la Nature, c’est sûrement là mon chemin premier. Je remballe, béat, «beubeu», béni ?
J’ai encore l’intention de faire une belle avancée aujourd’hui en entrant dans la province des Asturies. Je n’atteindrai pas Gijòn avant demain mais je vais m’approcher au plus près, histoire d’y arriver tôt dans la journée par une courte étape vendredi et y dormir dans une pension ou auberge pour visiter la ville. Je souffre un peu depuis cette grosse journée d’hier d’une bonne courbature sur ce muscle du tibia gauche, dont j’ignore le nom. J’espère qu’à chaud ça ira mieux. Et je le sens bien moins en pédalant qu’en marchant, ça tombe bien pour un cycliste. La première moitié de la journée j’y vais mollo car je ne voudrais pas en arriver à la blessure qui te bloque sur place. La lotion à base d’huiles essentielles que m’a offert ma fille chérie bien intentionnée contribue assez efficacement au soulagement, je vais insister sur les massages, même en journée. En même temps je ne me plains pas, c’est mon premier bobo depuis le départ, même mes fesses ne m’ont pas tant fait souffrir que ça jusqu’ici. Pas de chute, pas de casse, pas d’accident, je croise les doigts et joins les mains.
Les Asturies donc. Et ben c’est plutôt joli aussi ici. Cette fois je suis vraiment sur les terres des Picos de Europa, à ma gauche, au Sud donc, pas si loin que ça, je dirais une cinquantaine de bornes à vol d’oiseau. Et je suis bien content de les laisser sur mon côté sans avoir à les surmonter, car ils me paraîssent bien hauts, et vraiment enneigés, ce n’était hier pas un mirage. J’enquille bosses sur bosses proches du littoral, avec lequel je continue de fricoter en traversant des baies plus ou moins urbanisées. Je tricote avec le chemin de St-Jacques, classé et balisé, labellisé Itinéraire Culturel Européen, tant par les routes que par quelques sentiers en rase campagne sur lesquels Vic et Civ s’en sortent très bien, à peine les pneus boueux. Mais de pèlerins point.
Depuis mon départ et plus précisément depuis Béziers où j’avais remarqué la première coquille au sol j’ai croisé, clairement identifiés, et nous le signalant réciproquement d’un salut, 1, 3, 4, euh ? 6, 7, 9 ? 9, oui c’est ça, 9 pèlerins en 1200 km. Pas la saison d’affluence, par ce chemin du Nord en tout cas. D’ailleurs toute la région, vraisemblablement très aménagée pour le tourisme saisonnier estival, est complètement léthargique. 90 % de ses infrastructures sont encore fermées. Perso, j’apprécie vraiment cette tranquillité d’avant saison. La circulation est toujours aussi aisée sur les routes, parfois désertées. Mais je crois tenir l’explication. J’ai appris juste avant mon départ de la bouche même de mon Titi Garcia y Garcia que maintenant les autoroutes sont gratuites ici. Le gouvernement socialiste, lui, a donc rendu l’autoroute au peuple, et j’en conclus, les nationales aux cyclistes. Je signe de suite ! Après tout de même presque 7 h de pédalage, 95 km et 1200 m de dénivelé positif, je jette mon dévolu très inspiré sur un sentier en belle descente qui doit m’amener à un cul-de-sac en bord d’océan. Et bingo. Le méga spot, plages, falaises, océan agité, ciel chargé mais pas trop, brume qui isole le bas des montagnes et n’en laisse apparaître que les sommets, prairies sauvages et très vertes, landes dit-on ? Et personne, seul dans ce paysage de dingo. Enfin presque. Je rencontre Maria, la cinquantaine, son lévrier et son Kangoo, on discute un peu. Elle est en virée deux trois jours. « Ah ! Compostelle ? Si tu reviens par le Camino Francés tu passeras à côté de chez moi, si tu veux y faire étape avec ta tente ? – Con muchas gracias ». échanges de nos 06 et 07. «Buenas…». Puis aussi ce beau gringo, jeunot en rando de fin de journée de boulot, convoyeur de vans, barcelonais ou presque, pas loin dans sa banlieue, qui vient observer le spot sur lequel il aurait bien aimé venir surfer. Il ne fera que contempler ce soir, et dormir dans le van convoyé. « Buen camino amigo ! – Gracias ». Je jubile, plante la tente, pique-nique pâtes lyophilisées-fromage-orange en admirant muettement le spectacle offert gratuitement. Dieu que je suis bien, là. Bien que le bruit de l’océan soit impressionnant. Mais bon je suis à 50 m au-dessus, ça devrait aller.(:> 1355 km)
Jour #20. Vendredi 24/03.
De Berbès à Gijón.
Des fois je me dis… T’es sûr là? Et trop tard. Trop tard pour changer de place cette nuit. Je n’avais pas regardé la météo locale et de toute façon je ne pouvais plus aller plus loin. Donc ça c’est passé là, sur ce top bivouac. À peine couché dans ma tente, trop content, qu’il se mit à pleuvoir et ce durant toute la nuit. L’océan fit un vacarme du diable, une résonance amplifiée par le cirque des falaises, et le vent fit trembler et claquer ma toile, bien rivée par de bonnes sardines, fort heureusement, que la pluie tambourina bruyamment. Mais entre le bruit ambiant et l’inquiétude des dégâts je ne dormis que très peu, priant le chef des anges qu’il m’apporte un répit au matin, ça serait possible ? Je décidai, quoi qu’il advienne, de ne sortir de mon frêle abri que lorsque ce déchaînement se serait éloigné, quitte à y passer la journée. Au-delà ça deviendrait compliqué. Et encore une fois il semblerait que je fus entendu. Vers 6:00, presque soudainement, tout se calma, incredibeule. J’entrouvris la toile trempée et vis que le ciel bleu gagnait la bataille par le front Nord, repoussant derrière moi les capricieux cumulonimbus. Ouffff ! Je restai encore dans mon duvet 2 bonnes heures, attendant que cela se confirme et que le gros de l’eau finisse de s’égoutter. Je prendrai la route plus tard que prévu, le temps de nettoyer et faire sécher le matos, étant sous un beau soleil maintenant. Un bon coup de stress quand même cet épisode, que je me surpris à gérer dans l’adaptation au moment. Mais une bonne leçon d’humilité aussi que ce passage.
Il faut pour repartir sur la route gravir le sentier détrempé et pentu en poussant l’attelage, un bon échauffement. Gijón est à 55 km par la N632, ça paraît peu, mais ce ne sera que succession de bosses dont deux cols bien longs que je négocie tout entier en danseuse de mon rythme cadencé fragmenté, fredonnant mes mantras ésotériques qui remplacent bien maintenant une assistance électrique, enfin, c’est différent mais ça marche et j’avance, toujours j’avance. Le vent qui continue de nettoyer le ciel rajoute un peu à la peine, mais je ne pourrai pas tout avoir. Du bleu ou de la pluie je prends le premier.
La campagne est superbement verte et hormis les citronniers très nombreux et les eucalyptus on se croirait presque dans le Jura. La longue descente jusqu’à Gijón est la bienvenue, qui m’amènera jusqu’au centre-ville où j’ai réservé une pension bon marché. J’y serai seul locataire, la propriétaire attend du monde pour début avril, ce sera le début de la Santa Semana – ah ouais ? Ses 20 chambres sont réservées. Je serai loin déjà et peut être même sur le chemin du retour.
J’ai accompli depuis hier un bon tiers de mon périple, en trois semaines, ça tient la route. Je descends faire le tour du centre historique de cette ville étrange architecturalement, car presque entièrement construite d’immeubles récents sur un tracé urbain avec rues à angle droit, majoritairement. Un peu comme au Havre. Et ici comme à Guernica la légion Condor a bombardé et détruit la ville dans les années 1936-37. Puis on a reconstruit. Presque aucun patrimoine ancien ne subsiste. Pourtant ce port était déjà important à la période romaine, j’en visite même les thermes, seuls monuments archéologiques restants. Mais entre ce temps antique et notre temps moderne, plus rien, une histoire effacée. Un grand vide. Étrange atmosphère. Aucune trace dans le bâti des périodes romanes ou gothiques pendant lesquelles le Camino Norte menait par ici, ville étape d’importance.
Je fais le tour du littoral par la vieille ville, ses fortifications, c’est l’heure de l’apéro, bien avancé, et les terrasses sont remplies d’une jeunesse ibérique éméchée, joyeuse et bruyante.
Ce soir je m’offre mon premier restau de quartier. Je fais le plein de protéines, poissons frits et escalopes panées – mais ils ne mangent donc que des patates ces espagnols ? Mon corps, lui, commence à réclamer du vert. Les compléments alimentaires n’y pallieront pas. Par défaut je ferai comme tout le monde et je boirai du cidre brut, spécialité locale qu’on te sert à bout de bras, littéralement, du haut vers le bas pour faire tomber le breuvage dans une cascade bruyante d’un bon mètre dans le verre, et ainsi lui donner un goût caractéristique, à boire cul sec, c’est comme ça monsieur pis pas autrement.« Allez finissez votre verre que je vous verse le suivant » (:> 1410 km)
Jour #21. Samedi 25/03.
De Gijón à Cadavedo.
Beau ciel dégagé ce matin, chouette pour reprendre la route. Je ne m’affole pas vraiment, je n’ai pas encore regardé jusqu’où je pourrais bien pousser aujourd’hui, j’ai déjà bien tiré ces deux derniers jours. Je n’estime pas vraiment mon niveau de fatigue, les guiboles vont mieux, un léger point au niveau du genou gauche mais qui ne m’inquiète pas, un coup d’élixir magique et ça devrait le faire. Je quitte ma pension pour aller acheter un peu à manger et surtout trouver une quincaillerie dans laquelle je trouverais une recharge pour mon réchaud, pas encore vide mais là je suis dans une grande ville et les rayons seront sûrement mieux achalandés. Je me dirige avec Vic et Civ vers le port à travers ce labyrinthe orthogonal, j’ai repéré hier la Ferretería Gijón qui devrait faire le job. Manœuvrer à travers les rues mon cargo n’est pas si simple que ça et je ne dois pas oublier que je suis deux fois plus long que le vélo seul. J’y vais tranquille et ne fais pas l’acrobate comme j’en ai l’habitude à la maison, à zigzaguer entre les voitures, monter sur les trottoirs, prendre des sens interdits, j’en passe et des pires. Non, là je reste bien sur ma file, m’arrête à tous les feux, sage.
Le plus difficile est de se garer car les manœuvres avec une remorque de vélo ou de voiture c’est la même galère, ça ne va jamais dans le sens où tu voudrais si vous voyez le genre. Et comme Civ n’est que sur une seule roue ça fait comme une brouette bien chargée, quand elle a décidé de basculer ben accroche-toi Jeannot pour la rattraper et redresser l’assiette, t’y laisses des sueurs, et un peu de ta dignité car tout le monde se demande bien ce que tu fous avec cet engin, en si mauvaise posture. Ce que je peux, je fais ce que je peux ! Autant en roulant sur route, maintenant, nous fusionnons, même en danseuse, je suis pourtant piètre danseur de salon mais là ça va, nous chaloupons coordonnés, même à grande vitesse en penchant bien dans les virages, dans le même sens, genoux intérieur bien ouvert comme les motards, autant ces manœuvres de stationnement pourraient être prétexte à divorce. Rien que pour tourner sur nous-mêmes il nous faut presque 3 m de diamètre ! Le super pied c’est de trouver un banc de disponible. Là, tu approches au plus près et tu n’as plus qu’à poser la bête sur son flanc. Trop simple. La béquille latérale c’est super, quand tu as trouvé le point d’équilibre, car c’est bien un point et parfois un tout petit point qui joue sur le fil du rasoir pour que les 40 kg ne se retrouvent pas les 4 fers, 3 roues, en l’air. Il y a un art de tout faire, même de garer son attelage. Je progresse, je progresse. Bientôt maître en la matière. Donc on se gare devant la boutique, je trouve la bonbonne bleue qui va bien et zou, on quitte Gijón.
Les 20 premiers km sont faciles, légèrement vallonnés, la campagne périphérique proche est plutôt belle, les champs bien verts et hauts déjà d’une herbe touffue sont couverts de pissenlits et de pâquerettes. Il y a plein d’ Horréos dans les propriétés. Quèsaco les Horréos ? Alors moi, j’adore. Ce sont des constructions en bois rectangulaires, plutôt carrées, d’une trentaine de m2, structure en grosses poutres rustiques avec un toit à 4 pans en tuiles canals, des murs pas très hauts, disons 1,5 m, avec parfois une coursive et barrière périphériques, ou pas, et surtout, surtout, ce qui est trop beau, c’est que l’ensemble est juché sur des pilotis de 2 m en pierre ou en poutres de bois pyramidales et longilignes au bout desquelles sont posées en guise de chapiteaux de grosses pierres plates souvent circulaires. Une sorte d’évolution du dolmen. J’en ai vu qui semblait sortir du fond des âges, bois gris à peine dégrossis, d’autres transformés en habitat et entretenus comme un chalet suisse. À l’origine ce devait être des greniers de séchage de maïs ou de blés, surélevés pour être protégés de l’eau et des nuisibles. C’est typique de cette province des Asturies, renseignements pris auprès de deux autochtones qui en avaient un derrière leur maison. J’en testerais bien un dans le genre habitat insolite, il y en a peut être pour les cheminants ? Ou bien j’en squatte un abandonné, car il y en a, mais qui menacent un peu de s’effondrer.
Je traverserai ensuite une longue zone industrielle bien vieille et crade, sidérurgie, chimie, centrale thermique, plein de dépôts de poussières noires ou rouges, selon. Beurk ! J’y croise un couple de pèlerins, on se salue de loin, et c’est là une des bonnes raisons et chances d’avoir un vélo pour te tirer vite de ce paysage lugubre. Sur 15 km moi il me faut 1 h, ça passe, mais eux à pieds c’est 3 h à se coltiner, c’est long quand c’est aussi moche. Et pourtant c’est bien le parcours historique du Camino Norte, bel et bien balisé régulièrement Itinerario Cultural Europeo. Après ce passage peu ragoûtant j’espère couper au plus court et emprunte la N632 à la sortie de la ville de Avilès. C’est très circulant et je serre bien ma droite sur une vingtaine de km, je serre un peu les fesses aussi, mais ça va, les automobilistes sont précautionneux, je suis visible de loin avec mon étendard orange fluo et mon feu rouge clignotant à LED, et la bande roulante du bas côté reste bien large. Ensuite, et pour finir la journée, j’accroche des collines à répétition sur une trentaine de bornes. Je croyais en partant ce matin ne faire qu’une courte étape et finalement, la dopamine aidant je suppose, je me retrouve à réaliser une étape entière prévue dès le départ depuis mon bureau. 85 km tout de même avec 1200 m de dénivelé positif. Je me surprends à avoir autant d’énergie. Ou alors quelqu’un me pousse ? Gracias ;-).
À Cadavedo j’ai de nouveau repéré un spot qui m’a l’air pas mal, une crique avec un parking et une aire de pique-nique. J’y fonce, il est déjà 18:30 et je veux avoir le temps de planter ma tente pépouze. Le spot est top, quelques vans avec des surfers qui attendent la vague, ça me paraît compromis vu comme ça bouge, et 2 photographes qui se tirent la bourre avec du super matos pour chopper le meilleur cliché du sunset , Pedro et Peter, un espagnol et un hollandais, les deux font la Pierre – hi hi ;-). Une fois le soleil disparu de l’autre coté de la crique, Pedro remballe et tire sa révérence, alors que Peter avec son joli van VW turquoise aménagé dormira sur place.
Il me fait un peu envie avec tout son confort à portée de main. Il veut shooter le sunrise depuis le haut des falaises, là où il y a cette jolie petite chapelle jouxtant un horreo bien conservé. Trop haut pour moi. On tchatche un moment avec ce sympathique barbu tondu rigolard. Il se reconvertit dans la photo après 20 ans dans les bureaux d’études d’une énorme compagnie de travaux publics. Nervous break down et burn out, ya, basta !
D’après mon appli météo Windy il pleuvra dans 1 h, vers 22:00. Juste le temps cette fois-ci de doubler ma tente en la couvrant de ma bâche Tarp, de fermer les écoutilles pour écouter la pluie tomber, avec fip easy classic en berceuse, encore, bien à l’abri dans mon duvet pendant que les vagues jouent leur boléro. (:> 1495 km)
Jour #22. Dimanche 26/03.
De Cadavedo à Vegadeo.
Le passage cette nuit à l’heure d’été ne s’est fait automatiquement que sur mes appareils connectés. Moi je ne fonctionne plus qu’à la lumière du soleil et à la fatigue. Ma montre est un repère spatio-temporel qui ne m’indique plus que le temps passé sur la selle entre un point A et un point B, c’est devenu mon étalonnage approximatif, 6, 7 heures de route et j’ai ma dose. Et si je ne tenais pas ce journal j’aurais évidemment aussi perdu la date et le jour de la semaine. Un peu déconnecté au bout de 3 semaines maintenant, mhhh, so good.
C’est Peter qui, redescendant de son shooting photo du haut de la falaise, venant me saluer, me fait la remarque de ce nouvel horaire estival. Ah bon ? Il me propose de me cuisiner deux œufs pour le p’tit déj’ depuis sa kitchenette aménagée, waouh! C’est génial, je suis sincèrement touché. Ce ne sont que deux œufs chauds, mais tombés du ciel, des œufs pondus par des anges peut être, ils ont bien des plumes paraît-il, alors des œufs d’anges ce n’est pas si délirant. En tout cas ceux de Peter, avec juste un peu de poivre, trop bien, et du sel, génial, m’ont réchauffé le cœur à la manière d’un grand festin, comme dirait Brassens. Ce n’était rien, qu’un peu d’œuf … tralala.
Bien sympa ce p’tit déj’ augmenté de prot’ angélique, qui va me donner du baume au camphre pour le début de la route. On échange nos contacts avec Peter, je lui promets une tortilla des familles et une omelette norvégienne s’il passe à la maison, je lui dois bien ça, même si on ne se doit rien. Je quitte à regret ce super endroit, en même temps il y a pas mal de vent et il ne fait pas si chaud. Je sens que ça va être coton aujourd’hui, bosses et vent de face, le bonheur du cycliste. Heureusement que j’ai mes pneus anti-crevaison, je ne risque rien de ce côté-ci, et en plus le ciel se dégage après cette pluie nocturne, sinon l’angoisse, le cumule des handicaps comme on dit au PMU. L’étape prévue est de 80 km, une broutille. Avec le vent ça fait bien un coefficient de 1,5 voire 2 de difficultés supplémentaires avec certaines pentes et les rafales de côté qui te chassent, obligé même de pédaler en descente des fois, pfff ;-(((. Mais je ne voulais pas de pluie, et j’ai été exaucé, c’est bon d’être entendu, je confirme. Le paysage fait semblant de s’aplanir, les montagnes plus au Sud paraissent moins hautes.
Cette étape jusqu’à Vegadeo aura été certes un peu physique, mais les paysages plutôt ruraux avec des percées sur des vues au dessus de l’océan furent beaux et divertissants au point de m’en faire oublier que j’en bavais. En bavais-je vraiment en fait ? Des fois je débranche tellement que je ne me rends plus compte que je pédale, je regarde les papillons jaunes sortis de nulle part et qui m’accompagnent une dizaine de mètres, « Je fais taxi, si vous voulez vous poser ? Je ne suis plus à 2 grammes près et la course est pour moi ». Aujourd’hui c’est un écureuil qui m’a traversé devant les roues, d’un eucalyptus à l’autre de cette belle forêt, avec des arbres pouvant atteindre sans problème les 40 m. Et en plus leur essence sent si bon. Chouette alors.
Je vais m’arrêter bivouaquer sur une jolie aire de jeux bien à l’extérieur de la ville. Y coule une rivière, tables en béton, un quart de lune et plein d’étoiles. Bien isolé de la route, je campe en contrebas sous un rosier qui tapisse le gazon de pétales. Demain je quitte l’océan et cette côte Nord pour piquer Sud-Sud-Ouest dans les terres. Un vrai événement que ce changement de cap, qui signifie que j’approche de mon bout du monde, d’ici 3, 4 jours ? Déjà ? Je-n’y-crois-pas 😉 !!! ça mérite bien une toilette de chat, ce soir. (:> 1575 km)
Jour #23. Lundi 27/03.
De Vegadeo à Baamonde.
La température est descendue à 2°C au réveil, peut être en-dessous dans la nuit ? Je ne m’y attendais pas, mais c’est vrai qu’à y bien regarder je suis au fond d’une vallée, sous les courants descendants vers l’océan. En tout cas avec la proximité de cette sympathique rivière l’effet combiné froid-humidité donne un résultat qui me cloue un bon moment dans mon duvet, pas envie de mettre le nez dehors. La capuche est serrée-serrée au point de ne laisser passer que mon nez et ma bouche, et encore. Je n’ai pas eu froid et n’ai pas envie d’avoir froid. Bien garder toute la chaleur à l’intérieur. Mais bon, pas le choix…Je m’extirpe de mon cocon, enfile mes fringues un peu humides et hop… Brrrr ! Mais je ne crains plus le froid du début de mon périple, en trois semaines le soleil a gagné en chaleur très matinalement. Ça reste un peu raide tout de même, et des hectolitres de rosée se sont déposés partout, jusque sous le toit de ma tente qui perle de milliers de minuscules gouttelettes. Va falloir sécher tout ça au mieux pour pouvoir remballer. Ça me prend deux heures, p’tit déj’ compris. C’est dingue comme ce fut bon de me brûler les doigts sur un mug en inox fumant, d’une infusion que j’aspirai bruyamment plus que je ne la bu, coutume de politesse ostentatoire nippone signifiant que ceci est vraiment bon. Et non pas que je suis mal éduqué. Mon côté zen confucéen dans ce joli jardin prend du galon. Bon, c’est pas le tout faut prendre la route.
À Vegadeo, jolie bourgade en bout d’estuaire du Río Eo, pour finir de me réveiller, je m’enquille deux doubles expressos bien sucrés et j’engloutis encore un croissant histoire de tenir au moins 3 h. Je vais quitter la province des Asturies pour entrer en Galice, en entamant la remontée d’abord douce puis de plus en plus raide d’une longue vallée sur 40 km qui me hissera en plus de 3 h sur un plateau à 550 m d’altitude.
Cette vallée regorge d’eau, les bas-côtés moussus suintent de partout. Le Río Eo coule en cascades bruyantes et tumultueuses. C’est en fait une rivière à saumons, si si, à saumons, et nous ne sommes pas en pays nordique je vous assure, il fait d’ailleurs plus de vingt degrés maintenant et le vent est tombé. Il paraîtrait même que nos très vieux ancêtres du paléolithique qui ont occupé la moindre des cavités de toute cette partie Nord de l’Espagne, Altamira et cætera, y avaient déjà leurs habitudes de pêche. Mais aussi la chasse aux bisons, mammouths,… il y a longtemps, plus de 30 000 ans, comme en témoignent les peintures rupestres des grottes. De jolies petites chapelles en pierres de taille jalonnent cette ascension. Je fais une petite pause auprès d’une, San Pedro de Saldoira, dont les grilles sont recouvertes de clefs et de portes-clefs en guise d’ex-voto. Sa fontaine en gueule de saumon laisse couler un très rafraîchissant filet dont je remplie mes deux gourdes déjà éclusées. Il y a des tables et bancs en pierres qui auraient fait de l’endroit un super bivouac. Il y en aura d’autres plus loin j’espère car il n’est que la demi journée, trop tôt pour m’arrêter.
Arrivé sur le plateau, pas si plat que ça, je me perds un peu en hésitations, aller au plus court par les routes ou tenter de sillonner à travers des sentiers carrossables à travers forêts et prairies. Allez, sortons le couteau suisse, amortisseurs en position souple et va pour la terre battue, la boue et les flaques d’eau. Le maillage de ces chemins agricoles et forestiers est abondant et doit vraisemblablement être très utilisé par les locaux car on y trouve même des panneaux de signalisation routière, une balise, un stop à un croisement, en pleine forêt, et à la différence d’une route ils ont une bande d’herbe et de fleurs en leur milieu, c’est quand même plus joli, et c’est perméable aux eaux de pluie. J’y croise, incroyable, 3 cigognes au milieu d’un champ qui décollent à mon passage pour Entzheim-Strasbourg-Aéroport. On y roule certes moins vite sur ces chemins, mais en mode VTT voire VTC, c’est super agréable, et comme ce n’est que légèrement vallonné ce n’est pas trop éprouvant. Fort heureusement d’ailleurs pour moi, car mon sélecteur de vitesse me refait le coup de la panne comme à Pamiers et je n’ai plus que mon double plateau avant, donc deux modes de vitesse seulement pour étager mes efforts. Zut ! Je ne suis plus très loin de mon point d’arrivée, Begonte, mais la journée est trop avancée, presque 18:00, pour que j’imagine essayer de démonter et tenter de réparer. La priorité est de trouver où dormir et si possible de pouvoir y rester demain pour entamer la réparation.
Je me dirige vers une église espérant y remplir mes gourdes d’eau fraîche. La providence, encore et sûrement, me fera rencontrer des fidèles d’un âge certain se rendant à l’office du soir. Je demande où je peux refaire le plein d’eau potable et où je pourrais poser ma tente.« Pour l’eau, me dit un brave homme qui m’a à la bonne,viens c’est de la bonne, fraîche et de source, planquée sous une pierre derrière l’église, divinement jaillie, comme un miracle. Et pour dormir il faut que tu pousses jusqu’à Baamonde, il y a un refuge pour pèlerins et des commerces variés, alors qu’ici tu vois c’est seulement la campagne et des fermes. Courage ce n’est qu’à 7 km et c’est tout plat .» Un ange déguisé sous un anorak, encore un ! La troupe de petits vieux me bénit pour mon voyage, et je fonce me réfugier dans le meilleur endroit que j’aurais pu trouver à la ronde, juste hospitalier comme j’en ai besoin. Je n’ai plus de force, à bout, mais l’accueil qui m’est fait me redonne le sourire que je commençais à perdre. Avoir confiance et demander de l’aide, de sacrées avancées pour moi. (:> 1665 km)
Jour #24. Mardi 28/03.
De Baamonde à Ordes.
Le passeport des pèlerins, dit credencial, permet l’accès en particulier à des auberges, refuges publics pour des sommes modiques, moins de 10 €. Hier soir c’était la deuxième fois que je sollicitais un accueil dans l’un d’eux, deuxième fois aussi que l’un se trouvant sur ma route est ouvert. L’édifice a été retapé il y a peu, vu l’état, très clean et spacieux. Nous y sommes 5 gars logés dans un immense dortoir à lits superposés par box de 4, j’ai le mien seul, mais ça reste un open space. Deux jeunes nanas sont hébergées au rez-de-chaussée. Le service propose le minimum, lits, sanitaires, douches chaudes, tables, fauteuils, laverie, mais pas de service de restauration. Chacun se débrouille, moi j’ai ma cantine à roulette et j’ai fait le réassort à la supérette du coin. Donc je suis bien. Un inévitable ronfleur aura eu raison de mes boules Quies, et je ne m’endormirai que tardivement, un peu soucieux j’avoue de cette réparation de mon sélecteur de vitesses à réussir au risque d’être planté là. Mais il doit aussi y avoir une sorte de débordement d’énergie comme si, malgré les efforts de la journée, j’étais encore dans le mouvement, comme aspiré. Par quoi, par qui ?
Dès l’aurore les marcheurs quitteront les locaux de cette auberge, la plupart s’arrêteront sûrement en début d’après-midi après une moyenne de 25 à 30 km parcourus. À 8:00 je suis complètement seul dans l’immense bâtisse, je prends mon temps car j’ai prévu de faire le break ici après 8 jours d’affilée sans me poser. P’tit déj’ sur la terrasse, je fais sécher ma tente que j’avais rangée comme j’avais pu à Vegadeo, et je vais tenter de réparer cette manette. En démontant je m’aperçois en fait qu’une toute petite partie d’une pièce a cassé, un ergot de 2 mm sur 3 qui maintient avec 3 autres un boulon dans une certaine position, lequel maintient une pièce dans son logement, de la mécanique quoi. Et c’est juste ce petit truc cassé de moins de 1 gr qui pourrait m’empêcher de continuer mon chemin, le grain de sable dans le rouage, l’épine dans le pied. C’est sûr que cette manette est une pièce maîtresse de l’ensemble et je l’ai peut être sollicitée 10 000 fois depuis que j’ai ce vélo, dont peut être 50 % rien que sur ce trip, et sans ménagement bien sûr. Ce n’est donc pas une grosse surprise. Je vais resserrer au mieux et prier un peu, beaucoup, pour que ça tienne jusqu’à ce que je sois en meilleure posture pour consolider, car j’ai la solution en tête, mais pas sous la main. Je suis quand même relativement rassuré, ça m’a pris 30’ pour panser le bobo, et du coup je plie bagages, je n’ai en fait pas envie de rester là, aspiré pour avancer disais-je plus tôt.
Je cherche sur le net à rejoindre Ordes, ce n’est qu’à 65 km et j’y trouve même d’après le site consulté un refuge public ouvert à l’entrée de l’agglomération. C’est reparti mon kiki, piano piano, mais j’avance. Le ciel est un peu voilé, il fait doux, ça ménagera les petits coups de soleil que j’ai pris hier sur le mollet, le genou et le bras gauche, bah oui comme je remonte plein Ouest c’est ce côté qui prend exclusivement, exposé Sud. Dans le genre bronzage de cycliste, j’en ai déjà une moitié de faite, de fait, du coup. Du meilleur effet face au miroir en sortant de la douche. Mais je ferai le côté pile , enfin le droit, au retour, vu que je rentrerai plein Est, you see ? 🙂 Pour la plage cet été ce sera mieux, vanille café en symétrique, mais vanille café quand même. Notez, l’idée du retour fait son chemin, déjà.
Après-demain au plus tard j’aurai atteint le bout du bout, avant la volte-face, le 180°. Ça me tarde. Je m’en suis fait presqu’un film que ce Cap Touriñan. Image romantique du petit homme faisant face au grand infini, ou à son destin, façon tableau de Kaspar David Friedrich. Si en plus le temps est clément, ça va être le grand moment d’extase, méditation et farniente je le jure, au moins une journée, parole. Presque 2000 bornes pour y être dans les conditions et avec les moyens que vous savez, waouh! Je vais goûter et boire mon plaisir jusqu’à la lie, peut être même que je me paierai une petite bouteille pour fêter ça, y ajouter un peu d’ivresse et un bon pique-nique, j’en salive. Mais j’anticipe un peu vite, je n’y suis pas encore. Pour aujourd’hui j’aurai encore pris un immense plaisir à sillonner à travers bois et prairies, sur ces chemins où je ne rencontre personne d’autre que la Nature et où personne ne saurait d’ailleurs dire où je suis car nul ne m’a vu y pénétrer. Je n’ai pas encore utilisé le mot une seule fois depuis le début de ce récit, il peut paraître pompeux, mais aujourd’hui je peux le dire: je me sens dans ces moments là simplement libre. C’est jouissif et ludique en même temps. Voilà, c’est dit. Une quête qui se vit, se concrétise, se ressent, la vie qui bat comme le sang dans les veines de mes jambes. Quelle chance j’ai. Merci.
Les routes goudronnées m’ont fait croiser les premiers panneaux routiers indiquant juste au Sud, à l’aplomb, la direction de Santiago, 66 puis 46 km par la N634. Moi je file mon chemin cap au 270, je vais contourner l’affaire Sant Yago pour y venir, à contre-courant, d’ici 4 ou 5 jours par son ouest. Je fais halte en m’arrêtant à 16:30 au refuge des pèlerins de Ordes. C’est la première fois que je m’arrête si tôt depuis une bonne semaine, je vais même avoir encore le temps de m’allonger sur un banc pour contempler les nuages moutonneux et les laisser me raconter qu’il fera beau demain. Le jour s’allonge de plus en plus tardivement maintenant. (:>1730 km)
Jour #25. Mercredi 29/03.
De Ordes au Cap Touriñan.
Ça m’a pris d’un coup au réveil. Allez! Je tente cette nouvelle étape pour joindre le Cap Touriñan. Chiche ? Tope là. Elle sera longue avec du dénivelé mais quitte à arriver en nocturne j’y vais. Sans m’affoler pour autant je vais même jusqu’à m’arrêter à Ordes pour le rituel du double expresso avec un donut de 15 cm de diamètre, frais, fait maison, moelleux, fondant, sucré à point, un régal. J’adore ces beignets quand ils sont si bien faits. J’en profite, étant dans une ville conséquente, pour dénicher un magasin de sport et m’y racheter une casquette, perdue en début de voyage à Vias, casquette bien utile pour empêcher ma capuche de me tomber sur les yeux, et deux paires de chaussettes, en ayant déjà percé une de mon paquetage, qui me servira de chiffon pour la chaîne à vélo grassouillette, et la deuxième montrant déjà aussi une certaine transparence d’usure prononcée. Je n’ai absolument eu aucune blessure, pas la moindre douleur ni ampoule aux pieds, contrairement aux marcheurs qui peuvent vraiment morfler. Mais le bon état d’une chaussette, protectrice, reste fondamental, même pour un cycliste. Et ce n’est pas contre les mauvaises odeurs car ni je ne transpire ni ne sens des pieds, que cela soit dit. Ce qui n’est pas le cas de certains marcheurs, le soir dans les refuges…
La route me fera entrer cette fois-ci en province de la Corogne, la plus occidentale de ce nord du pays. En-dessous c’est le début du Portugal. La campagne est toujours aussi belle, je circule sur une région classée Natura 2000. Des ruisseaux serpentent partout, les plantations de blé sont déjà hautes de 40 cm, les paysans viennent de finir les premiers foins. Je croise deux mamies au centre d’un village que j’interpelle, « Hola. Buenos dias señoras, una preguntita por favor ». Je leur demande en effet comment on appelle en espagnol ce que nous appelons nous chou kale , car ici il y en partout dans chaque propriété et bouts de jardins. « Becza ? ( – ‘suis pas sûr de bien distinguer ce qu’elles m’ont répondu -) – Oui, on en mange les jeunes feuilles et le reste on le garde pour les bêtes ». Les troncs ainsi effeuillés font un bon mètre, les jeunes plants étant mis à pousser plus en avant pour étager l’ensoleillement nécessaire. On échange des recettes de cuisine. J’en ai l’eau à la bouche. Depuis quelques jours je rêve de tians de légumes, de tourtes aux épinards, de salades vertes composées, de poireaux vinaigrette, de brocolis à l’ail et aux anchois, de ratatouille… La viande ne me manque pas, mais les bons légumes cuisinés de plus en plus. On fait un selfy avec les mamies qui ne se trouvent pas assez bien habillées pour la circonstance. « Mais si mais si, vous avez vu le look que j’ai moi, avec mon casque de martien ? On dirait qu’il va pleuvoir, nan ? demandai-je aux abuelas, locales, – « Oui, sûrement en fin d’après-midi », me confirment-elles en levant les yeux vers le ciel laiteux gris. – Ma foi, on verra. Muchas gracias, Hasta luego ».
Et bing, dix minutes plus tard ça commence, doucement et de plus en plus dru. Et en plus de ça un vent à décorner un toro de corrida s’est levé, qui, part deux fois, manque de me faire tomber, une rafale faillira même me faire faucher par un véhicule venant de l’arrière… Satané vent, non content déjà de me faire regretter ma témérité en me freinant dans les côtes comme dans les descentes. Je m’abrite une demi-heure sous l’ombrière horizontale en tôle de ce qui reste d’une station-service désaffectée. Depuis que les autoroutes gratuites engloutissent le gros du trafic routier, les stations-service des routes nationales en campagne ont fermé drastiquement leurs pompes. Fantômes éventrés, pillés, murés, tagués, vidés.
Ce sera la journée des mises à l’épreuve. Les 30 derniers km me paraissent longs, très longs, et le but s’éloigner plus je m’en approche, pédalant lentement, à bout. Pour me donner de l’allant, je tente de continuer à admirer la Nature, de chercher une lumière dans le ciel ou un bout de bleu à travers les nuages. Ça marche assez bien ces diversions, qui, en fait, me ramènent dans l’instant présent et me sortent du doute, ce sont donc plutôt des moments de concentration et de recentrage, je me convaincs qu’ON – (ON ?) – me réserve une belle récompense à l’arrivée. Et comme dans une histoire fabuleuse, ça se produit ! Presque comme dans Les 10 commandements de Cecil B. DeMille, au sommet du dernier col, 5 km avant l’objectif, le soleil déjà bas à 19:30, perce la couche de nuages et me fait apparaître de tous ses rayons au bout de la route toute lisse qui descend, le Graal révélé, la presqu’île granitique du Cap Touriñan: le cap le plus à l’Ouest de l’Europe, où le soleil se couche le plus tard, plonge dans l’océan, quand l’ombre de la nuit arrive en dernier, si on se retourne pour changer de point de vue. C’est juste terrible de beauté, tant d’énergie, le soleil, les blocs de pierre titanesques et l’océan qui déferle force 10, j’en reste bouche bée quelques minutes puis pousse un grand Alléluia les bras écartés vers le ciel, plein Ouest, en V de la victoire. « On y est, mes beaux, dis-je à Vic & Civ, on y est, on l’a fait. Merci, merci à vous, et félicitations. Vite, montons la tente avant la nuit ». Le taboulé et la boîte de micro-anguilles à l’huile arrosés d’eau minérale en bouteille, offerte avec un morceau de pain par une señora angélique et anonyme, lors de la pause de midi dans un abri bus de bord de route, remplaceront de loin caviar et champagne.
Je suis ivre, de joie et de fatigue, après 102 km, 1750 m de dénivelé positif et 8 h 40’ les fesses en selle. (:> 1832 km ! 😉
Jour #26. Jeudi 30/03.
Cap Touriñan ou Bo Turiñan, selon…

Malgré la tempête qui fait trembler ma tente et mugit en Dolby Surround 5.1 j’aurai dormi, par intermittence, mais il me semble que je me suis reposé toutefois. Et comme je me le suis juré, aujourd’hui c’est pas bouger coucouche panier. Je regarde à travers le filtre de la toile de ma tente le jour poindre. De temps en temps une lumière chaleureuse inonde l’intérieur d’un gris jaunâtre. Avec ma main plaquée sur la moustiquaire tendue, je joue avec ces rayons diffus, je suis couché dans mon duvet et j’ai bien chaud, c’est bon. Je ne veux pas me lever, je veux pouvoir apprécier une grasse matinée, allez, au moins jusqu’à 9:00, en priant le ciel qu’il soit bleu. Étant là où je voulais et ayant fait ce qu’il fallait pour, ce matin je relâche la tension, car même si je n’ai pas cherché à me mettre la pression pour avancer, je me connais, il y avait toujours dans chaque mug d’infusion du matin comme un petit goût de défi, et un arrière goût de doute. Mais avec cette dernière épreuve d’hier j’ai l’impression comme me dirait p’tit frère Thomas, d’être monté sur le tatami pour y trouver la voie. Et tu sais quoi mec, je crois bien que j’ai décroché ma ceinture noire 1ère dan ! Je relâche et me sens du coup tout mou. Je sors le bout du nez, bof, gris, mais beau camaïeu de gris. Et il ne pleut pas. Par contre le vent forcit progressivement. Si je reste dehors il faudra que ce soit à l’abri des rochers.
Après le petit déjeuner j’entame pendant une bonne heure un nettoyage du site, je sors mon rouleau de sacs-poubelle et la pince de mon multi-outil pour ne pas me pourrir les doigts, et je clean les parages du bivouac, de détritus divers sur un rayon de cinquante mètres, canettes, bouteilles plastique, masques covid, couche BB, (tout de même, merde !) mouchoirs en papier désagrégés, sacs plastique, tickets de loterie perdants (bien fait ! nah !), emballages de bonbons, filtres de mégots de blonde – des dizaines – le tout disséminé et emporté par le vent, mais bel et bien là sur ce site magnifique. Il n’y a pas de poubelle à disposition pour se débarrasser de ces déchets, certes, mais ça m’fout les boules quand même. Je remplis 3 sacs de 15 litres, mon bivouac est devenu tellement plus agréable, j’aurai fait mon colibri du jour.
Le pied léger je vais m’adosser à un bloc de granite, les fesses sur une mousse très tendre qui me fait un parfait coussin. Et là je regarde ce Cap et cet océan qui se taquinent du coude depuis des temps infinis dont seule la Terre – et son créateur ? – a la mémoire. La couleur ambiante de l’océan est gris bleu tirant sur des transparences vertes, le littoral est enrobé d’écume blanche et d’une mousse jaune. Plus la journée avance plus la tempête s’installe et les vagues grossissent. Le fracas est assourdissant, l’atmosphère pleine d’embruns, mais il ne pleut toujours pas. Le vent en rafale dévie le vol des oiseaux qui font du surplace ou des embardées. Le granite gris jaune et noir se couvre de lichens jaunes qui font face au large, il laisse pousser une lande rase d’herbe douce et couchée ainsi que des bouquets de plantes grasses et de toutes petites fleurs comme des mini-iris rose pâle. J’aurais aimé qu’il fasse plus chaud, plus ensoleillé, mais c’est comme ça. Une fois de plus ma doudoune me sauve la mise. Je vais même jusqu’à tenter une sieste dans la tente. Mais elle est secouée pire qu’un prunier à la récolte par le vent. Ce n’est pas pour vanter la marque, Montain Safety Research, mais tu sens bien que c’est vraiment du matos étudié pour affronter les éléments. Ça plie, ça tremble, mais ça résiste en souplesse.
Et moi ? Euh, comment dire ? Je suis en train d’étudier les éléments. Je suis presque rassuré sur le fait que nous ne nous envolions pas tels des fétus de paille. Et j’ai choisi un abri relatif à côté d’un des murs du phare pour limiter les turbulences. Croisons les doigts pour la prochaine nuit. Mais j’avoue être impressionné par l’ambiance dans cette tempête, et je me réfugie dans mon sac de couchage dès 18:00 en faisant le dos rond, queue basse, attendre que ça passe, que ça se tasse, que faire d’autre ? Je reste cloîtré, quand même stressé par ce qui se déroule, même si rien ne peut m’arriver de méchant, pas d’arbre qui pourrait me tomber dessus ou d’avalanche qui décroche. Mais si je reste coincé là demain ? À minuit je perçois un début d’accalmie. Vivement que les oiseaux se remettent à chanter, ils savent, eux.
éh, tu sais où tu es, là, mec ? Ne cesse de me glisser une petite voix 🙂
Jour #27. Vendredi 31/03.
Du Capo Touriñan à Muros.
L’accalmie s’est confirmée et quand ce qui doit être l’aube me réveille, c’est en fait un oiseau qui claironne à qui veut l’entendre qu’on peut sortir des abris. Le bruit des vagues est toujours là à claquer contre les rochers mais le vent est presque tombé. Je m’affole pour profiter de cette fenêtre et lever le camp, je peux même dire décamper, sans trop avoir à sécher les toiles de la tente, le vent s’en est chargé, c’est déjà ça. Je retrouve le sourire et sifflote avec les oiseaux comme si rien ne s’était passé. Pourtant ça restera un souvenir indélébile que ces dernières 36 h sur ce bout de plongeoir, que de sentiments variés voire antagonistes, de l’admiration à la crainte, de l’émerveillement au doute, de la joie à l’inquiétude. Intéressant. Je quitte les lieux de la même manière, entre ouf ! et déjà ? Je me suis tellement senti d’abord arrivé vainqueur puis vite ramené à une fragilité insécure, que j’en pars confus. En tout cas humblement, petit scarabée, ceinture noire, 1ère d’âne ;-). Je me retourne plusieurs fois pour saluer avec respect et reconnaissance cette entité vivante, avant de m’enfoncer dans les forêts par les collines jusqu’à l’autre Cap, le Finistère, Fisterra, à moins de 40 km plein Sud. Le temps y est tellement plus clément que je me demande si je n’ai pas rêvé l’endroit d’où je sors, comme si j’étais tombé dans une autre dimension façon Alice au pays des merveilles. Un mirage?
Fisterra, c’est le retour à la civilisation après la sauvagerie brute de cette Côte de la Mort – ça ne s’invente pas ! Un port, des commerces, des vrais gens d’ici et des pèlerins qui achèvent leur chemin avant de s’en retourner chez eux par trains, avions, bus ou en allant passer quelques jours de détente et ripaille à Porto à 300 km pile au Sud. Et retour aux zones connectées.
Le téléphone sonne, aphone tout du long de ma parenthèse au Cap Touriñan. Brijou réussit à me joindre à peine ai-je le pied décroché de ma pédale – synchronicité ? Je n’ai pas pu la rassurer plus tôt, sorry angel, sorry, so. Arrivant et garant Vic & Civ devant la mairie pour y faire tamponner mon credencial, je m’aperçois, faisant le tour de l’attelage, que dans mon départ en poudre d’escampette de Touriñan j’en ai oublié mon réchaud et ma popote sur le mur qui nous avait abrité. Zut ! Trop tard, trop loin. À rajouter sur la liste des pertes et profits. Bah, il sauvera peut être la mise à un autre dingo.
Pour finir de me requinquer je cède aux charmes d’une pâtisserie où je me gloutonne une part de Torta de Santiago, une spécialité de galette moelleuse, et un choux à la crème. Et je peux vous le dire, ce n’est pas du sachet lyophilisé, mais du pur fait maison délectable à ce damner. C’est fait d’ailleurs, je ne suis plus à ça près, après avoir été tourmenté comme en purgatoire. Et deux doubles expressos derrière la lampe, deux svp. Vices de la gourmandise, mmmhh miam, péché capital. Mais mine de rien je suis maintenant sur le retour, et ça se fête. Allez on s’y remet, on y go, ba a Santiago !
Je remonte la côte granitique plus ou moins Sud-Sud-Est. C’est légèrement vallonné, pas tout à fait facile mais du gâteau par rapport à mes étapes précédentes. Le granite est évidemment utilisé pour construire d’indestructibles habitations et monuments massifs comme les églises, ça fait très Bretagne, ainsi que de nouvelles formes d’horréos, ces greniers à maïs sur pilotis dont j’ai déjà parlé lorsque je traversais le nord des Asturies et de la Galice. Là-haut ils étaient en bois et volumineux. Ceux d’ici sont très étroits, disons 1,5 mètre de large maximum mais peuvent en atteindre 20 de long, posés sur une quarantaine de pilotis. Ajourés pour laisser l’air circuler, ils sont la plupart sculptés sur leurs frontons et surmontés d’une croix ou d’un-e saint-e. C’est pour moi encore une fois l’occasion d’en discuter avec une locale: il y en a vraiment beaucoup d’horreos ici, en bon état, voire visiblement restaurés. Classés patrimoines provinciaux, sortes d’emblèmes, certains ont plus de 300 ans, si un bien immobilier est vendu ils demeurent du coup intouchables et même assujettis à un maintien en bonne conservation. L’usage est laissé libre toutefois et rares sont ceux qui servent encore de greniers à récoltes. Débarras, sèche-linge. « Vous devriez aller voir celui de Lira, c’est sur votre route, c’est le plus grand juste à côté de l’église. – Gracias señora por sus explicaciones, hasta luego ».
Le soleil voilé est sur mon flanc droit cette fois-ci, je vous l’avais bien dit ça aussi, je vais pouvoir peaufiner mon bronzage maillot de cycliste, il était temps. L’océan du même côté est toujours bien tourmenté, le ciel est bas et les nuages s’accrochent aux montagnes qui comme par chez nous ont subi les incendies de forêts et de garrigues, laissant place à des cimetières de végétation calcinée où les blocs de granite proéminents révélés par ce raz de marée jouent aux pierres tombales. Étrange ambiance.
Je dormirai à Muros dans un hôtel ce soir, avec petit restau. Après l’ascèse et l’assise forcée, le confort d’un lit, d’une table et d’une chaise. C’est le début de la Santa Semana en Espagne, semaine sainte pascale. Voulant visiter la belle église, je m’immisce, me glisse, avant la fin de l’office: édifice bien rempli pour l’occasion et jolis chants. Voulant boire une bière, en quittant les lieux je descends sur le littoral et m’installe à une terrasse animée et occupée par des jeunes plutôt bruyants, excités, éméchés peut-être même, et de ma chaise, isolé, j’assiste à la procession de la Sainte Patronne toute de noir parée qui trônait dans l’église précédente, précédée, elle, de sa fanfare aux mélodies lugubres – on n’est pas à la Nouvelle Orléans, ici, môssieur. Tous se lèvent et cette fois font silence sur son passage. Même les plus marioles et bruyants des tables voisines ne la ramènent pas…
Je flâne encore un peu le long de la promenade et de ses boutiques variées, rattrape et dépasse la cohorte de fidèles qui se dodeline aux rythmes des incantations et rejoins mon hôtel. J’ai grave la dalle. Après un copieux et plutôt savoureux repas dans le resto juché sur ma chaise haute de bistrot à mater les passants du soir, je file dans ma piaule pour l’exercice quotidien d’écriture, et procéder une nouvelle fois à un check du bardas. Et demain route pour Santiago. Là-bas ça va donner dans la ferveur dans ce top 3 des lieux saints de la chrétienté. Je ne savais pas ça, moi, en arrêtant les dates de mon périple, mais il n’y a pas de hasard paraît-il. Demain c’est le 1er Avril. On va pouvoir se coller des poissons dans le dos, ça sera rigolo. « Respecto gringo, por favor. – Si si ! ».
Si mes estimations de parcours continuent d’être exactes, je viens d’atteindre un point, à mi-chemin de mon périple. Ulysse tente maintenant de rentrer à Ithaque. Pénélope reconnaîtra t-elle l’hirsute efflanqué ? Allez zou, sombrer, repus. (:>1912 km)
Jour #28. Samedi 01/04.
De Muros à Santiago.
La nuit a été courte, le repas trop copieux m’aura dérangé l’estomac. Plus l’habitude. Moi qui passe pour un gros mangeur voilà que je me contente d’un repas frugal à satiété. Mais c’est en voyant ma maigreur en sortant de la douche que je me suis dit que ça ne me ferait pas de mal de refaire des provisions. Plus maigre, je n’ai jamais été. Je tire dans la catégorie « Claudio », « Thomas ». On pourrait faire les frères Daltons. Je me suis même forcé à finir mon plat principal si je me rappelle bien. Tu ne sortiras pas de table tant que tu n’as pas fini ton assiette, gravé dans le marbre des commandements. Résultat, barbouillé et mal dormi.
C’est bien la peine de se payer une chambre d’hôtel si c’est pour dormir moins bien que sous la tempête dans ma tente. Leçon retenue ? Le soir c’est léger et basta. Que le soir ? Quel changement pour un glouton dont la réputation n’était plus à faire. Et fortuitement il en est de même avec l’alcool. En 3 semaines depuis l’Ariège j’ai bu deux trois bières et un verre de vin, un peu de cidre, moi qui ai tendance à boire presque au quotidien et souvent plus que la limite sanitaire conseillée. Sans parler des collections de « no limit » depuis, … Ado ? Et pas une clope depuis cette même soirée à Ste-Croix-Volvestres. Ta 1ère clope ? Ado ! On fait ses expériences et elles s’accrochent !
Si dans un mois je rentre si ce n’est sevré de tout ça du moins désintoxiqué de ces habitudes et si je peux consommer en conscience, j’aurai gagné un pari pour moi-même, secret, pas franchement établi et surtout pas annoncé, sûrement par faiblesse, des fois que je ne puisse le tenir. Mais, présent dans un coin de la tête, comme une intuition et surtout un ressenti qu’il fallait mettre un frein à ce mode de vie. En solitaire et dans les conditions spartiates et sportives dans lesquelles j’ai décidé le cadre d’une bonne partie de mon périple c’est bien plus simple d’être sobre qu’en société, voire même ne serait-ce qu’en couple, où sous prétexte de convivialité on s’adonne. Pas dans la débauche mais dans une sorte de banalité normalisée. Mais ce n’est pas gagné, on n’oublie pas si facilement plus de quarante ans d’habitudes en une dizaine de semaines. Le résultat, déjà là, est motivant, de reprendre le contrôle, si tant est que je l’aie eu un jour, de prendre soin, ce pourrait bien être un des meilleurs bénéfices de cette aventure, une vraie belle et bonne raison. Pas facile de définir clairement avant mon départ le pourquoi de cette mise en route sur ce chemin, mon chemin, le chemin. Mais ce long temps pris pour une sorte de bilan, l’évaluation du « t’en es où ? De quoi as-tu besoin ? » est de plus en plus le leitmotiv évident en réponse aux « et alors pourquoi tu pars, c’est quoi ce choix ? ». Dominique, lors d’une dernière séance d’ostéopathie cernait de moi un profil pathologique autour du foie. Après l’estomac barbouillé, le foie engorgé ! Ce n’est plus un récit de voyage, ce truc livré, déballé, mais une table de dissection. Peut être bien. Je vous rassure, je saurai rester soft.
Le foie comme lieu de cristallisation de mes humeurs, de mes fuites en avant? D’aussi loin qu’il m’en souvienne, mère-grand, la mamy, mais ma mère aussi, me disaient ou disaient de moi que mon problème était là, dans cet organe usine à tri sélectif des humeurs. Déjà. Et elles n’étaient de loin pas ostéo plus l’une que l’autre, ignoraient peut-être jusqu’à l’existence même de ce type de soins, ça leur aurait pourtant sûrement fait du bien à elles aussi. Et je n’ai jamais eu besoin de m’en convaincre – oui c’est là que ça se passe docteur , là où ça fait mal souvent, là où ça ne tourne pas rond – et tout en le sachant sans l’avouer, faire ce qu’il fallait pour bien le malmener ce bout de moi, bouffe, alcool, tabac, toxines, excès, défis, délires, ivresses, crises… Et bien, là, si je palpe bien, maintenant qu’il n’y a même plus l’épaisseur d’une couche de graisse et seulement la peau sur les os, j’exagère juste un peu, et bien mon foie va bien. Tout mou, presque zen. Intéressant je trouve, et appréciable. Alors pourquoi s’être mal traité auparavant ? Qu’affirmer dans cette soit-disant résistance aux effets nocifs? Que tu es fort ? Que tu gères ? Mon œil ! En tout cas aujourd’hui ma maigreur me convient bien et me rend léger. De me sentir en forme, – car ,oui, Phil, pour répondre à ton WhatsApp, je suis plutôt affûté tu as raison – cela me reconnecte à des sensations plus fines, à fleur du vivant qui m’entoure. Et si d’ailleurs, d’une seule lettre en moins, un «e» jeté comme un galet sur l’eau je pouvais faire ricochet, peut être arriverais-je, le foie une fois libéré, à définir, cerner ma foi?
Et donc … Deuxième tentative de réponse au « Pourquoi tu pars, par là ? » Car si ma destination avait été Copenhague ou Berlin, guère plus lointaines voire moins que cette destination, on ne m’aurait sûrement jamais formulé les mêmes vœux : « J’espère que tu trouveras ce que tu cherches ». Partir en direction de St Jacques de Compostelle, en détricoter les chemins, voire les croiser et même les prendre à rebrousse-pèlerins n’est pas un acte manqué. Pas vraiment un pied de nez non plus. Mais l’occasion de tenter de clarifier la question :
« En quoi as tu foi ? – Euhhh… ? »
C’est intrigant, tout de même, tous ces pèlerins, toutes ces âmes venant à pied de si loin, de partout, depuis plus de mille ans, se recueillir sur les reliques d’un des copains, compagnons, compañeros, qui partagea le pain du Jésus, Le Joshua. II doit bien y avoir un lien, au delà de la piété et de l’idolâtrie, ou pénitence, qui aura fait marcher toutes ces femmes et ces hommes jusqu’ici. Les motivations et les moyens d’y arriver ont évidemment changé, mais pour ceux qui ne font pas ça pour la gloriole d’avoir le tampon attestant que tu es bien passé par là – la grande majorité je pense – qu’est ce qui les a fait avancer dans l’épreuve et pourquoi ? Trouver son chemin ? Ça reste une formule bien mystérieuse.
Confirmer ou trouver la foi, trouver la voie ? J’ai beau être de cette culture judéo-chrétienne, connaisseur et amateur de ce qui a pu se créer de génial et beau aussi dans les arts pour glorifier et répandre cette religion, si j’arrivais à définir ma foi, elle ne serait pas chrétienne. Pas plus que d’une autre religion, que je connais en plus tellement moins. Se définir par ce qu’on n’est pas, c’est déjà un début. Par contre, j’ai plus comme une sorte de conviction. C’est qu’il y a un Mystère, un mystère mystérieux qui, par définition, dépasse notre entendement, et qui, sans contredire ma raison, me dépasse. Tout ce vivant qui nous entoure et qui m’émerveille sur mon chemin, sur cette planète, dont on n’arrive pas à comprendre ni le pourquoi ni le comment du Début. Avec un «D» majuscule comme celui qu’on écrit pour parler de « l’Innommable ». Aussi avancées que soient les sciences, on cherche toujours, primo, ce qu’il y avait avant le commencement, avant le Big Bang, deuxio, pourquoi l’apparition de la Vie, seulement sur notre planète, jusqu’à preuve du contraire et d’une découverte extraterrestre.
Je me souviens il y a quelques années d’une interview du philosophe Edgar Morin, qui, tout en se qualifiant clairement d’incroyant radical, reconnaissait une trace de doute face à cette inexplicable, infinitésimale fraction du temps d’avant le Big Bang, déclenché par on ne sait quoi ? Qui? Et de répondre – je cite de mémoire : « Oui, on pourrait, pourquoi pas, admettre que cet instant puisse être l’intervention de celui qu’on appellerait alors… Dieu ». (?) ça m’a plu, ce doute fabuleux, au conditionnel, et sa reconnaissance.
Il y donc quelque chose qui nous échappe sur le fonctionnement du Tout dont nous faisons partie. Et ce qui me réjouit de plus en plus, c’est d’accepter, dans une forme de naïveté enfantine, donc sans forcément chercher à comprendre ni comment ni pourquoi, que dans ce Tout les parties soient reliées, voire connectées, et que ce qui régit ce Tout nous transcende, un espèce de machin bidule chouette plus grand que nous autres petites bestioles anthropocentrées, et qui reste innommable. Juste magique au sens de merveilleux. Me réjouir de parler à une coccinelle pour qu’elle intercède auprès de l’Innommable et qu’il fasse beau demain. Et de me fiche de ce qu’en pense les autres. Voilà ma profession de foi du moment.
Aujourd’hui, de Muros je roulerai jusqu’à Santiago de Compostela, en prévision 70 km avec 1100 m de dénivelé et une descente de 25 km pour le final. Mais là, j’ai prévu le coup et sorti tout l’équipement étanche car il pleut un crachin bien serré. La coccinelle a dû se manger un pare-brise avant d’arriver à destination, paix à ton âme copine.
Je longe la côte, jolie sous la bruine, avant d’attaquer les collines non sans avoir tenté une entrée sur l’autoroute, oups, rattrapé à temps et tant mieux par la Guardia Civil, prononcez cibil, en voiture, qui passait juste à ce moment pour me remettre sur la bonne route. Je n’aurai qu’à rebrousser chemin à contresens les cinq cents mètres de la bretelle d’entrée en serrant bien le bas-côté, sans véritable danger, car la circulation est très calme à cette heure-ci.
Aussitôt sorti d’affaire, c’est un cycliste qui me choppe au vol, me sentant un peu déboussolé, et m’accompagne quelques centaines de mètres plus loin au bon embranchement qui m’amènera par cols et forêts jusqu’à Sant Yago. Si ça ce n’est pas être protégé qu’est ce donc que tant de bienveillance ? C’est quand même bluffant parfois ces hasards heureux. Je jette un coup d’œil à mes amulettes:« C’est vous tout ça? Bah gracias, alors! – Pas de hazard, seulement des rendez-vous », comme dirait ‘akh Moktar.
Sitôt dans l’ascension du premier col, je tombe le bas étanche car la pluie a presque cessé. Arrivé « por la fin de la tarde », les éclaircies avaient pris définitivement le dessus. Le vent-vitesse reçu lors de cette dernière grande descente avait fini de sécher mon bermuda. J’aime encore bien rouler sous la pluie, protégé, quand il n’y a pas de vent, la sensation de fraîcheur, les gouttes sur la peau me sont aussi agréables qu’un bon soleil. Le problème c’est que dans l’effort long, même avec les meilleures membranes respirantes, tu fais étuve genre tajine au poulet-abricot. Donc au bout de 3 fois où tu t’es changé entre averses et éclaircies, tu jettes l’éponge, tant pis, je serai mouillé, du moins le bas, jambes à l’air, libres de mouvement sans l’entrave du frottement d’un pantalon. Un short encore plus court serait même à tester. C’est tout bête, mais sur de longues distances, la moindre facilité gagnée c’est de l’énergie en réserve pour la fin de la journée, la sixième voire septième heure n’ont plus le même coefficient d’handicap.
Après cette bonne descente à une moyenne de 40 km/h, l’entrée dans la périphérie, puis dans cette grande ville de Santiago, allait me réserver sur les 10 derniers km de belles bosses à négocier, je n’avais pas vu ça comme ça. Arrivant par le Sud-Ouest, il me fallait encore traverser toute la ville très bossue jusqu’en son Nord où j’avais réservé mon auberge dortoir pour 2 nuits.
La Sixtos alberge m’avait été conseillée par Andréas, un petit pèlerin marcheur de Munich rencontré sur le Camino Ingles à Ordes quatre jours plus tôt. Il en était à son cinquième jour de marche depuis Ferole, en Corogne, à 90 km à l’aplomb Nord de Saint Jacques, sur le Camino Ingles. Il me devait bien un bon conseil vu que c’était moi qui lui avait arrangé toutes ses demandes de réservations en espagnol, lui ne parlant que l’allemand, même pas l’anglais, et encore moins la langue locale. C’est rare de rencontrer à l’étranger quelqu’un avec qui tu es obligé de ne parler qu’avec des mimes et des mono-syllabes, ya, yes, si, oui ! Besoin de se débourrer le jeune cadre dynamique. Mais très sympa comme gars, on a continué d’échanger les jours suivants, moi avec, de nouveau, une appli de traduction en allemand, lui par des émoticons, des captures d’écran et des selfies. Le principal c’est que ça marche, certes.
Le «Sixtos alberge», dortoirs et salle commune très clean et fraichement aménagés, est à 10 minutes en vélo du centre historique.
C’est toujours aussi cool de pouvoir découvrir la ville avec Vic, avec cette souple rapidité du déplacement. Vu les pentes, nous ne sommes pas nombreux cyclistes, un peu en électrique et pas mal de trottinettes, électriques bien sûr. On ne passe pas inaperçus, du coup, avec Vic, on sent en nous voyant les bourlingueurs. La Santa Semana a commencé ici aussi, et en nous rendant par les rues pavées jusqu’à la cathédrale nous tombons sur la procession qui va bien, Christ en croix, échelle 1, porté à bout de bras à l’horizontale par des officiants encagoulés de leurs capirotes très hauts pointus turlututu, à travers les rues jusque dans la grande et très belle cathédrale. Ambiance.
J’assiste une première fois à cette messe solennelle, nous ne sommes pas si nombreux pour un événement pareil dans ce haut lieu, peut-être deux cents, je suis curieux et, malgré moi peut-être, ému d’entrer dans ce temple Saint qui en impose par son immense tabernacle et autel baroque doré, où tant et tant sont venus, viennent et viendront. En espagnol, l’archevêque qui dirige la liturgie ce soir, raconte la passion. Je comprends presque tout, je veux dire de la traduction que je peux en faire. Pour le sens profond c’est une autre affaire. Je flâne encore un peu dans ces vieilles rues pavées, l’éclairage public est plutôt discret, atmosphère étouffée, j’ai presque le sentiment d’être à une autre époque, baignée de Moyen âge. Je slalome à petite vitesse dans les rues piétonnes pour rejoindre mon auberge, je flotte du haut de ma selle. Zen. (:> 1982 km)
Jour #29. Dimanche 02/04.
Santiago de Compostela.
En ce jour dominical en Espagne tout est au ralenti, quasi fermé. Dès 10 h je suis à arpenter les rues, glissant silencieusement à 3 à l’heure avec Vic sur les rues pavées encore presque désertes. Des fidèles se dirigent vers les églises, à la main une branche de rameaux à faire bénir. Petit déj’ en terrasse juste dans le coin où le soleil commence à darder ses rayons, il était temps car il ne doit à cette heure guère faire plus de 8°C. La belle part de Torta de Santiago et le croissant me tiendront au ventre jusqu’à ce soir.
Programme touristique à petite vitesse pour ce séjour de break et repos. Visite du petit mais sympathique musée d’art contemporain, où je profite de trois expositions de qualité, l’une d’un collectif féministe américain, l’autre d’installations et vidéo d’une chorégraphe espagnole, et la dernière sur la thématique d’artistes utilisant la notion de chemin dans leur production, collections de récoltes de matériaux naturels, happenings politiques, photographies de traces et sillons dans le paysage. Ces artistes en chemin me parlent d’autant que je suis en plein dedans, en hypersensibilité avec leurs propositions. Chouette moment de rencontre avec les œuvres proposées.
Je vais m’échouer ensuite sur un banc dans le grand parc du centre ville, paisible, fleuri et arboré, la balade du dimanche des locaux, voire le lieu de la siesta, sur les pelouses. Quasiment seul, je me retrouve pour finir l’après midi à visiter l’immense monastère qui fait face à la cathédrale, baroque encore, ça en impose sur 20 mètres de haut. Moi, c’est vraiment pas mon truc ces outrances formelles de pièces montées presque dégoulinantes. C’est trop. Et moche. Puis, je me fais une paisible deuxième séance de messe des pèlerins, avant la collation du soir, frites-jambon-salade, et churros au chocolat fondu, dans la taverne du quartier de mon auberge où l’on croise des figures à la Almodovar, papys encravatés gominés, androgynes sur talons, migrants sud-américains, triplettes en manteaux et mises en plis colorées, jeunes familles en poussette; tout le monde se connaît et se salue. Des habitués aux habitudes de tapas et de cerveza de débuts de soirée. Une journée tranquille et lentement bien remplie.
Jour #30. Lundi 03/04.
Santiago de Compostela.
Je resterai un jour de plus que prévu initialement. J’ai besoin de faire des achats de matériel, réchaud de remplacement et bouffe lyophilisée bien pratique pour les bivouacs, et d’entretenir un bon coup toute la transmission du vélo en vue du chemin de retour déjà entamé, mais, surtout à partir de demain, sur le Camino Francès. Je m’aventure assez facilement à 6, 7 km en périphérie commerciale pour me rendre au Décath’, où je trouve tout ce dont j’ai besoin. En une heure j’aurai plié dans la rue l’entretien et nettoyage de Vic qui ronronne et cliquette dans sa vaseline neuve. C’est rassurant ce bruit bien rond.
Je reprends mes projections de trajets et consulte la météo, il devrait faire beau durant les cinq prochains jours. ça devrait me permettre d’avancer de presque 400 km, tout en me posant dans des auberges publiques pour pèlerins qui jalonnent régulièrement ce chemin, sûrement le plus pratiqué par les marcheurs. Je retourne une dernière fois dans le centre historique, pour y obtenir mon certificat de « Jacquaire », nom donné à ceux qui ont effectué « Le Chemin », grâce aux attestations tamponnées de mon passeport credencial. Le document est illustré façon feuille enluminée sortie d’un codex du Moyen âge, tradition latine. Mon prénom y sera d’ailleurs mentionné en latin, « Vincentium ». Ce sont les dernières heures pour que je puisse encore visiter le musée historique de la cathédrale, et y voir donc les plus anciennes pièces et fragments conservés de chapiteaux, gargouilles, retables, reliquaires, trésors, chasubles, peintures. Et tapisseries de Francisco Goya: quel boulot réalisé par ces petites mains! Réussir avec seulement des fils tissés à faire ressortir le volume et le modelé de ces images comme une peinture avec sa touche de pinceau imitant celle du maître aragonais ! Chaque centimètre carré est une forêt de fils. Quelle technique de dingo. Allez, ça ira bien pour aujourd’hui. Une ‘tite dernière « misa de los peregrinos, por el camino de la vuelta, mañana por la mañana », je suis déjà dans la place à une porte près, alors…Je terminerai la journée en allant goûter la spécialité culinaire du coin, dans une « pulperia », où on ne mange pas de pizza mais bel et bien de l’octopus, du gentil poulpe, tendre à cœur, comme je l’aime, mon pauvre, et pourtant, comme je t’aime.
Jour #31. Mardi 04/04.
De Santiago à Portomarín.
Un mois jour pour jour que je suis parti. Et le vrai début du retour commence ce matin. Vic et Civ reprennent du service, l’attelage est bien fixé, les affaires bien ficelées, il n’y a plus que moi à mettre en route. Et ben, ce ne fut pas évident. Certes la sortie de Santiago n’est pas des plus aisées pour nous car ça grimpe raide dès les dix premiers mètres et sans interruption pendant 8 km jusqu’à l’aéroport.
Mais il y a autre chose. Je ne me sens pas en jambe, pas motivé et même dans le doute. Doute de finir cette étape ambitieuse de 97 km, mais surtout doute d’arriver à boucler ce long retour, il nous reste tout de même 1800 km à négocier et sur des reliefs pas des plus plats. Et si on rentrait en avion ? Ça m’a traversé l’esprit en même temps qu’un zingue décollait au dessus de nos têtes. Évidemment que non, mais ça fait réfléchir tout de même. Le pari du retour n’est-il pas de trop ?… Je gamberge bien pendant 2 heures, pas vraiment présent dans mon pédalage que j’effectue mal du coup, mauvaise vitesse, mauvaise trajectoire, mauvaise direction.
Je croise, sur ce qui est la fin du Camino Francès, beaucoup plus de marcheurs que jamais depuis mon départ, dix fois plus peut être, confirmation du succès de ce parcours-ci, qui est moins accidenté et plus aménagé que les Camino Norte, Real, de Ordes, ou Ingles que j’ai parcourus à l’aller. Et vraisemblablement je remonte seul dans ce sens et cela en intrigue plus d’un qui me regardent un peu éberlués; personne ne vient d’en face d’eux, qui arrivent seulement, et dont certains sont visiblement à la peine. éh oui, je rentre chez moi par là, et comme ça. C’est ça mon chemin.
Réciproquement ces échanges de regards nous donnent le sourire, nous le redonne même, devrais-je dire. On se lance des « Buen camino » et des V des deux doigts de la main levée. On a presque le temps de se dévisager en se croisant, alors que si je les rattrapais et les doublais en allant dans le même sens qu’eux il ne se passerait sûrement rien d’autre que des excuses pour le dérangement. C’est vraiment sympathique, littéralement du coup, ces moments de rencontres furtives.
Mon parcours n’est qu’occasionnellement sur le sentier même des marcheurs, je vise toujours au maximum la surface plus roulante de la nationale, mais il y a pas mal de camions et déjà que j’ai du mal à me concentrer sur mes pédales et mon guidon, si en plus je me fais happer par l’aspiration d’un camion, la journée ne va pas être bonne du tout. Je m’arrête donc quelques minutes, repositionne mon parcours en choisissant de tricoter avec des chemins secondaires presque parallèles et à la nationale et au chemin des marcheurs. J’entame une longue série de mes mantras cadencés-fractionnés en danseuse, pour ceux qui ont suivi l’affaire, et comme par magie mes jambes se libèrent petit à petit. Vous en penserez ce que vous voulez, mais ça c’est passé comme ça.
Je ne sais pas ce qui s’active neurologiquement dans cette posture répétitive qui te déconnecte du mental, surtout quand ce mental n’est pas au mieux comme aujourd’hui, mais il se passe un truc. Et ce n’est pas les deux gélules bleues de spiruline et les 3 gouttes de CBD sans THC que je prends le matin avec mes céréales et mon lait concentré qui peuvent avoir un quelconque effet psychotrope ou dopant sur mes capacités physiques. Non il y a autre chose, enfin je crois. Je sais que ces techniques, poussées loin dans des transes, amènent certains chamans par exemple dans des états modifiés de conscience. Ce n’est pas ce que je vis, bien sûr, mais il y a peut être un point de départ commun. Si ça se trouve, à force d’éprouver ma méthode, je vais arriver à la maison en vélo-volant par dessus les montagnes, qui sait, on peut rêver, nan ?
En tout cas, résultat des courses, la deuxième moitié du trajet se passe de manière légère, je suis de nouveau en contact avec ce qui m’entoure, une belle nature, de jolies collines, un horizon bleuté de beau temps. Je digère finalement mes 97 km avec 1500 m de dénivelé dans la joie d’avoir repris la route, vers la maison, mais d’abord jusqu’à cette étape de Portomarín, où l’affluence des marcheurs pour Santiago, pas forcément tous pèlerins, donne à ce gros village, qui sait bien en profiter, des allures et une ambiance de station de sports d’hiver, et je redoute que ça soit le cas de la plupart des grandes haltes de ce Camino Francès. Ce qui n’est pas forcément pour me plaire des masses. J’en ai presque du mal à trouver un lit superposé en dortoir, mais il fait trop frais ce soir pour que je tente un bivouac, d’autant que je me suis bien vidé en calories aujourd’hui. Bah, j’aurai droit aux ronfleurs pour me bercer.
Dans cette auberge bondée je fais la rencontre d’Alexandre – Le Nantillais comme il se présente, antillais d’origine, venant de Nantes donc 😉 qui avec son matos cheap à l’arrache, est arrivé jusqu’ici en vélo par les pistes cyclables européennes qui longe la côte atlantique. Super aménagements d’après lui, je note. Pas franchement son truc le vélo, mais il s’est dit « Allez, hop! Pourquoi pas ». Premier français que je croise en Espagne, et qui plus est antillais, qui a bien-bien pris le soleil en 3 semaines, cramé même, pas une goutte de pluie le veinard. Un peu le froid quand même sous son kway et sans gant ! Un presque quinquagénaire, athlétique grâce au futchbol, avec qui je rigole bien, dans une vraie facilité et légèreté à se rencontrer. « On se voit un coup demain avant nos départs ? – Yep man, tope là, à demain. – Allez, good night – euh, buenas noches ». (:> 2080 km)
Jour #32. Mercredi 05/04.
De Portomarín à Villafranca del Bierzo.
La nuit dans ce dortoir n’a pour moi pas été très confortable. Installé sur le passage des sanitaires ça a été un peu la ronde toute la nuit, chacun leur tour, qui d’y prendre la dernière douche, qui d’aller pisser en pleine nuit avec sa frontale et que je te tire la chasse sans fermer les portes, et évidemment à proximité du plus fort ronfleur de tout le dortoir. Super place, quoi. Il fait encore nuit quand je me lève, 7:00, et par la porte ouverte de l’établissement un froid piquant pénètre jusque dans la cuisine collective. Obligé du coup de porter la doudoune même pour petit déjeuner. Chère doudoune. Un brouillard épais qui monte du lac et de la rivière en contrebas couvre toute la vallée. Les premiers marcheurs sont déjà en route. Ils défilent nombreux à la queue leu leu, silhouettes spectrales. On se retrouve avec Alexandre, on boucle ensemble nos paquetages sur nos vélos, il va tenter de rallier Santiago aujourd’hui, mon étape d’hier dans l’autre sens, « 100 bornes tout de même, lui dis-je, ne traîne pas, si tu veux chopper un bus demain et rentrer à Nantes » . On échange nos contacts, poignées de mains viriles, « See you chez nous, quand tu veux ».
Je pars dans l’autre sens donc. Je sais que ma journée peut être difficile car j’ai 2 montagnes avec cols à 1400 m d’altitude à franchir dans les 50 derniers km d’une étape longue de 100. Je vise à minima le dernier col où l’on m’a parlé d’un joli village avec auberges pour pèlerins, O Cebreiro, à 70 km. La première moitié du trajet se déroule donc dans le brouillard et une campagne fantomatique – c’est mystérieux et très joli – que je traverse par des sentiers vicinaux en pentes légères. Je manque de me faire croquer les mollets par deux abrutis de chiens-loups énervés et en liberté au milieu d’un hameau qui me prennent en chasse, tous crocs dehors, et par surprise, au détour d’une cour de ferme, waouh! Mais, mes mignons, c’était sans compter sur mon coup de pédale incroyablement réactif et puissant, avec des mollets de 3 kg chacun et chaque cuisse plus du double, coup de pédale fulgurant qui me permit de semer ces deux molosses en 200 m de run VTT sur sentiers défoncés avec ornières à au moins 30 km/h, un sprint, en danseuse, salvateur et acrobatique. Cons de chiens ! J’ai eu chaud. Mais je vous ai bien eus.
Les dernières brumes se sont enfin levées et je découvre un peu plus clairement ce qui m’attend à l’horizon. Bon ben, pas vraiment le choix, la couleur était annoncée et maintenant que la lumière finit de révéler le relief, je vais devoir entamer ces ascensions jusqu’à O Cerbreiro. Un des désavantages, quand tu sors du tracé des chemins de Santiago, c’est que tu t’écartes du coup des possibilités de relais qui jalonnent le chemin, relais dans lesquelles tu peux décider en cas de besoin de te poser pour reprendre la route plus tard. Dans mon cas en choisissant du hors sentier, souvent je m’isole en rase campagne et me retrouve dans l’obligation de rejoindre la destination prévue si je veux profiter des infrastructures d’hébergements et de ravitaillements. Certes j’ai l’autonomie du bivouac, mais avec une froidure comme celle de la nuit dernière je suis moyennement motivé à m’y frotter.
Aujourd’hui donc, vaille que vaille, je dois atteindre ce deuxième col. Cette région montagneuse de la province de Lugo est vraiment magnifique, chaque hameau plus joli les uns que les autres, chaque vallée plus bucolique que la précédente et le beau temps y fait pour beaucoup. Visuellement je me régale. Mais dios mio, dios mio, que c’est raide et long. J’atteindrai en 3 heures d’ascension non-stop ce col de O Cebreiro, avec les difficultés de tractage inhérentes au poids de l’attelage.
Et quelle déception arrivé dans ce village, un truc à touristes, et pèlerins aussi sûrement, tout en pierres de taille, chicos, restauré genre les Baux-de-Provence, village classé, boutiques branchouilles i tutti quanti. Non, pas possible de rester là, ce n’est vraiment pas ce que je recherche. Je reconsulte mes cartes et décide de pousser jusqu’à Villafranca del Bierzo que j’avais initialement visée. Encore 1 h 30 de route, mais en quasi descente tout le long. Allez courage.
Et quelle bonne intuition.
Ces 20 bornes dévalées à toute blinde sont une véritable jouissance pour tout le corps après tant d’efforts dans les ascensions, je vole et virevolte de virages en épingles, les freins en chauffent de plaisir eux aussi. J’accroche même la roue d’un cycliste en VTT qui redescend de sa balade au sommet. On roule côte à côte en tchatchant une dizaine de kilomètres, c’est la quatrième fois seulement que j’ai l’occasion de partager un bout de route avec un bipède à roue libre, c’est sympa de discuter tout en pédalant. Il est gardien de prison et vient souvent dans le coin pour s’aérer, je comprends. « J’aimerais un jour faire comme toi », me confie t-il, partir seul et longtemps, loin du boulot. « Je comprends » répétai-je. Que dire, à part que c’est possible?
A peine franchie la pancarte d’entrée de Villafranca Del Bierzo on se quitte d’une longue poignée de main bien ferme, « Buen camino », que j’y trouve de suite mon bonheur. Non seulement un hébergement bon marché pour la nuit en pension complète pour bien m’y reposer, avec une hôtesse française qui plus est, mais aussi une ville avec des vrais gens du cru, et juste authentique et historiquement belle en vieux édifices et ruelles pavées.
Ma chambre est juchée au dessus du Bierzo qui coule généreusement et traversera plus loin toute la ville. En pension complète j’aurai droit à un repas du soir avec truite aux amandes pêchée dans le Bierzo même, sous mes pieds. Mmmmh ;-). C’est soir de procession, je vais faire le tour de la ville, à pied, et l’ambiance est très animée. Je me fonds dans les habitants et suis le mouvement d’un cortège déplaçant un char avec une Vierge et Christ en Piétà, toujours encadré d’officiants en costumes et cagoules « capirotes » colorées, jusqu’à l’entrée dans la collégiale romane élégante et sobre, imposante de volume.
Je me pose en terrasse pour finir la soirée devant un chocolat chaud, encore tout fiero dingo de mon étape hors limites, 1850 m de dénivelé positif ! 100 km ! Faut que je gère plus cool, car là, c’est sûr que demain il y aura des séquelles. Je suis mortadelle.
(:> 2180 km)
Jour #33. Jeudi 06/04.
De Villafranca del Bierzo à Manzanal del Puerto.
J’ai décidé d’y aller mollo aujourd’hui, je suis encore cassé de partout de mon ultimate day d’hier, les cuisses tendues, des crampes derrière, des courbatures … Ma petite sœur Steph aussi sûrement, qui vient de finir ce week-end son 1er marathon de Paris ! Presque à la même moyenne de vitesse que moi. Bravo !!! Je prends donc le temps ce matin: grasse mat’ jusqu’à 9:00, p’tit déj’ à 10:00, flânerie en ville et départ en début d’après-midi après une dernière visite d’église, la sobre et romane de Santiago et sa porte du pardon. Quiétude inspirant un dernier recueillement en solitaire, 14:00 c’est un peu l’heure creuse ici.
Il fait presque 30°C sous le soleil, pour rouler c’est déjà presque trop chaud. Je me convaincs de faire une étape à la plus petite vitesse possible en forçant le moins que je puisse et de m’arrêter au maximum dans trois heures. Je tiens parole, et le corps suit bien et apprécie. La route ne présente pas de trop gros dénivelés, et je joue au maximum sur le moindre effort; dès que je peux, n’entretenir la vitesse qu’aux franges de l’inertie; c’est assez subtil à exécuter. Vers 16:00, en traversant Bembibre, j’ai une petite fringale, je m’arrête donc en terrasse d’un café, on m’y propose des tapas de pilons de poulet à la tomate, super, avec, enfer et damnation, un soda marron dont je tairai le nom, je ne sais pas ce qui m’a pris, un besoin de sucre, de speed.
Tant et si bien ragaillardi que j’entame la suite de la route en affrontant le col que je me gardais pour demain… A ma droite, la vallée Del Bierzo sillonne et s’écoule vers l’ouest d’où je viens. J’y vais lentement mais sûrement. Je le vois de loin ce col, enfin je crois, et puis non aux virages suivants, ça monte encore, mais mon estimation de mes forces vives m’entraîne jusqu’à 18:30 au col de Manzanal del Puerto. Il fait encore chaud et sec, et en fait très sec dans cette région, je tenterais bien une nuit à la belle étoile. On est quand même à 1000 m mec !
Après avoir hésité deux minutes à me poser sur l’aire de repos de la station-service qui chapeaute le col, je pousse jusqu’au village, j’y repère une aire de pique-nique et un square de jeux pour enfants, avec revêtement goudronné mou caoutchouc, ça pourrait faire l’affaire. Je pose Vic & Civ près d’un banc et vais faire un petit tour dans ce minuscule village, la taille au dessus du hameau. J’y croise des anciens, dont le sosie de Picasso, portant même une marinière à rayures comme le mæstro, « Vous savez que c’est le cinquantième anniversaire de sa mort ? ». Je le blague, on rigole. J’annonce la couleur en disant où je vais dormir sur leur commune; ils n’ont pas l’air choqué, donc c’est validé. Vaut mieux montrer patte blanche dans ces situations. Je vais donc bivouaquer à la belle.
Pendant que je pique-nique sur la table en béton, six ados, filles et garçons du village, se retrouvent dans l’aire de jeux pour petits, on n’a pas dû prévoir un lieu pour eux, comme d’hab’: dur d’être ado. Au bout de quinze minutes ils viennent me brancher, intrigués, ils ont repéré ma coquille suspendue sur Civ « Vous allez à Santiago ? – Ben non j’en reviens », et de raconter mon périple qui les scotche: le vieux briscard a fait son petit effet. Ils sont mignons comme tout, curieux « Y donde duerme usted ? – Là où tu te trouves, sous les étoiles. – Wah ! ». Ils m’enviraient presque. Ils me quittent, me souhaitent bonne nuit, et me font des coucous pendant encore cinquante mètres. Je vais être bien là, une fois que j’aurai fermé les écoutilles.
Le soleil se couche en rose sur ces montagnes de la province de León, les éoliennes clignotent en rouge de partout, les étoiles scintillent dans un ciel limpide, la lune se lève, rougeoyante, plein Est, pour l’instant je n’ai pas froid, tout habillé quand même dans le duvet. Je me berce avec fip easy classic, il y a même de la musique sacrée. Je n’aurai pas souvent écouté de musique durant mon périple, mais exclusivement du classique qui m’accompagne au mieux en ce moment. C’est comme ça. Plutôt dans une cohérence de calme.
Je fixe longtemps les cieux dans les interstices de mes capuches. Combien d’entre nous se sont endormis sous la Grande Ours et Cassiopée depuis la nuit des temps ? (:> 2240 km)
Jour #34. Vendredi 07/04.
De Manzanal del Puerto à Mansilla de Las Mulas.
4:00 du mat, on vient me tirer de mon sommeil emmitouflé.
« Buenas », me dit un gars avec une frontale sur la tête. Merde, je pense d’abord à une patrouille de la Guardia Civil, il y a un 4×4 en contrebas qui tourne au point mort avec un feu de projection braqué vers nous. « Vous devriez prendre vos affaires et venir dormir chez moi, j’habite juste ici, vous n’allez pas rester comme ça par terre dans le froid. ( 😉 effet de surprise ) – Euh si si ça va, et il est qu’elle heure là ? Je pars tôt ce matin et ça va, merci. – Comme vous voulez. Je m’appelle Gustavo, et je suis le proprio de la station-service et du bar à côté, je vous ai vu arriver, mais je bossais, et je vous invite au moins pour le petit déjeuner-café-croissant, tout ce que vous voulez. Buen camino caballero ».
Je reste sur le cul, un ange noctambule, garçon de café et pompiste! Bah, oui, c’est noté, trop bien même, vu la caillante en dehors du sac, un truc bien chaud sera juste un festin, encore une fois. J’arrive même à me rendormir tout sourire, jusqu’à 7:30, très sereinement.
Au réveil, le campement spartiate minimaliste est vite plié, le soleil se pointe et moi aussi, direction le bar des routiers de Gustavo, à 500 m, ouvert 24/24h comme l’indique l’enseigne lumineuse rouge. C’est une certaine Maria, petite, râblée et affairée derrière ses percolateurs qui m’accueille; j’explique l’affaire, elle va chercher son boss, qui, arrivant de son bureau, me chope par l’épaule pour me présenter à la cantonade velue du bar, un pèlerin de Santiago qui dort dehors dans un parc pour minots et qui a déjà fait 2200 bornes en vélo, il n’y en a pas tous les jours par ici. On me salue en levant la tasse de cafe con leche, et je peux me régaler à mon tour. « C’est pour moi Maria, hein, lui lance Gustavo. Que approvecche i Buon camino hombre. – Merci l’ami, merci ».
Ah 9:00, je suis sur la route, dans le grand frais matinal et une bonne descente pour commencer sans forcer. Tout commence bien dis donc ! L’objectif c’est León, à 70 km, la grande ville provinciale. La région est haute et je reste longtemps entre 1000 et 800 m d’altitude, en particulier sur un plateau vraiment plat pendant 20 km de pistes, presque la plaine de la Crau en Camargue mais en plus haut. Cette grande table géologique s’appelle je crois La Meseta, particulièrement attendue des pèlerins. Au Nord et à ma gauche à l’horizon, je retrouve la chaîne des Picos de Européa, son versant sud donc, qui paraît moins enneigé de ce côté-ci, qu’il y a deux semaines depuis les Asturies. J’ai bel et bien contourné tout ça, waouh ! J’avance bien, j’y vois plus de cigognes en 5 heures qu’en 12 ans en Alsace. Il y en a sur tout ce qui peut permettre d’y poser un nid bien haut, églises, cheminées d’usines en friche, poteaux électriques, et toujours aussi dans les champs.
L’arrivée dans León en début d’après-midi – j’ai vraiment bien roulé ! me fait traverser une foule dense venue pour les processions monstres et très réputées en particulier ici. Je ne peux pas vraiment m’approcher avec l’attelage et vois au loin passer au-dessus des têtes de la foule, juchées sur des chars, quelques scènes de la Passion. Car le défilé aligne ici presque toutes les étapes de la journée fatale et sacrificielle. Je me faufile pour m’extraire de cette souricière, tente de contourner la procession pour au moins voir l’arrière et le chevet de la cathédrale gothique. J’y trouve opportunément une table en terrasse pour grignoter trois tapas et un jus de raisin local, savoureux.
Il me reste une vingtaine de km à faire pour aller me poser ce soir dans la petite ville de Mansilla de Las Mulas, une étape du chemin qui apparaît répertoriée dans les registres dès le XIIème siècle, tout de même, ça fait du passage. Toute plate, cette bourgade est très mignonne, et de vieilles pierres effectivement. L’auberge où je réserve un lit en dortoir de quatre – on y sera que deux, ouf ! – est plutôt chicos, et doit bien faire son beurre vu le standing et les tarifs, tout en espèces, que du black pour ces marchands du temple et de sommeil. That’s it. Pour me réconcilier avec de l’authentique espagnol, j’assiste à l’Office, avant la procession. 99% des présents sont du village, nous sommes visiblement trois ou quatre étrangers. Solennel, certes, mais intime en même temps, cet office me permet de voir qui va mettre sa cagoule pointue pour la procession. Et alors, je peux constater qu’il y a de tous les genres sous la tunique, du notable au tatoué, de la bigote à l’adepte du piercing, de 10 à 80 ans, et tous se connaissent et sont là pour la même chose, une foi partagée qui unit une société sur des valeurs communes. Respect. Tant mieux pour eux. (:> 2330 km)
Jour #35. Samedi 08/04.
De Mansilla de las Mulas à Boadilla del Camino.
Je quitte cette étape trop confiant et, à quelques quinze degrés près sur ma boussole à qui j’ai confié le départ ce matin, je pars un chouia trop au sud et me dévie de ma route que je ne reconnais pas sur ma carte. J’ai un doute assez vite, heureusement pour moi, je rattrape le parcours initialement prévu qu’avec une petite dizaine de km en plus, sur une étape qui devait en faire moins de cent; je passerai donc la barre.
Je suis maintenant, il me semble, en Castille, grande province qui commence au Nord de Burgos et s’étend jusqu’au Sud de Tolède, province de Madrid donc. C’est un peu la journée dans l’ambiance « La mort aux trousses » de Hitchcock, où le personnage Roger Thornhill, incarné par Cary Grant, se retrouve perdu dans des immensités planes de champs avec routes désertées et croisements à angle droit, scène durant laquelle il va être pourchassé par un avion à hélice en rase-mottes… Vous voyez ? Moi, c’est ce que j’avais en tête en traversant cette presque plate et longue contrée agricole, avec ses sentiers en ligne droite qui se perdent en point de fuite jusqu’à l’horizon. Mais je n’ai pas été pourchassé par un Cessna monomoteur, rassurez-vous. Par contre, j’ai filé ma route comme jamais, pilotage en mode automatique et concentration dans le coup de pédale.
Résultat, 103 km sur sentiers négociés en moins de 6 h. S’il y avait des intérêts touristiques patrimoniaux, pour le coup, je les ai zappés, ou aperçus de loin. Envie juste de tracer ma route aujourd’hui pour être le moins loin possible de Burgos demain pour le dimanche de Pâques où les dernières fêtes votives sont encore plus imposantes qu’à León. J’y suis presque, tant qu’à faire, en être. Les dizaines de marcheurs que je croise ne sont que les premiers de l’année où presque, le gros du flux commencera après la semaine Sainte, et d’après ce que j’ai lu, une statistique de 2015 a chiffré jusqu’à plus de 150 000 pèlerins par an sur ce seul Camino Francès, le plus fréquenté.
Il fait déjà chaud en ce début avril et il n’y a pas un brin d’ombre sur cette tranche du chemin, ça doit vite être un enfer plus tard dans l’année. Déjà, là, ils semblent pour nombre d’entre eux être à la peine et traînent la patte. Au moins moi, j’ai le vent-vitesse de mon déplacement pour me rafraîchir, mais eux, que dalle. Je me suis arrêté dans le village de Boadilla del Camino et y trouve une très jolie auberge avec dortoir, jardin intérieur pelousé, et une vingtaine de marcheurs, qui vont tous dans l’autre sens, vers Santiago, et tous déjà blessés aux pieds, ampoules ou tendinites, voire les deux mon capitaine. Peuchère, les pôvres, j’ai mal pour eux. Les miens semblent sortir d’une séance de pédicure et massage plantaire, orteils bien ouverts et même pas échauffés. Alors, quand en plus je piétine le gazon frais, je ne vous dis pas le pied que je prends. Moi, en même temps, je ne leur parle pas de mes ischions fessiers ni de mes crampes aux cuisses, hein. Chacun ses petits problèmes, dirons-nous. (:> 2430 km)
Jour #36. Dimanche 09/04.
De Boadilla del Camino à Burgos.
Après Hitchcock hier, c’est « L’homme qui tua Don Quichotte » de Terry Gilliam, avec ce bon et regretté Jean Rochefort dans le rôle principal, dans sa première version, super cavalier, qui me vient à l’esprit ce matin en pédalant dans cette pampa. Ce film impossible à réaliser car toujours en galère: de tournages extérieurs avec lumières qui changent sans cesse, en déluges de pluie, d’acteurs malades en avion anachronique traversant le ciel et le champ de l’image…
Avec mon attelage destrier, je me retrouve dans un paysage aux sentiers façon Road 66 trans-américaine, à traverser des villages aux multiples églises romanes, toutes plus émouvantes les unes que les autres, en particulier dans la magnifique région autour de Castrojeriz, mais chapeautées de toutes parts par des forêts incongrues d’éoliennes. Les voici mes moulins à vent du Don Quichotte – prononcez Don Qui Roté – à chasser avec Vic & Civ. Je les pourchasse tellement vite que dans une descente sur route de terre battue et gravillons à presque 60 km/h, je fais une embardée sur presque 100 m en dérapages peu contrôlés, enfin pas si mal que ça in fine car j’évite le talus de gauche, d’1 m de profondeur, in extremis sans me gameller. Je sors vite de mon film et reprends le contrôle de la réalité à plus petite vitesse, me moquant bien de moi-même et de mon inconséquence de rêveur. Et évidemment un accident, là, m’aurait mis en fâcheuse posture car le vrai Camino Francès passe à 1 km d’ici, donc je suis très très très seul à cet endroit. Soit je suis toujours protégé, soit c’était un rappel à l’ordre, ou les deux.
En tout cas, 10 bornes plus loin je suis bien puni et me prends en pleine face une montée d’un seul coup vertigineuse, que je n’arrive pas à négocier en pédalant jusqu’au col, donc je pousse sur ces 50 m à 20% d’inclinaison, à grand-peine. Là, des pèlerins qui viennent de Burgos m’encouragent, « Allez ! Allez ! Vous allez y arriver, et après ce n’est que de la descente ». Heureusement, car je ne pourrais pas en enquiller une de plus du genre.
L’entrée dans cette ville se fait par de très agréables pistes cyclables, je crois même que je suis sur la eurovélo #3 , la véloroute des pèlerins, qui part de Norvège jusqu’à Fisterra, la Scandibérique. Je trouve un lit dans l’immense auberge municipale pour pèlerins juste derrière la grande cathédrale Santa Maria, avec un emplacement sécurisé pour Vic & Civ à l’intérieur du patio. Parfait. Venu pour voir les processions de ce dernier jour de semaine Sainte, j’arrive en fait en fin de cortège en tout début d’aprem. Bon, tant pis.
Je m’en vais donc visiter pendant 2 h cet incroyable complexe qu’est la cathédrale, construite sur les bases d’une abbaye romane, avec des immenses extensions jusqu’à la période baroque, à l’image de la grandeur du royaume de Castille jusqu’au XVIII ème siècle, fraîchement entièrement restaurée et mise en lumière sous le parrainage d’une grosse compagnie d’assurances que je ne nommerai pas – hein, Thomas ! – Un audioguide me fait déambuler lentement d’un centre d’intérêt à l’autre; à l’heure de la sieste nous ne sommes pas très nombreux. Les retables baroques dominent chacune des chapelles et chevets de toutes leurs lourdeurs stylistiques chargées. C’est indigeste à mon goût, mais ça fascine encore bien, tant de dorures, de sculptures, de motifs décoratifs, de voûtes en dentelle, et de savoirs-faire remarquables. Un peu assommé tout de même je retournerai à l’auberge pour me caler moi aussi une petite sieste, avant de revenir pour la messe des pèlerins en fin de journée.
Une petite famille française, parents pas encore quarantenaires, genre catho ex-scouts – avec toute une marmaille de cinq gosses à peine espacés d’un an d’écart entre chacun dont l’ainée n’a pas 10 ans – fait un barouf de circassien, à tout commenter, circuler sans gêne, comme à la maison, comme chez mémé; je me bidonne sous cape. ça déride mes voisins aussi.
En sortant de l’office, j’ai la flemme de m’aventurer au-delà de ce centre-ville historique, que j’arpente en traînant mes tongs sur les pavés: la route m’a quand même bien entamé les réserves. J’ai peu mangé aujourd’hui et je me fais un festin – dans la cantine déserte de l’auberge en tête-à-tête avec moi-même, mon Laguiole et ma cuillère-fourchette pliable – d’une boîte ovale de calamar dans son encre noire, d’un avocat mayo’ en dosette et d’une orange molle et insipide, poussé-saucé d’un vieux quignon de pain de trois jours.
3 €, astronomique gastronomie ! (:> 2500 km)
Jour #37. Lundi 10/04.
De Burgos à Logroño.
Ce n’est pas tous les jours facile de se mettre en route, parfois fatigué, parfois un peu bluesy, et je n’ai pas pris le temps d’un break depuis une semaine. Mais ce n’est pas ici à Burgos que je le ferai non plus. Les auberges publiques pour pèlerins ont cet énorme avantage d’être non seulement en très bon état mais surtout pas chères, à 10 € maximum la nuit et un check-in dès 13:00. Mais elles ont aussi l’énorme inconvénient de vous mettre à la porte au plus tard à 8:00. Ce qui, répété sur plusieurs jours, donne un rythme de journée boulot, debout 7:00 et 8:00 au taff; j’exagère un peu, je sais, personne ne m’a forcé à être là, et j’en suis heureux. Mais bon, ce matin, ce matin j’ai vraiment du retard à l’allumage et pas trop le moral à l’idée d’avoir encore 1400 km à parcourir jusqu’à la maison. Une grosse quinzaine de jours en roulant bien.
Ça ne m’est pas arrivé souvent, mais ce matin c’est comme ça. Une chose positive qui me dégrise c’est que les prévisions météo sont bonnes et sans vraiment de vent. Et je trouve pour me motiver de me lancer le défi d’une étape longue de 115 km sur des nationales roulantes, et même majoritairement en légère descente, puisque je devrais arriver à 400 m d’altitude, en partant de 800. Cela reste très aléatoire ces estimations de toute façon, et ne reflète pas la réalité des accidents du terrain. Juste ça me motive un peu. Roulons, on verra bien, advienne que pourra.
Depuis une bonne semaine, je réfléchis à changer mes parcours initiaux, me rendant maintenant bien compte de mes limites physiques et techniques avec Vic & Civ, à être capable de passer ou pas tel ou tel relief, tel ou tel type de chemin plus ou moins roulant. Et j’ai surtout, je crois, gagné en capacité à renoncer, tout en gagnant en même temps en persévérance. Ce qui n’est pas paradoxal, mais me permet de mieux m’adapter plutôt que de m’entêter.
Je renonce donc aujourd’hui, enfin, à parcourir ces parties trop accidentées du dernier tiers Est des Pyrénées que je devais entamer d’ici une semaine, pour d’abord glisser légèrement plus au sud et finalement passer la frontière française au bout de la vallée de la Cerdagne à Puigcerda, juste après Andorre, et rendre visite à Dom et Jean à Mont-Louis, pour un break douillet. En renonçant à des difficultés trop grandes, ces ambitions mal mesurées qui commençaient à me stresser, je retrouve une certaine légèreté à pédaler et je négocie cette longue étape, la plus longue bouclée en fait, sans trop de peine. Comme quoi le renoncement a du bon.
Je traverse du coup cette région viticole du Rioja, vallonnée comme en Saône et Loire pour situer ;-), mais en beaucoup plus sec, avec une terre couleur chocolat au lait Van Hooten, et façonnée, arrondie, nivelée depuis des siècles par la main de l’homme agriculteur-éleveur, accrochant ombres et lumières comme en Toscane. Esthétiquement plutôt photogénique, mais pas sauvage ni naturelle pour un rond.
Sur ma gauche, je reconnais à l’horizon la fin de cette épine dorsale dentelée de dragon couché que forme la partie la plus occidentale des Pyrénées. Je me trouve approximativement à l’aplomb Sud de Bilbao, pas si loin à tire d’ailes de cigogne !
Je suis doublé par deux cyclistes, un papa et son fiston jeune ado, en super vélos de courses. À peine un regard ni un salut en réponse à mon « Ola Ola ! » Pas grave. Ils me sèment facilement. Mais, dans la belle descente qui suit, avec l’inertie de mon attelage poids lourd et une cadence un peu soutenue, je les rattrape dangereusement, bien malgré moi. Le père se retourne, le minot aussi, on dirait qu’ils se vexent et tentent de nouveau de me semer. Je ne me fais pas d’illusion, mais je vais quand même un peu les provoquer en restant dans leurs roues pendant presque dix kilomètres sans qu’ils puissent me mettre plus de 500 m dans la vue. Hi hi hi 😉 ! Et puis ma casserole accrochée à l’arrière de Civ se décroche et roule sur la route: obligé de jeter l’éponge et de récupérer ma popote. Je me réjouis d’imaginer alors le gamin rentrant chez lui, tout fier de pouvoir raconter à sa maman qu’il a fumé un drôle de cycliste. C’était plutôt rigolo ce jeu du chat et de la souris.
Dans cette étape longue et pas toujours divertissante j’aurai encore une fois usé de mes mantras pour me couper d’un mental dans le doute et mieux digérer les quelques 800 m de dénivelé positif parfois très marqués et la grosse centaine de kil.
Je voudrais vous citer ici l’analyse du phénomène, qui m’a été adressée à la lecture de mes récits par une imminente éminente musicothérapeuthe chère à mon coeur, Suzy, qui m’écrit : « Sais-tu que dans notre cortex les aires dédiées à l’audition sont toute proches des aires motrices ? D’où notre propension naturelle à nous mettre en mouvement quand on entend un air que l’on trouve « entraînant ». Par conséquent, la focalisation sur un motif rythmique et/ou mélodique permet de nous mettre en mouvement de manière spontanée, donc aussi de dépasser certaines douleurs, appréhensions. En musicothérapie, on utilise beaucoup la musique rythmée, chantée, cadencée, avec des patients atteints de trouble de l’équilibre, de coordination…(maladie de Parkinson mais aussi en rééducation ou autres démences séniles).
Quant à la répétition d’un motif mélodique/rythmique, il peut partiellement anesthésier une partie de notre cortex, notamment en libérant dopamine et endorphine, et permettre d’atténuer la sensation de souffrance physique.
Sur le plan émotionnel, la répétition d’un motif mélodique/rythmique est aussi une formidable bulle de protection…qui peut aller jusqu’au repli psychotique : certains individus répètent le même son toute la journée, c’est leur enveloppe sonore ! La fonction est contenante : tu te berces et prends soin de toi avec une sorte de doudou sonore-silencieux 🙂
Enfin, si, en plus, la répétition du motif est corrélée à une cadence respiratoire, alors tu es proche de l’auto-hypnose…et pourquoi pas de la transe auto-induite » (…/…). Merci my dear, d’y poser tes mots et ton expertise sur mon expérience. C’est bien ce que je fais, c’est presque ce que je vis, et ça me rassure de ne pas devenir trop perché dans cette aventure qui est souvent très intérieure.
J’aurai besoin d’un troisième souffle pour terminer sereinement ce chemin. Et cette pratique intuitive au départ me sera sûrement encore d’un grand ressort, pour rebondir à des moments de creux ;-).
Accueilli à l’auberge municipale de Logroño, j’y croise une petite bande de quatre jeunes français-es, sûrement scouts de formation vu leurs dégaines proprettes, qui s’apprêtent à réaliser une petite semaine du chemin. Ils poursuivent par tronçons successifs, selon leurs vacances. Là, ils iront jusqu’à Burgos en quatre jours. On n’est pas sur la même expérimentation: je pense qu’en morcelant ce chemin de telle sorte on ne fasse qu’accumuler les étapes, sans vivre la déconnexion si grisante. Anyway.
Alors que je rédige ce récit sur un banc de la cour intérieure de l’auberge, c’est une femme coréenne qui discrètement, en anglais, m’interpelle en s’excusant d’abord et entame la conversation, en venant y faire sécher quelques vêtements sur l’étendoir collectif. Nous ne sommes que les deux et tout aussi discrètement elle s’approche sur la pointe des pieds – elles marchent toutes comme ça ces asiatiques. Etrangement, cette femme réservée, qui voyage seule, me met d’entrée dans la confidence. Elle est échouée ici, après seulement quelques jours de marche, un peu malade d’un refroidissement et n’est pas sûre de comprendre pourquoi elle a choisi cette destination, pas forcément pour une foi religieuse, ni pour une performance physique. Elle est plutôt désemparée. « C’est quand même loin la Corée du Sud, lui dis-je, on ne vient pas par hasard sur le chemin de Santiago ». Elle fait un break professionnel, enseignante, la cinquantaine, célibataire en quête de sens dans sa vie. Mais son coup de froid, qui lui fait presque craindre un covid, finit de la déprimer. Elle envisage de prendre un bus demain pour se rendre en France, à Arles sur les traces de Van Gogh, qu’elle prononce tellement bizarrement que je ne comprends pas de qui elle me parle, « Ah OK ! C’est un autre voyage que Compostela ».
Je crois réussir à lui prêter une oreille très attentive et bienveillante, notre discussion est lente et entrecoupée de silences longs. Je lui raconte mon expérience, comment justement le temps long accordé à la réflexion en solitaire en cheminant est, de mon point de vue, le meilleur cadre possible pour trouver réponse à ses doutes, faire le tri pour mieux choisir… Long silence.
Puis on parle cinéma, un point commun fort. Elle m’évoque longuement un film anglais, Shadowlands avec Anthony Hopkins, dont l’évocation de la dernière scène l’a faite littéralement fondre en larmes sans qu’elle comprenne pourquoi lors de sa dernière marche en arrivant ici. L’acteur devient veuf et marche avec son jeune beau-fils main dans la main, « C’est un homme bon », me décrit elle. – « OK, et alors ? En quoi ça parle de toi cette scène émouvante ? » Dernier Long silence. Rideau sur l’écran. Elle ne m’en dira pas plus. « Pour le chemin, tu devrais insister encore un peu, une fois rétablie. Que cette nuit te porte conseil, Kim. Buenas noches », doublé d’un salut mains jointes et tête inclinée façon Namasté.
Chouette, cette rencontre inattendue et intime, et une première pour moi d’échanger avec une coréenne, malgré ceux déjà croisés, mais qui restent soit dans la réserve farouche, soit dans l’entre-soi compatriotique. Je suis assez ému que ce soit à moi , l’hirsute barbu, solitaire sur mon banc, que Kim soit venue se confier. Inespéré échange. C’est pas beau, la Vie ? (;> 2615 km)
Jour #38. Mardi 11/04.
De Logroño à Puente la Reina-Gare.
Quelle belle journée s’annonce! Car je ne me donne que 75 km à parcourir, une broutille, 2 h de moins que le rythme des derniers jours. Direction Nord Nord Est pour la célébrissime étape de Puente la Reina, mille ans de passage… par son légendaire pont. Je croise Kim en sortant de l’auberge. « Alors ? – Je me sens mieux et je continue le chemin. – Alléluia !» (Ooops… y serais-je peut être un peu pour quelque chose ?) Re « Namasté ! Buen camino, God bless you ! » – casque et visière déjà baissée, ganté de mes mitaines de cycliste, Vic & Civ coincés en équilibre périlleux entre les jambes – ce dernier salut acrobatique était osé.
En sortant de Logroño, je longe les derniers coteaux de vignes de Rioja, bientôt remplacés par ceux d’oliviers, tout aussi entretenus au millimètre et cordeau, sûrement exploités par des machines. Des oliviers presque cubiques, en rang d’oignons, ce n’est pas provençal en tout cas. Ce qui paraît le plus naturel reste les talus, les bords de route, les laisser-pour-compte : chardons, coquelicots, lin, colza, spigaou, pissenlits, lavandin, genêts, romarin… Une biodiversité sur des bandes de deux mètres, parsemées des déchets habituels des bords de route, la liste est longue, du paquet de clop à la bouteille de plastique, en passant par les pneus éclatés ou les enjoliveurs, etc, etc, etc.
Par chance, je prends vite la tangente et emprunte sur presque 50 km sans interruption des chemins vicinaux de terre battue et gravier, moins roulants mais plus sexy et champêtres. Les blés dominent, suivis par les fleurs jaunes de colza, qui à eux deux couvrent 90 % du territoire. Ces chemins-routes à travers la campagne restent pour le cycliste flâneur, en VTT, la forme idéale de tracés. J’y suis seul et je pense même que c’est moi qui y fais le plus de bruit, avec mes amulettes brinquebalantes. Une multitude de petits oiseaux, tailles moineaux, vivent dans ces champs – je n’en connais pas l’espèce, désolé – qui m’accompagnent en décollant sur mon passage, en faisant du rase-mottes autour de moi, ou carrément à fleur du chemin, me laissant dans leur sillage, parfois sur une centaine de mètres, la patrouille d’Espagne, mes oiseaux pilotes, pas farouches voire même hospitaliers, et pioupioupiou, et pioupioupiou.
50 bornes en zigzaguant à travers ce territoire doucement bossu c’est du bonheur en solitaire pendant 4 h d’affilée. Si je pouvais, je ne roulerais que dans ces conditions, propices et à un plaisir sportif et à une contemplation béate. En tout cas sous un ciel clément encore aujourd’hui, car évidemment, avec la pluie les mêmes chemins doivent devenir collants voire boueux, là, ça ne serait pas la même histoire. Des panneaux d’information signalent qu’ici des peuplades néolithiques occupaient déjà le territoire propice à l’installation des premiers agriculteurs-éleveurs-cueilleurs; des balisages indiquent des sites archéologiques à quelques kilomètres, j’hésite à m’y détourner, puis renonce, la route est encore longue jusqu’à ma destination visée. Tant pis. J’admire au passage l’intelligence d’un joli petit rapace gris et blanc, qui, sans même un battement d’aile, se laisse porter très haut en tournoyant, par un courant ascensionnel: pas con ça, faudra que j’essaie aux prochains cols, ouvrir les bras et basta… J’en rêve. Qui n’a pas rêvé de voler d’ailleurs ?
À la pause casse croûte de 13:00, sur une place avec banc et fontaine d’eau potable de la petite ville de Allo, route aragonaise NA 666, je suis interpellé par un conscrit curieux. Je raconte mon périple, il a fait des tronçons des différents caminos, à pied, lui aussi, ça lui rappelle. Je lui parle de mon plaisir à rouler sur ces super chemins, « Tu parles, me dit-il, ce sont des routes pour les gros engins agricoles de la monoculture céréalière, qui tue toute la biodiversité locale ». Ah, oui… vu comme ça ce n’est plus du tout aussi bucolique que mon ressenti de cheminant, c’est sûr. Et de poursuivre sur la globalisation, les autorisations ici à continuer d’écouler les stocks de produits Bayer-Monsanto, le durable local à la peine, nos mêmes préoccupations écolos quoi. Sympa, cette rencontre, et recadrante. « Buen camino cavallero ! – Gracias amigo ».
Ayant pris la route relativement tôt ce matin j’arrive vers 15:00 à l’auberge des Padres de la Reparadas, dans cette ville moyenâgeuse de Puente la Reina. À 7 € la nuit, je ne vais pas me priver d’un refuge, même avec ronfleurs de tous poils, et de toute façon je serais bien embêté de faire un bivouac actuellement, m’étant aperçu pendant ma dernière nuit à la belle étoile que mon matelas gonflable est percé et se dégonfle lentement, en moins de 2 h. Déjà que, en bon état de maintien de la pression, ce n’est pas évident de rester dessus vu son étroitesse, si en plus tu dois te relever trois fois dans la nuit pour le regonfler pour ne pas te ruiner les os… Rédhibitoire, mon cher Watson, rédhibitoire ! Trouver le temps et de quoi réparer ce compagnon avant d’envisager de redormir dehors il faut, dirait maître Yoda du fond de son marais-ermitage.
Je parcours à pied les ruelles pavées de la ville jusqu’au majestueux pont roman qui donna son nom à la ville, et vais m’acheter une paire de sandales de rando en cuir, marron façon teuton, pour remplacer mes tongs oubliées ce matin à l’auberge de Logroño. Quelle tête en l’air, des tongs presque neuves ! ça complète mon super look de fin de journée de cheminant à la pause, me manquerait plus qu’un short en peau à bretelles et je pourrais chanter des youlalaouti. Glamour au possible. Heureusement je suis là incognito, chutttt, vous ne m’avez pas vu, hein !
Je rencontre pas mal de nationalités différentes dans cette auberge et discute avec une hollandaise, une mexicaine, un coréen, un belge, un français, des espagnols, basques et asturiens, c’est un peu la tour de Babel, ou tout simplement une auberge espagnole. Mes voisins de box de dortoir, un couple, Pilar et David, iront jusqu’à Santiago. Lui la cinquantaine est vététiste aguerri et s’intéresse de près à Vic & Civ, appréciant l’équipement. Il a fait l’an dernier la transpyrénéenne en VTT, dont ces étapes fantasmées et projetées sur mon ordi auxquelles j’ai finalement renoncées. On consulte mes cartes: « Mouais… Ce sont les bonnes traces, mais avec ton engin tu n’en passeras pas la moitié, crois moi. – Je te crois amigo, je te crois. Et gracias pour la confirmation. – Par contre, tiens, me dit-il, voici toutes les étapes que j’ai faites, tu as WhatsApp ? ». En révisant la logistique ça pourrait bien être un prochain projet, 1000 bornes, 17 jours, 25 000 m de dénivelé, une peccadille!« Suerte!» (:> 2690 km)
Jour #39. Mercredi 12/04.
De Puente la Reina à Sangüesa.
On se quitte avec mes voisins de dortoir et un Yannick – de Toulouse – après le café en terrasse du matin dans la Calle Mayor, rue principale étroite pavée dans le prolongement direct du pont et présentant encore des bâtiments du XIIème et XIIIème siècles. Nous sommes vraisemblablement les derniers à nous mettre en route. Il en faut bien. « Vaya con dios ! ». Eux, vers l’ouest, moi, vers l’Est.
Il me faudra encore plus ou moins une semaine pour passer la frontière à Puigcerda en faisant des étapes moyennes de 70 km par jour. J’ai de toute façon besoin de lever un peu les pieds, et maintenant que j’ai passé ce cap du dernier tiers restant, après une période de fuite en avant pour bien ressentir que j’étais sur le retour, je suis mentalement plus léger.
Ayant changé mes itinéraires, je conjugue mes tracés avec des propositions de l’application google maps, plutôt ultra-efficace et spontanée, mais qui présente un énorme problème en proposant des parcours vélo indifférenciés dans le type de pratique. Les résultats sont parfois surprenants, qui t’amènent dans des coins improbables, ça c’est plutôt super, mais qui peuvent présenter des difficultés de franchissement en ne tenant pas compte du revêtement, de la nationale clean au sentier à ornières presque invisible en pleine forêt, ni du dénivelé, évidement. Donc, avec un VTT comme Vic et des bonnes guiboles ça passe, avec Civ, je gère avec quelques décrochages pour franchir un gué sur un pont en béton submergé par trente centimètres de flotte, ou une barrière à soulever et barbelés à écarter. Moi, ça me va, c’est du cross-country, et les sentiers, même à peine perceptibles, mènent toujours effectivement au bon endroit désigné comme point d’arrivée. Mais pour un cycliste route, ou même gravel comme c’est la mode actuellement, ce n’est même pas la peine, vous oubliez. En tout cas en Espagne. Bref. Aujourd’hui j’aurai bien été baladé par cette appli, traversant des champs par des sentiers single herbeux, ou perdu, j’ai bien cru, vu comme il fallait chercher les traces de ce qu’indiquaient les lignes du chemin virtuel sur l’écran de mon smartphone sur des chemins forestiers de bûcherons. Faut avoir confiance en la vision satellitaire de l’appli et te convaincre que ça va passer, si, si, « ‘tracasse ! » comme disent les belges. Et puis tu es autonome, il paraît, alors… Allez courage, force et honneur ;-(.
Cette petite étape de 60 km jusqu’à Sangüesa aura été bien animée en tout cas. Toujours sur un des caminos, l’aragonais celui-ci, je suis accueilli dans la petite auberge municipale, désuète mais bien entretenue, fonctionnelle, pour 5 € la nuit seulement; on m’autorise même à y passer deux nuits consécutives ! Génialissime ! Je vais pouvoir breaker – faire ma 1ère lessive en machine, oui oui, la première, il était temps – assurer une maintenance de la carriole avec quelques bricoles et réparations – réparer la crevaison de mon matelas gonflable – dormir si j’ai envie – visiter la ville – étudier de plus près mes prochains itinéraires – me cuisiner des légumes. Ah! Me cuisiner des légumes !!! C’est dingue tout ce qu’on peut faire en une journée, nan ? Nous sommes une petite dizaine à dormir là ce soir, je sympathise avec Carmelo, un basque de Pampelune, et Yordan, un excité de Castres. « On va se boire une bière, ou deux ? – Vamos, muchachos ! ». Et en rentrant, poireaux en salade et calamars en boîte : fiesta fiesta fiesta caramba !
Jour #40. Jeudi 13/04.
Sangüesa.
Comme prévu aujourd’hui, je glande et vaque. Tour de la ville et des édifices remarquables, deux églises, dont une avec un cloître roman fondée au XII ème siècle lors du passage de Saint François d’Assise de retour de son pèlerinage à Santiago, un palais baroque avec une avancée de charpente sculptée de gargouilles grotesques, un quai de promenade avec muraille fortifiée romane, une expo-concours de photos de très bonne tenue.
Je nettoie et entretiens le matos, je n’arrive pas à réparer la crevaison de mon matelas, j’ai bien bouché un trou, mais il y en a un autre qui se cache encore mieux, grrrr. J’écris et je sieste, je prévois les jours à venir et tente de faire un parcours en fonction de la température et du vent prévus, un peu comme un marin.
Car elle a bien chutée la température en 24 h, avec un maximum de 12°C en journée; le vent s’est un peu levé aussi et pourrait souffler de l’ouest dans les prochains jours – bon pour moi ça – et la pluie a humecté les pavés.
J’assiste la gérante de l’auberge, sympa, « Je fais le même job que toi tu sais ? Les draps, » los servicios « , la salle de bains, d’ailleurs j’ai fait celles des hommes et j’ai ramassé tous les draps, ils sont là. – Muchas gracias amigo », j’accueille les nouveaux pèlerins du jour, dont deux hollandais à vélo, je traduis les consignes et montre les lieux, j’y suis déjà un habitué en moins de 24 h. Un des deux hollandais, jeune pensionné de retraite est sur un parcours Espagne-Portugal-France -Italie-Allemagne, huit mois sur son vélo, électrique, certes, mais quand même, pas loin de 12 000 km ! Avec son compatriote, qui lui avance comme moi avec les guiboles et le corazón, on discute matos et on compare nos stratégies: lui a équipé son vélo de sacoches partout où il pouvait. Résultat, un poids similaire au mien. Intéressant.
Mes fringues sentent la lessive, l’attelage est nettoyé, vaseliné, demain ça devrait rouler sans difficultés particulières jusqu’à Jaca à 75 km. J’espère ce soir manger la spécialité locale, des haricots blancs aux piments verts. Et puis c’est tout.
In fine, d’haricots il n’y aura pas, pas la saison et les conserves sont épuisées ou les restaurants fermés au profit de quelques snacks. Je me retrouve au fond d’une immense salle de resto au décor céramique un peu turquisant, kitch même, blanc-bleu, devant un classique steack-frites-salade et une pinte. Un écran géant diffuse un match de futchball, Bayern de Munich contre Séville, 2 à 0, qui ne ravissent pas les ibériques, hyper fans. Je fais semblant de m’intéresser en levant de temps en temps la tête lorsque les voix montent, histoire d’échanger un signe, une mimique, un « Oh shit!» avec mes voisins téléspectateurs. Comédie de séduction, histoire de me fondre dans le groupe, mais je m’en contrefiche tellement ;-), loin, si loin dans mes tours de roues en solitaire. (:> 2750 km)
Jour #41. Vendredi 14/04.
De Sangüesa à Jaca.
La pluie n’arrête pas le pèlerin, dit le dicton. Pas le choix, ce matin en quittant mon auberge, il faudra bâcher étanche car le crachin est continu et la température avoisine les 8°C à 9:00. Rien de bien gênant, un crachin quoi. Après 30’ de pédalage je suis déjà bien chaud, d’autant que la sortie de la ville est de suite en côte longue de 5 km. J’emprunte une nationale nickel et presque déserte dans ce paysage brumeux, mais lumineux. Le soleil n’est jamais loin, mais pas là. Les conditions sont donc plutôt bonnes et je suis content de reprendre la route. J’y vais piano mais volontiers. Une fois les premières bosses gravies, je me retrouve à longer, pendant 25 km, le lac de retenue hydroélectrique de Yesa. C’est déjà un beau bestiau et le barrage par lequel j’entame ce littoral est vraiment imposant; à vu d’œil, en le dominant par la route, je dirais pas loin de 200 m de long pour 50 de large.
Ces paysages lacustres de retenues d’eau ne sont jamais très beaux, l’artificialisation est visible partout et la découpe des berges, qui laissent apparaître les différents niveaux d’eau retenue au fil de l’usage du barrage, ont un aspect d’après inondations où la vie a été chassée. Les arbres malingres y ont des troncs blessés par des submersions prolongées. Rien de balnéaire ne séduit. Mais la route qui serpentine toute la côte nord de ce lac est bien agréable pour moi, jamais plate, mais franchement négociable, sans difficulté particulière. Je vais remonter progressivement ainsi une vallée aragonaise sur 60 km, sous une pluie fine, continue, en un peu moins de cinq heures. Des premiers panneaux de signalisation indiquent la frontière française à quelques 10 km et les stations de skis pyrénéennes. Jaca, où je me dirige, est à 30 km juste au Sud de la frontière du Somport, une des entrées légendaires du Camino Francès avec celle de Saint-Jean-Pied-de-Port. Mine de rien j’aurai roulé à bonne allure et un peu bille en tête avec un break d’un petit quart d’heure seulement pour engloutir un micro casse-croûte en bord de route sous des chênes qui m’assurent suffisamment une couverture parapluie.
10 km avant la ville, je me mets à suivre de loin un cycliste qui tracte aussi une charrette, bi-roues, led clignotante et fanion de signalisation à l’arrière – tiens, un collègue ? – il est au moins à 1 km, je vais tenter de m’en rapprocher en forçant un peu la cadence, on aura peut être l’occasion de tchatcher de nos parcours. Je l’accroche, m’approche lentement, encore 100 m avant contact – puis … patatrac ! ma chaîne déraille et se coince sévère entre le petit pignon et le cadre, pour la Xième fois ;-(. Le temps de me remettre en route, mon lièvre a repris une bonne longueur d’avance, lui ne m’a pas encore vu et ne sait même pas que je le poursuis. J’y parviens presque en entrant dans la ville au moment où il bifurque à gauche pour traverser la grande avenue sur un passage piéton, perpendiculairement à moi, je peux donc le voir de profil, et m’aperçois qu’en fait la carriole est une poussette à toutou, le gars vient probablement de faire son tour avec son fidèle compagnon, un épagneul, genre, haletant toute langue dehors derrière sa capote en PVC transparente, c’est sympa, mais nous n’aurons sûrement pas l’occasion d’échanger sur le « voyager ». Il finira par m’apercevoir quand même, on se fait un signe, c’est déjà ça.
J’avais imaginé avant mon départ m’engager à reprendre un chien, compagnon de voyage, mais un tout petit petit, de poche, genre Parson Russell ou Fox Terrier, mon Milou du Tintin, qui aurait trôné sur Civ, et aurait gambadé sur les sentiers, endormi contre mon sac de couchage la nuit, une présence chaude et joueuse, et puis, bah, nan, trop compliqué, trop engageant, risqué même peut-être. J’ai bien fait. Mais il y aurait sûrement eu des moments très sympas et complices avec cette bestiole doudou.
Ville-frontière et de garnison, Jaca accueille et distribue le tourisme montagnard vers les différentes vallées rayonnantes. Le centre-ville commerçant, sans l’être de trop, est plutôt agréable: rues pavées luisantes, petites terrasses couvertes où l’on peut venir se morfaler des churros trempés dans de l’épais chocolat chaud, « Laissez m’en je reviens, le temps d’aller me poser chez les pèlerins ». L’auberge accueille à partir de 15:00, je patiente un peu. Mais il me tarde, car je suis presque plus trempé à l’intérieur de mes fringues, de sueurs et condensation, que sur les membranes de mes vêtements techniques étanches, et, ne bougeant plus, je sens le froid venir. Frisson dans le dos, aïe ! Je n’aime pas ça.
On m’accueille sympathiquement à 15:00, je file me prendre une douche, hélas pas très chaude, et change de fringues pour des sèches et ma doudoune chérie. Une trentenaire israélienne, « Chaï » se présente-elle, joviale, vient d’arriver, elle va faire des courses pour préparer à manger, « Tu as besoin de quelque chose ? – Euh je ne sais pas, je verrai merci ». Je suis un peu limite et finalement vais me faire une sieste. Au réveil en sortant du dortoir ça sent bon la bouffe jusque dans le couloir. Chaï a préparé un plat de pasta à la tomate et champignons et une salade verte qu’elle mange en tête à tête avec un hollandais, Peter, qui me paraît bien agité du bocal… J’en ai l’eau à la bouche et ça doit se voir. « J’en ai fait pour trois, vas y, mange, j’adore cuisiner pour les autres ». Mmmhhh ! Faire le goûter avec ce plat là, offert et partagé, me réchauffe le cœur. Du coup, « Ne bougez pas ! », je file dans une pâtisserie repérée en arrivant et reviens avec trois parts de gâteaux à la crème pour finir ce festin et y apporter ma contribution.
Bons procédés conviviaux. Nos conversations ne tournent qu’autour du chemin, et plutôt même des chemins, car c’est aussi ça ce territoire de pèlerinages vers Santiago, à la fois la diversité des parcours mais aussi de l’esprit de chacun d’entre eux, du plus convivial au plus solitaire, du plus branché au plus spirituel…Mes deux convives en ont fait des bouts de plusieurs, et le Francès jusqu’à Santiago. « Et toi en vélo, c’est comment ? – Euh, plutôt loup des steppes ». Et ce soir le loup va se coucher penaud avec un rhume et un peu de fièvre, – zut, je l’avais bien senti ce frisson dans le dos [:-( (:> 2815 km)
Jour #42. Samedi 15/04.
De Jaca à Huesca.
Avec la petite forme de l’enrhumé qui n’a pas bien dormi, je vais me lever le dernier à 7:30 – ce n’est pas bien tard non plus, admettez. Pourtant mes co-turnes, copains nocturnes, ont déjà tous deux pris la route au lever du jour et je suis tout seul dans l’auberge. Je petit-déjeune et range mes affaires sans m’affoler avec l’intention de passer en pharmacie dès l’ouverture à 9:00, avant de prendre la route, histoire de couper court à cet état fébrile. Manque de pot, c’est samedi et les pharmacies du centre ville sont fermées. Celle de garde est à l’opposé de ma direction de départ à presque 5 km. Tant pis, je vais faire sans, j’en trouverai peut être une à mon arrivée à Huesca, 90 km Sud-Sud-Est. Déjà le ciel s’est dégagé grâce au petit vent et le soleil est bien présent, les conditions sont donc plutôt bonnes, même si je ne pète pas la forme.
La neige tombée en altitude hier et cette nuit couvre les sommets des Pyrénées au nord, juste à côté. C’est fichtrement beau, mais je suis bien content et avisé d’avoir pris l’option plein Sud ;-D. Fuyons les amis, fuyons le froid. Dès la sortie de Jaca, nous entamons une ascension de douze kilomètres – ça réchauffe vite – sur une route tranquille dans un décor magnifique de pics et de forêts de résineux. J’avance tranquillement, fermement, régulièrement et contre toute attente, vu mon état au réveil. La beauté du lieu doit me transcender vraisemblablement et je suis tout sourire, à saluer la majesté de tel pic ou à féliciter la grâce de tel massif de fleurs sauvages. Je gère au mieux mon effort pour ne pas trop transpirer afin que mes fringues aient le temps d’évacuer l’humidité pour ne pas me faire avoir comme hier avec des frissons dans le déplacement d’air. La route, après ce col d’Oroel à 1100 mètres d’altitude, va d’abord se poursuivre en un long faux plat, serpentant comme une courbe de niveau – trop facile, je roule sans forcer à 20 km/h ! – puis se mettre à descendre non stop pendant 20 km au fond d’une vallée où coule une rivière comme dans le film éponyme avec Brad Pitt, mais sans lui. Mais avec Vic & Civ, et ma pomme, c’est largement mieux.
On fait des pointes grisantes à 50 km/h, on penche, à gauche, à droite, à gauche et de nouveau à droite, un vrai manège, qui me fait oublier mon rhume. J’ai d’ailleurs pris la précaution de ressortir mon tour de cou en laine mérinos, dont je me suis fait un masque pour bien protéger mes sinus, et avec ma visière du casque bien descendue sur le bout du nez je suis très confortablement au chaud, presque comme avec un casque intégral de moto. Juste parfait.
La fin de cette belle descente va se poursuivre par la traversée d’une route d’intérêts géologiques, un canyon en fait, où l’on fait du kayak, du rafting et du… canyoning ! Remarquables en particulier, les pitons dressés très hauts des Mallos de Riglos, avec ce qui parait un minuscule village à leurs pieds, qui terminent cette vallée.
Il me reste à parcourir 40 km plein Est sur une plaine légèrement bosselée. Et, miracle, le vent annoncé sur mon appli météo Windy est bel et bien là, soufflant de l’Ouest et donc ? Et donc ?… Dans le dos ! :-D. C’est la première fois que ça nous arrive depuis le début du périple, la première fois ! Et quel vent mes amis, qui nous pousse, tout en pédalant, jusqu’à plus de 50 km/h ! Tant et si bien que le fanion de Civ dans mon rétroviseur ne faseye plus, comme à l’arrêt, ça veut dire que les turbulences du vent-vitesse et du vent-arrière, qui nous pousse, s’annulent et créent un trou sans vent à cet endroit précis – c’est dingue ! – comme une ouverture dans un autre espace, une autre dimension presque, l’œil du cyclone dans mon dos, moi ça me fascine ce truc, et qu’est-ce qu’on trace, bon Dieu ! Obligés même de freiner en entrant dans Huesca !
Nous aurons parcouru 90 km en 4 h 30’, avec au moins un fichu beau col ! – J’hallucine et exulte. L’auberge des pèlerins me sera ouverte par un bénévole, que je contacte par téléphone pour obtenir la clef, comme indiqué sur la porte du gîte; un gîte pour moi tout seul cette nuit – cool ! – dans un quartier façon petite cité d’immeubles modestes, mais pas zone.
En attendant l’arrivée du bénévole, un malabar au look gangsta-rap, en tournée dans la cité avec son molosse de chien, m’accoste; il a une grosse croix chrétienne en pendentif, me salue, « D’où tu viens ? Santiago ? – Yep gringo !». Il lève le pouce, respectueusement. Il me tend son gros poing fermé, j’emboîte le mien dans le sien – « Si tu as besoin de quoique ce soit, j’habite là au premier avec ma mère, tu vois le balcon? », maman y est effectivement accoudée et me fait coucou, – « N’hésites pas, moi, c’est José. – Vicente, encantado. – Tu seras tranquille ici. – Pas de doute, merci pour l’accueil ». Re-check – give me five ! Il reprend sa tournée, après m’avoir lancé un clin d’œil. Yeah. J’ai la clef maintenant et je fais ce que je veux – royal ! Je m’installe donc comme chez moi, vais faire un tour au centre de cette ville historique mais plutôt pauvre et délabrée, qui possède une magnifique cathédrale romane restructurée gothique, avec un splendide retable baroque, sobre, sculpté dans de l’albâtre, donc monochrome et sans dorure clinquante, ce qui en fait une pièce rare et très belle, mais, je me répète. Je déambule par les rues bossues, me pose sur la place publique principale, où la population s’est installée pour regarder et écouter des danses et musiques traditionnelles exécutées par des minots. Je prends place sous les arcades, accoudé sur une table de bar ronde et haute en zinc, pour regarder l’événement du coin de l’œil et siroter une mousse, en me gavant des cacahuètes offertes. J’ai le sentiment d’être le seul étranger de la ville, pas de touriste ici. Je rentre tôt pour me faire des pâtes et profiter du havre de mon refuge – un pacha.
Quelle magnifique étape, quelle belle journée, malgré mon nez qui continue de couler même avec les cachetons que j’ai pu me procurer dans la pharmacie du quartier. Ça ira encore mieux demain. (:> 2905 km)
Jour #43. Dimanche 16/04.
De Huesca à Alcampell.
La journée d’hier devait être, à bien y penser, un précadeau d’anniversaire. En aurais-je un deuxième aujourd’hui, jour J ? Je passerai pour la première fois mon anniversaire, 57 ans, en solo, loin de mes proches. Je ne pourrai pas oublier, enfin, si , ça pourra m’arriver si je perds la mémoire, mais disons qu’a priori ce trip sera lié à cet anniversaire. Celui du chemin. Le premier.
Je quitte assez tôt ce sympathique refuge qui m’a été confié, vers 9:00, pour une étape de 90 km, qui me fera sortir du réseau des refuges et auberges bon marché pour pèlerins des caminos. J’ai pris du coup une réservation dans une pension dans un petit village, légèrement hors de ma route vers Puigcerda, un détour de 10 km.
Il fait très frais pour démarrer et je ne sais pas trop comment m’habiller, ayant encore de légères poussées de fièvre, qui m’ont valu une nuit un peu en apnée. Je bâche et on verra bien. Le ciel est laiteux mais devrait se dégager dans la journée. Je me perds un peu en début de parcours à travers les sentiers car mon parcours initialement prévu est détourné par une crue de rivière qui m’empêche de traverser à gué où je l’avais imaginé, je perds un peu le Nord. C’est un cavalier qui me remettra sur le bon chemin en se détournant du sien, sympa.
Si mon parcours n’est pas trop en dénivelé il sera par contre à 70% sur des sentiers agricoles ! J’adore toujours autant ce hors piste, parfois plus court en distance avec des raccourcis à travers le paysage, mais cela reste une option souvent plus éprouvante et plus lente. Le vent d’ouest, toujours présent, beaucoup plus léger qu’hier – dommage ! – contribue pourtant à me propulser à bonne allure dans cette région, où la culture du blé, qu’on arrose déjà, domine.
Sur le dernier tiers de mon chemin, mon deuxième cadeau arrive enfin. Le paysage change d’un coup, je me retrouve dans une zone très sèche et rocailleuse avec des collines aux sommets plats comme en Arizona. La terre et la roche sont d’un ocre jaune uniforme et le soleil tape fort, se réverbère partout, un décor presque désertique de western ! Géologiquement, je crois qu’on appelle ça une sierra, ou serra.
Des ruines de maisons en pierre ponctuent l’image et, comble du comble, au détour de l’entrée d’une mini vallée, surgit tout un village en ruine, perché sur une excroissance rocheuse, abandonné – après l’attaque des indiens ? – déserté après que la mine d’or fut épuisée ? Une pancarte indique « El desapoblado pueblo Rocafort » – peut être un village de bergers qui faisaient du fromage qui pique, ruinés par la mondialisation et l’agriculture intensive ? ;-(
Je circule dans cet atmosphère fantomatique et lourde de silence comme un gamin – mieux que dans un parc d’attraction thématique façon OK Corral – car ici rien n’est de carton pâte, mais authentique et sûrement trace dramatique de vies d’hommes.
Je n’aurai pas de bougies ce soir sur mon gâteau mais là, j’en aurai eu la cerise, car ce genre de paysage était dans les espérances de mon imaginaire de voyage. Yiiaahooo! Que sierra, sierra, what ever will, be will be. Ma chambre d’hôtel est minable, fonctionnelle et basta. J’y suis seul, accueilli par un vieux ronchon – bof ! :(. Mon repas d’anniversaire au bar d’à côté est plutôt goûteux, je m’offre des gambas et une part de gâteau au chocolat, je suis quasiment seul dans ce rade, avec la serveuse qui n’en finit plus d’essuyer ses verres, et un pilier qui sirote une bière sûrement éventée depuis le temps qu’il l’a commandée, ce n’est pas vraiment la teuf, quoi. Bah, demain le soleil se lèvera.
A la télé on parle des incendies de forêts dans les Pyrénées Orientales vers Perpignan, zut, c’est tôt, mi-avril. Encore une bonne raison pour justifier mon changement d’itinéraire initial qui devait m’amener jusqu’au Perthus et la Méditerranée côté espagnol. On ne m’aurait peut-être tout simplement pas laissé passer. (:> 3005 km)
Jour #44. Lundi 17/04.
De Alcampell à Oliana.
Depuis hier j’ai donc passé le cap des 3000 km, en plus de celui de mon anniversaire, là, je ne compte plus les km au compteur. On pourrait se dire, comme ça, ça y est, il est blindé le gars, la forme du viking ou du warrior comme certains d’entre vous, correspondants, m’avez qualifié dans vos gentils messages de soutien. Merci encore. Et bien, figurez vous, si vous ne l’avez pas perçu, au contraire de Sista M’Louka qui lit si bien entre les lignes et qui m’aura coaché tout du long de mon périple, c’est pas toujours le top moral, surtout depuis le début du retour. L’énergie est bien différente de l’aller. À la fois pressé de rentrer et à me demander ce que je fiche là tout seul, et surtout dans le doute d’avoir l’énergie d’y arriver. Et peut être même un doute sur ma légitimité à me permettre ce temps du chemin. Mais, car il y a des mais, rassurez vous: ce ne sont que des moments très passagers et qui presque systématiquement sont des humeurs du lever ; je fais mon peuchère en me voyant dans les miroirs des salles de bains, la tête des grands jours après des nuits qui n’ont pas toujours été très reposantes, voire mauvaises, malgré la dépense d’énergie quotidienne, et il faut de nouveau tout replier, remballer, la carcasse froide tire la patte à enjamber l’attelage, se remettre en route. Mais, car il y des mais, après les 10 premiers km tout ça est oublié, évaporé comme par magie et la joie revient – alléluia ! Allez Louison, Bobet, baisse la tête, t’auras l’air d’un coureur. Dopé à la dopamine, sûrement, voilà dans quoi je suis tombé. Vite, ma dose quotidienne, sinon je tue le chien! Peut être qu’en rentrant je vais être obligé de bosser pour Uber eat pour décharger quotidiennement ce trop-plein ? Et aujourd’hui même scénario, pas la joie devant mon assiette quotidienne de céréales mouillées à l’eau chaude et au lait concentré et mon mug d’infusion, sauf de quitter cette piaule insipide et tristounette et ce village déprimant…Mais…
J’ai tracé un parcours pour aujourd’hui qui n’empruntera que des routes – donc fini les sentiers – et avec un défi de 105 km pour entrer déjà bien en profondeur dans cette longue vallée qui se dirige vers Andorre à l’Ouest, et Puigcerda à l’Est, mon objectif pour demain en passant la frontière et atteindre mon refuge chez Jean et Dom à Mont-Louis.
Le défi sportif est aussi un moteur qui me permet de neutraliser voire d’oublier ces humeurs bluesy du matin. D’autant que j’ai plutôt confiance en ma condition physique et que toutes mes étapes, mêmes difficiles, ont été des moments de bonheur… Je devrais peut-être m’en rappeler tous les matins ?
Et cette journée se passe comme sur des roulettes ;-), j’avale les distances, je digère la route, j’arrondis les côtes, je me surprends même à ne m’arrêter pour la première fois qu’au 80ème km, dans la ville de Ponts, pour me régaler d’un croissant et d’un double expresso. Plus que 25 kil d’ici à mon escale à Oliana ? Les doigts dans le nez ! Enfin, pas trop quand même, vu mon état encore bien enrhumé, coulant. Le décor de sierra est encore plus gigantesque qu’hier tout au long de la route, minéral et sec; les piémonts présentent de ce coté-ci la partie fracturée du soulèvement des Pyrénées, c’est à dire plutôt des falaises gigantesques qui se dressent, que des coteaux arborés comme on en trouve sur le versant Nord coté français. Et moi, tout petit petit, j’avance là dedans, je m’immisce, mètre après mètre, des fois plus vite dans les descentes – nous faisons une pointe bien méritée à plus de 60 km/h, tête dans le guidon durant 3 km – grisant! À l’entrée d’Oliana j’ai réservé une chambre dans un Hôtel-Motel, en bord de route, mais juste ce qu’il faut en retrait. Le tourisme des motards est important ici. Dans le hall d’entrée on expose même quatre beaux spécimens anciens, Bultaco, KTM et NSU. À part moi, un groupe de dix aficionados de la bécane, allemands, encadrés par un tour operator ibérique, boivent des choppes – tiens j’en veux bien une aussi, sirotée face à la montagne. On n’est pas bien, là, mon Vinvin ? Mouais, on serait ingrat de se plaindre. Et même pas une courbature, en plus !
En regardant les loustics venus cramer de la gomme sur l’asphalte, je me rends compte que je prends de plus en plus conscience de ces nécessités de changement d’attitude vis à vis de nos manières de voyager, de se faire plaisir. L’exemple de la horde de motards est de plus en plus criant à mes yeux. Je suis motard, j’en connais les avantages, notamment sur la fluidité de circulation urbaine. A t-on jamais vu un bouchon provoqué à l’entrée d’une ville par des deux-roues motorisés trop nombreux ? Non, jamais. Par contre l’usage d’une bagnole par un seul conducteur ? Ce sont 8 véhicules sur 10 concernés aux heures de pointes qui bloquent la circulation, avec toute la pollution que cela entraîne !
Pour revenir à mes motards, je crois pouvoir affirmer que je sais de quoi je parle. Petite démonstration : si ces gars souhaitaient vraiment voyager ensemble, alors l’usage d’un minibus pour le groupe eut été sept à huit fois moins polluant, car en additionnant la consommation moyenne de chacune de la douzaine de moto engagées sur ce trip, soit pour des moto en bon état et récentes une conso de 6 l/100 km , on arrive à un total de 72 l cramés ! Le minibus même chargé n’en aurait pas fait 15, you see ? C’est le même argument prôné pour les transports en commun urbains évidement. Ce n’est pas le même plaisir de rouler en bus ou en moto, je sais, et c’est bien cette remise en question de plaisir qui se pose. Réfléchissons-y. Je ferme les ( ). Point, à la ligne.
Je profite grandement du confort de ma chambre néo-classique spacieuse avec terrasse et baignoire. Je me laisse couler d’ailleurs dans le minibain d’une eau la plus fraîche possible, histoire de me détendre les muscles, anesthésiés par le froid, à défaut d’un caisson de cryothérapie à – 140 °C, ;-))). L’eau savonneuse finira le job d’une petite lessive de mes dessous chics et techniques de cyclopèdiste, qui iront pendouiller sur la terrasse, où j’irai même jusqu’à faire une sieste face aux falaises qui signent l’entrée de la vallée dans laquelle je m’engouffrerai demain. 115 km au programme ? Ça va le faire, si la météo, annoncée médiocre et froide en altitude, ne se gâte pas plus que prévu – l’ascension m’amènera tout de même à 1600 m d’altitude. Je ressortirai mes gants de ski du fond du sac en prévision. Que sera sera. (:> 3110 km)
Jour #45. Lundi 18/04.
De Oliana à Mont-Louis.
J’ai quitté ce matin ce sympathique motel, et ses très gentils jeunes patrons, sous un ciel très chargé; les nuages sont accrochés aux montagnes et n’en bougent pas. Ne connaissant pas le coin, je suis bien incapable de lire ce qui se trame là. Va t-il pleuvoir ? J’anticipe dans ce sens et revêts au moins mon pantalon de pluie, même si ce n’est pas forcément très agréable pour pédaler, car c’est le plus gênant à enfiler en cas de surprise sur la route : se déchausser, enlever mon bas bermuda à remplacer, enfiler le truc, en équilibre instable sur une jambe, les pieds écrasant à tour de rôle mes chaussures qui me servent de tapis, se rechausser, etc… – et tu es déjà mouillé !
Je n’ai la tête aujourd’hui que dans l’étape à effectuer et la manière de la gérer. Car elle sera longue et exclusivement en ascension, soit-disant modérée, 1400 m de dénivelé en pentes douces de 5 à 8 % :-(. Des faux plats pentus, en fait, nan ? Ça devrait être ma dernière étape difficile, car une fois passé ce col des Pyrénées par Mont-Louis, je vais redescendre rapidement dans les plats pays des bords de la Méditerranée. Donc, gros dernier défi aujourd’hui pour arriver chez Jean et Dom, en remontant ces vallées presque interminables pendant 9 h estimées, dont seulement 1 h de break accordé. Je sais que je passerai presque littéralement la journée la tête dans le guidon, je regarderai peut-être un peu ce qui défile par dessus mes lunettes et derrière ma visière, mais vraiment rien de contemplatif dans la posture, abattre les distances pour arriver au plus vite avant le froid annoncé, voire les intempéries. Je ne peux pas dire que cette étape soit envisagée très sexy, avec cet état d’esprit concentré sur les tours de roues. Je connais la fin du parcours à partir de Puigcerda car nous y étions descendus l’été dernier en voiture depuis Mont-Louis lors d’un séjour éclair chez nos potes, et j’en gardais le souvenir assez précis d’un passage bien raide, tout en virages sur 25 bornes. Et, comme aujourd’hui ce sera cette fin de parcours que j’emprunterai, après les 90 km d’ascension modérée continue, je m’attends à être limite pour le finish, jusqu’aux 1600 m d’altitude. C’est un peu à la fois l’étape d’endurance et contre la montre. Vous l’aurez compris, ce franchissement, à tout prix dans les temps, m’accapare et me préoccupe un peu, doux euphémisme.
La journée commence dans un décor de vallée très encaissée, au fond de laquelle coule le Sègre, dont on capte les eaux en aval à la sortie Nord d’Oliana, dans un immense lac de retenue avec barrage hydroélectrique. La route principale que j’emprunte est percée régulièrement de tunnels, que je n’ai pas toujours le droit d’emprunter quand ils sont trop longs, obligé de les contourner par des routes de service qui rallongent le parcours par des azimuts, zut. En amont de ce captage d’eau, la rivière, plutôt vive voire tumultueuse, a tracé et entaillé son chemin à la force du courant. Les coteaux escarpés sont très boisés, essentiellement de résineux, l’ensemble avec lac et rivière me fait penser aux images que j’ai des paysages du Montana. La vallée s’ouvre ensuite au bout de 40 km sur la ville-carrefour de La Seu D’Urgell qui distribue les routes vers les stations de sports d’hiver, vers Andorre, et vers la vallée de la Cerdagne qui m’intéresse, au bout de laquelle se trouve Puigcerda, ville frontière avec le France, et parmi les plus anciens passages d’un des chemins vers Compostela venant d’Arles via Narbonne, très peu pratiqué de nos jours.
L’ancien comté catalan d’Urgell, rattaché à celui de Toulouse dès le bas Moyen-âge, lui est intimement lié car fondé lors des guerres contre l’envahisseur musulman maure, le pèlerinage de Saint-Jacques ayant été conçu au même moment pour récolter des fonds et financer lesdites batailles, les reliques ça sert à ça: récolter des dons sous prétextes de protections pour le donateur et promesses de beaux jours et de bonnes places au premier rang dans les strapontins des nuages de l’au-delà. En total anachronisme, j’avais d’ailleurs vu, au musée de la cathédrale de Santiago, des représentations du Saint belliqueux et vengeur, à cheval, terrassant des maures de son sabre, alors qu’il avait vécu, selon la légende, plus de 1000 ans avant les premières croisades! N’est pas Jeanne d’Arc qui veut, bon Dieu ! 😉
La très large vallée de la Cerdagne est une espèce de fausse plaine, résultante de je ne sais plus quel phénomène d’effondrement glaciaire – lac ou glacier ? Bref. En tout cas, je dois la remonter sur 70 km, ça, je sais. Et contrairement à hier, avec un petit vent… de face, re-zut ! J’abandonne le vêtement de pluie qui m’entrave plus qu’autre chose et réenfile mon bermuda extra large – trop bon ! Bien déterminé à ne pas me laisser submerger ni par le doute ni par l’épuisement, je vais avancer tout du long sur le fil du rasoir, pour donner au mieux la plus juste énergie qui me donnera quand même l’impression d’avancer, et la retenue nécessaire pour en garder sous la pédale et conclure le franchissement de la dernière montée de Saillagousse sans jeter l’éponge.
Le paysage ample et ouvert me donne l’impression d’une grande respiration possible, ça aide, la vue porte loin sur les sommets encore un peu enneigés, peut être même depuis les derniers jours. Le rendez-vous avec mes amis est fixé, on échange quelques derniers SMS, ils rentreront dans la nuit après une longue route: retour d’un moment de regroupement familial, amical, obligé et nécessaire autour du passage vers un autre chemin d’un proche, mais leur maison m’est ouverte, « Fais comme chez toi, le feu dans la cheminée n’attend que ton allumette, le réfrigérateur cache un petit plat pour toi et plein d’autres bonnes choses ». Aucune côte ne pourra m’empêcher d’atteindre ce havre, ce refuge, cette chaleureuse hospitalité.
À cette altitude, entre 1400 et 1600 m, à partir de 16:00 et en cette mi-avril, avec ce petit vent, la température ressentie en pédalant est en dessous de 10°C, 5 même au niveau du bout du nez et des doigts. Les genoux, eux, par contre, en perpétuel mouvement, sont comme anesthésiés, ils tournent et s’abrutissent, ne se posent plus de question, il faut tracter avec couple dans le rythme et sans à-coups, négocier chaque pourcentage et virage, se faire une raison, ça sera comme ça à 6, 7 km/h maximum jusqu’à la porte de la maison. Cette dernière heure et demie est suspendue dans une autre dimension, c’est la dernière des dernières grosses difficultés, les amis, les mantras en mode monologue pour nous porter jusqu’au bout, on va y arriver. Et on y est arrivé. Merci. Merci.
La maison-chalet nous attend, posée sur ce grand terrain pierreux qui domine la ville fortifiée de Mont-Louis. La clef est bien là où les amis me l’avaient indiquée, j’ouvre avec impatience. Je jouis de pouvoir me déposer là de tout mon poids, lâcher l’affaire et me laisser porter par l’accueil qui m’a été préparé avec tant d’attention et de bienveillance. Je me réchauffe, je mange, je me love dans le canapé en buvant quantité d’infusion pour réhydrater et drainer les muscles de mes jambes qui ont tout donné encore aujourd’hui.
J’écris sur fond de jazz en attendant l’arrivée de Dom et Jean vers 22:00, histoire d’une embrassade fraternelle avant de se souhaiter une bonne nuit, c’est bon d’être chez vous les amis. Merci. (:> 3225 km)
Jour #46. Mercredi 19/04.
Mont-Louis.
Mmmhhh. Dormir. D’une seule traite, re-mhhhhmmhh… De l’autre côté de la fenêtre, s’annonce depuis mon oreiller une belle journée ensoleillée, sur les sommets blanchis et le ciel dégagé. Il me revient qu’on est quand même à 1600 m d’altitude ! Magnifique paysage pour ouvrir les yeux… Vraiment, ça pète, la montagne, dans ces lumières-là. Même si, au-delà de la carte postale, je sais pertinemment que cette image masque l’énorme problème de la sécheresse dans cette région aussi: même à cette altitude tout est déjà jaune, il n’y a pas eu de neige ni de pluie depuis 2 mois. Les incendies du côté de Perpignan il y a quelques jours étaient plutôt considérés comme un phénomène estival…
Je retrouve mes esprits et finis d’ouvrir les yeux devant un bon café, long petit déjeuner avec mes hôtes, long à souhait. Étirer la journée et les jambes sera un bon programme pour aujourd’hui. Je suis emmené en voiture aujourd’hui. Notez bien que je veux dire que je remonte pour la première fois dans une voiture aujourd’hui, depuis mon départ, si vous voyez ? Sept semaines sans monter dans un véhicule !!! Oui oui oui ! Mon record, depuis quand ? Peut être là première fois de ma vie ! C’est possible, nan? D’aussi longtemps qu’il m’en souvienne… Sérieusement! Depuis que je, que nous sommes nés ? Sept semaines sans monter dans un véhicule ? Ben oui. Ça me donne un peu le vertige. Par rapport au seulement sept semaines passées sur la selle de Vic… C’est énorme… Et je me laisse conduire sur le siège passager arrière, princier, j’ai l’impression de découvrir une sensation, translation, corps en déplacement sans rien faire… les images défilent par les fenêtres, et je confirme que moi je ne fais rien, immobile, aucun effort je veux dire, pour aller d’un point A à un point B, en l’occurrence de la maison au restau, Yiihoo, où les amis m’invitent pour mon anniversaire dans un Japonais, dans les Pyrénées Orientales (les «PéO» comme on dit ici)! Dans l’enclave espagnole de Llivia.
Ça fait beaucoup en décalage d’un coup, de là d’où je viens ;-), mais chouette et gourmand cadeau. Super adresse, où j’ai fini de retrouver mes esprits sous les saveurs et le goût.
Minot, à 11 ans, 1977, marraine Dédé m’avait déjà fait le coup. Aller manger chinois pour la 1ère fois de ma vie, à Niamey, au Niger, où elle m’avait invité chez eux en vacances, pour mon anniversaire aussi, si si, mais j’y étais allé en avion, c’était pas pareil. L’avion, c’est pas pareil… Faut reconnaître. Air Africa, cendriers dans les acoudoirs et autorisation de fumer jusqu’à en remplir la moitié haute de la cabine, nuages dans les nuages… Il y avait encore plein de neige, il faisait sûrement -10°C à mon de départ de Pontarlier, et +42°C, c’est sûr, annoncé par le commandant avant l’atterrissage, encore vêtu de mes fringues hivernales de départ, ;-(((. Je vous dis, c’était pas pareil. Mais vrai, et une autre histoire. Maintenant les 40°C on les atteint dès les tous débuts d’étés, dans nos pays tempérés…
En rentrant, le circuit que Jean nous fait faire sera une boucle qui nous fera remonter par cette dernière côte gravie avec Vic & Civ hier, il y a 20 h, par Saillagouse. C’est bien la même côte, si si, mais c’est pas pareil non plus, depuis un siège passager arrière de voiture, je confirme, c’est pas pareil du tout. D’ailleurs, rien n’est pareil aujourd’hui. Par contre pour s’étirer les jambes, aujourd’hui, c’est mieux, je confirme ça aussi 😉 J’irai même en profiter arrivant à la maison pour faire una siesta ———– longue.
Nous finissons la journée – un gourmand chez les gourmands – par un repas maison, succulents petits légumes mitonnés par l’une, viande braisée dans la cheminée par l’autre, je suis bel et bien en France, je suis bien chez Dom et Jean, vraiment bien, mes deux anges câlins, et je confirme, c’est pas pareil. (:> 3225 km)
Jour #47. Jeudi 20/04.
De Mont-Louis à Niéfach.
Je vais encore profiter ce matin de l’hospitalité des amis et flemmarder dans le périmètre proche de la maison. En fait, depuis mon arrivée avant hier soir, je ne m’en suis pas éloigné de 10 m, accompagnant Jean pour voir les derniers travaux d’extension de ce grand chalet, un tour dans la serre, et me hisser jusque dans la voiture, mais sinon, nib, je suis resté dedans, un dedans cocon, un dedans contenant, un dedans tout à l’opposé de mes dehors permanents et mouvants, sans limite, de ces 47 derniers jours. Là, à l’intérieur de la maison très lumineuse et ouverte sur le paysage, j’ai retrouvé cette sensation agréable d’un cadre sécure où se poser. Peser de tout mon maigre poids. Laisser mon poids peser. Me reposer de tout mon poids, presque immobile. D’être immobile et de laisser le monde tourner, sans lui tourner autour. Cette sensation du « home sweet home » qu’on éprouve en rentrant chez soi. Notre « home » est encore un peu loin, presque 400 km, en 4 ou 5 étapes encore, mais je suis déjà dans la joie de m’y retrouver bientôt, après cette longue traversée:«Terre! Terre !»
Je boucle mes affaires et partirai après midi. Après le dernier « plat de pauvre » concocté par Dom, constitué d’une modeste salade de pommes de terre et carottes aux harengs fumés, succulente et qui plus est parmi mes recettes préférées, pour laquelle je suis capable de me relever la nuit et venir piocher une ou deux cuillerées dans les restes du saladier du réfrigérateur – avec la salade de choux aux lardons. Ce « plat de pauvre » fut, enfant, celui qui me permit d’apprivoiser mes relations avec cet homme qui entrait dans ma vie, Jeannot, mon beau-père qui débarquait avec quelques recettes nouvelles, dont cette marinade de harengs fumés. Bien meilleure à mes papilles, avec ses oignons confits, que tous les saumons fumés qui faisaient le top 3 des plats exceptionnels à l’époque de Noël. Bon, un p’tit saumon d’Islande ramené par Dom, je dis pas, c’est bon aussi ! Avec Gaby, ma belle-mère, ce fut le museau de cochon en gelée qui nous rapprocha, les mardis soirs avant « Les dossiers de l’écran ». À chacun ses madeleines proustiennes. Enfin bref, si vous voulez me faire plaisir, vous saurez ;-).
Dom m’offre et accroche à Civ une nouvelle amulette, un pendentif avec un bouddha doré dans une inclusion de résine qui viendra danser au côté du chapelet en plastique bleu de Fatima: il faut assurer la protection du voyage jusqu’au bout, for sure ! Du plus bel effet.
« Ciao et merci pour tout les amis. – Fais bien attention, la descente est raide. – Yes, I know ! ». De Mont-Louis et sa citadelle fortifiée Vauban, classée patrimoine Unesco, je vais passer, en moins de 60 km jusqu’à Niefach, de 1600 à 200 m d’altitude, l’équivalent de ma dernière étape en deux fois plus court et plus rapide, presque sans pédaler pendant la moitié du trajet. Trop bien ! Ça circule dans cette vallée de la Têt, mais c’est gérable:les conducteurs à cette heure ne sont pas encore trop excités et me laisse le temps d’avancer, – assez vite, quand même, hein, faudrait pas pousser – et de les laisser passer, en m’écartant sur un îlot de dégagement. Je traverse la rue piétonne et touristique de l’autre cité Vauban remarquable en bas de la vallée, Villefranche-de-Conflent, puis Prades. Je suis là au pied du Mont Canigou, puis Marquixanes, et à droite, cette petite route qui se dirige vers Espira-de-Conflent où nous avions avec papa passé des vacances en camping, chez Mr Vigaros, en 1975 ? Puis Vinça, Ill-sur-Têt, où je retrouve le balisage de l’ancien Chemin des Piémonts vers St Jacques, celui qui vient de Narbonne et passait justement à Puigcerda, et enfin Niéfach où je serai accueilli chez Moktar, dans son immense maison de village en chantier, frère de Sista M’Louka. Maçon, en arrêt de travail, cassé, et percussionniste de darbouka talentueux, amateur de rythme en 6/8 orientalisant, façon Cheïka Rimiti dont j’adore les psalmodies transes. Nous devisons musique gnawa et enseignement, « Ton avenir, khouya, crois moi !» – jusqu’à tard dans la nuit. Belle soirée et chouette rencontre. (:> 3285 km)
Jour #48. Vendredi 21/04.
De Niéfach à Boujan-sur-Libron.
Jusqu’à Boujan-sur-Libron, proche périphérie Nord de Béziers, je vais devoir de nouveau enquiller 115 km… Le fil conducteur des prochains jours, en gros points grossièrement cousus, est de remonter en la croisant, ci et là, la voie d’Arles de Saint-Jacques: Narbonne > Béziers > Montpellier > Nîmes > Arles – sur un parcours faussement plat à travers ces coteaux de vignobles du soleil du midi, Rivesaltes, Roussillon, Fitou, La Clape, et plein d’autres. J’empreinte tant des nationales, la N9, que des sentiers agricoles, ou les longues berges du canal de la Robine le long des étangs narbonnais, vers Sigean et Gruissan. Je croise à 10 m à ma droite, en sens inverse, un TGV (qui descend vers Barcelone ?). Á pleine vitesse de croisière, peut-être plus de 200 km/h – waouh ! – le choc, pour moi qui tire la langue face au vent pour maintenir une moyenne à 12 ! Soufflé comme par une déflagration !
Le ciel est resté couvert toute la journée mais sans qu’aucune goutte n’en tombe – sec de chez sec partout – on arrose aussi ici, déjà. Les dernières bosses, très rapprochées et successives, au sud de Béziers, me donnent quelques sueurs auxquelles je ne m’attendais pas, et la traversée de la ville non plus d’ailleurs, dont le centre historique est tanqué sur une belle colline semblable à celle de la Bonne Mère de Marseille, dans le genre. Béziers, c’est un retour préliminaire à Marseille, en plus petit, préliminaire quoi. Le centre ville est, de ce que j’en traverse, brassé par une population majoritairement du pourtour méditerranéen, présence maghrébine aussi importante dans la mixité que chez nous: bouges, kebabs, hommes en terrasse devant un café qui doit durer de longues heures, rues encanaillés par des ados provoc’, aux limites plus que chewingum, capables de t’interpeller, malgré ta tête de daron de plus en plus hirsute, comme si tu étais leur pote, obligé de les remettre à leur place de minots pour pouvoir poursuivre ton chemin, en pleine zone piétonne, à la sortie de leur collège – ambiance. Retour un peu brutal à l’agitation et aux codes urbains. Shit ! Anyway…
Les amis de Sista M’Louka qui m’offrent l’hospitalité ce soir, Raymond et Jean Christophe, habitent juste à la périphérie, Boujan sur Libron, au Nord. Sans façon, le gîte et le couvert sont généreusement donnés en cadeaux au vagabond que je suis, « On est comme ça nous. Vas-y reprends des lasagnes, tu en auras encore besoin demain. Et fais attention au lit, tous ceux qui y dorment y sont comme aspirés et ont du mal à se réveiller le matin, si tu ne veux pas partir trop tard ;-). – Ouais ouais, t’inquiète j’suis plutôt un petit dormeur. – Mhhh-mhhh on sait. C’est ce qu’ils disent tous ». > 21:00 rideau dodo… (:> 3400 km)
Jour #49. Samedi 22/04.
De Boujan-sur-Libron à Saint-Gély-du-Fesc.
—> 9:00 debout… Ooops ! J’ai du être piégé, un élixir sur l’oreiller, ou ce petit goût dans les lasagnes (?)
Mes deux hôtes sont déjà partis bosser quand je me lève, l’un dès 4:00 pour son taf chez Leclerc au rayon frais, l’autre à 9:00 dans son propre salon de coiffure en dessous de la maison. Je ne les ai même pas entendu bouger, c’est que j’en écrasais vraiment! Plutôt très rare. Happé par le lit magique ? Cette étape longue d’hier n’y est pas pour rien bien sûr. Encore un grand Merci ! à vous aussi, les « sans façon » hospitaliers, pour votre générosité, et à bientôt j’espère. Et deux anges de plus, deux !
Aujourd’hui jusqu’à Montpellier, ou plus précisément Saint-Gély-du-Fesc, à 12 km au Nord-Ouest, là où je serai accueilli chez nos amis Catherine et Daniel, il n’y a que 75 km. Ça me suffira largement assez.
Le ciel est toujours gris, plus chargé qu’hier, mais rien de menaçant et la température entre 15 et 20°C est idéale pour rouler à vélo. Je vais essuyer quelques gouttes rafraîchissantes en traversant tous ces domaines viticoles du Languedoc. Cette petite pluie fera ressortir cette odeur si caractéristique du goudron mouillé, le pétrichor , ainsi que de la terre bien sûr, mais pas que. M’entête cette odeur que je connais depuis l’enfance des vacances à l’île de Ré, qu’on retrouve partout en France en tout cas, lorsqu’on traverse des régions viticoles. Et ce n’est pas l’odeur de la vigne, mais elle y est intimement liée, c’est celle des traitements dont on la pulvérise. Difficile à décrire une odeur chimique, à la fois doucerette et âcre, mais j’y associe ces traces bleutées sur les feuilles du raisin blanc du « papy Charon » et son pulvérisateur en tôle zinguée qu’il portait dans le dos. J’espère que ce n’est que celle de la bouillie bordelaise et non pas celle d’un phytosanitaire Monsanto (???) Et encore, je ne suis même pas sûr que cette bouillie soit si inoffensive, dite naturelle tout en étant reconnue toxique, ce qui n’est pas incompatible… Mais c’est étrange tout de même, ce parfum flottant sur tout notre territoire, nan ?
En tout cas, ce ne sera pas encore ces trois gouttes qui suffiront à redonner espoir hydrique. Dieu, ce que c’est sec ! En remontant une jolie vallée héraultaise, où de petites combes sont occupées par de microexploitations agricoles, lopins maraîchers, alignements de quelques dizaines d’oliviers, vergers et enclos pour quatre chèvres et un âne, l’ensemble cerné par des coteaux de garrigue, je me rends encore une fois compte de ce stress et de ce manque d’eau car, hormis la lumière et la chaleur plombante pas encore atteintes, j’ai l’impression d’être en plein été, tant tout est déjà jaune et rabougri.
Arrivé au détour du col, qui me fait rejoindre la départementale longeant l’A75 descendant de Lodève vers Montpellier, c’est cette fois-ci le décor funèbre des forêts fantomatiques incendiées l’an dernier qui donne le ton et le coup de grâce, ouch! L’odeur du bois brûlé se réveille, elle aussi, avec cette ridicule averse de pluie sèche qui ne mouille même pas mon gilet technique respirant… Je décroche ma gourde et me désaltère de quelques gorgées du précieux liquide, un peu tiède, centilitres peut être plus volumineux que ce que la plupart des végétaux ont reçu du ciel en plusieurs mois ici, j’ai de la chance moi, mais ça craint, nous ne sommes que le 22 avril ! Une grande biche, adulte et solitaire, traverse en bondissant la route à cinquante mètre de ma roue. Dans la garrigue et ses buissons, son postérieur blanc n’est bientôt plus que la trace fugace de cette vision de vie sauvage en lisière urbaine maillée d’asphalte. Ça me rappelle la harde fuyante croisée en périphérie de Pau. Et toi, bichette, auras-tu bu tout ton saoul d’eau claire aujourd’hui ?
Je traverse et sillonne les collines de la longue étendue pavillonnaire de la commune de Saint-Gély-du-Fesc, banlieue tentaculaire de Montpellier, pour arriver chez nos tout doux amis en fin d’aprem’, attendu encore pour une soirée douillette au coin du feu avec fille et petits-enfants, adorables ados intrépides. (:> 3475 km)
Jour #50. Dimanche 23/04.
De Saint-Gély-du-Fesc à Arles.
Je me lève le premier ce matin: c’est un peu grasse mat’ dominicale pour toute la famille. Je profite de la vue sur le jardin pour déjeuner avec moi même, en reflet dans la fenêtre, dans un coin de la cuisine de cette maison d’architecte, tout en coins et recoins, escaliers et demi niveaux, que j’aime vraiment beaucoup. J’aurais aimé moi aussi pouvoir dessiner ma maison comme mes hôtes purent le faire avec le frère de Catherine dans les années 80. J’aurais eu plein d’idées. Puis la maisonnée s’éveille, yeux encore pleins de sommeil. « Je peux me refaire un café ? ».
Avec les filles, on se dit au revoir dans la rue, dans un gros hug de « à la prochaine fois ». Et cinq anges, cinq! Pour la seulement quatrième fois du périple, je vais rouler accompagné. Pas longtemps, certes, mais c’est le geste qui me touche. Daniel, d’abord, tente de rouler avec Vic & Civ, c’est le premier qui me demande et ose enfourcher l’attelage – faut apprivoiser le truc, pas facile et lourd, hein ? Puis il sort son VAE de ville de belle fabrication et m’accompagne jusqu’à la sortie de la commune pour me souhaiter bonne route. « Ciao, frère Daniel, hasta pronto ! ».
En descente sur pistes cyclables jusqu’à la sortie de Montpellier sur 20 km, je n’ai qu’une hâte aujourd’hui: arriver au bout de cette étape, qui sera la dernière pour arriver à Arles. Là, je retrouverai ma chère et tendre qui se sera arrangée pour revenir de son week-end cévenol, et me pick-uper au passage avec le van. Ça, c’est de l’organisation !
Nous avons rendez-vous en fin d’après-midi, ça me laisse une bonne marge pour enrouler les 95 km de l’étape sur le plat pays nîmois et camarguais. En parlant de plat, je m’offre celui du jour à Lunel, très animé ce dimanche midi: les terrasses sont pleines. À défaut d’un paysage intéressant jusqu’ici, au moins me régalerai-je les papilles d’un tendre rôti de porc confit sauce au cidre, acide juste comme il faut, garni de simples frites maison, croustillantes et moelleuses à cœur, salade verte composée – un plat du jour bien tradi’, mais ô combien gourmand.
L’entame de la traversée du pays des vignobles des Costières-de-Nîmes se fait d’abord lentement, le temps de la digestion. Plat et monotone, il n’y a qu’autour de Cailar et les bords d’un joli canal arboré de platanes en pleine forme que je me plais à rêvasser lentement. La seule vie un peu sauvage qui me sera donnée d’observer avec amusement aura comme protagonistes des toros et vaches noirs typiquement locaux – belles bêtes encornées pointues, qui serviront dans les rues ou arènes aux amusements et animations folkloriques, pour la joie des estivants, petits et grands, venus en pèlerinage se racheter une bonne conscience, ou une casquette à l’effigie des Saintes Maries venues de la Mer il y a longtemps – toros paissant paisiblement et naïvement en ignorant leur sors, dans un champ vert pomme et jaune colza, bovidés majestueux et austères surmontés de dizaines d’aigrettes blanches, petits échassier élancés qui les chevauchent – devrais-je dire taurauchent ? en toute impunité, zigzaguant entre leurs pattes en tranquillité symbiotique, exercice de style et danse circassienne de haute voltige.
Je pédalerai ensuite, sur les 30 derniers km depuis Saint-Gilles, résigné à ne pas être diverti par ce paysage un tantinet monotone. J’attaque alors un jeu de course de vitesse dans cette morne plaine: tant qu’à pédaler, y mettre un dernier challenge ludique: boucler l’étape sans descendre en dessous de 25 km/h, en moins d’1,5 h, pour arriver en Arles à l’heure du thé, accompagné d’une pâtisserie ou d’une glace en terrasse, bien méritée, voire les deux. La gourmandise est un joli moteur. Les jambes sont chaudes, les pneus aussi, le macadam est presque lisse, alors je file, casque au vent, visière anti moustique rabattue et chuintante du déplacement d’air jusque dans mes oreilles, tête baissée tel Poulidor , et zyva ! Go ! Roule, ma poule !
Dans le rétroviseur, que je lorgne régulièrement d’abord pour me prémunir des voitures qui rentrent de week-end, le ciel s’assombrit vraiment, semble vouloir me damer le pion et me doubler. Rattraper par le peloton de nuages et une dernière pluie sur la route pour ces ultimes kilomètres ? Ça serait vache. J’appuie et tire d’autant plus sur mes pédales automatiques, pointe à plus de 30 km/h – un dernier pont par dessus le Rhône – pour entrer victorieux sur les boulevards arlésiens, le poing levé, exultant d’un grand « YES ! » à haute voix, comme un minot seul dans sa tête, pris à son jeu, tout sourire jusqu’à la ligne d’arrivée devant le manège forain pour enfants sur le grand Boulevard des Lices, où se déroule tous les samedis un magnifique marché provençal; c’était hier.
16:30 ! J’ai fait la nique aux nuages, me v’la maillot jaune de mon tour intérieur, fier avec Vic & Civ qui halètent autant que moi, nous rendons l’antenne, à vous les studios. Il ne faudra qu’une demi-heure – montre en main réglée comme un coucou suisse, pour que la voiture-balais de ma dream team au cinquième coup me rejoigne sur ce boulevard élyséen – à temps pour le tea time – et que ma Pénélope Jolie Cœur me saute au cou, sans couronne de fleurs, mais le cœur à 120 bpm dans nos bras enlacés, 50 jours et 9 h plus tard de mon départ d’Ithaque. Fin de l’Odyssée.
Il se met à pleuvoir in fine pour arroser ça. Je désolidarise pour un certain temps Vic & Civ, l’un ira s’accrocher à l’arrière du van, l’autre se glisser au sec à l’intérieur par la porte latérale, et derrière le pare-brise essuyé en alternance lente, nous rentrons par la plaine de la Crau, arrière-port, torchères et réservoirs pétroliers de Fos-Martigues que je ne regrette pas d’avoir évités, dans cette portion du parcours que je connais suffisamment, qui me servit de terrain d’entraînement et d’expérimentation depuis la maison il y a quelques mois, déjà.
Il y a de la fatigue dans mon corps, qui se laisse transporter jusqu’à chez nous, mais déjà pas que. Content certes, mais un peu déboussolé dans cette prise de conscience floue qu’une grande partie du chemin s’est arrêté … .. . (:> 3570 km, et 38 000 m de dénivelé +)
Epilogue.
Marseille > depuis le 23/04.
Si l’épilogue de ce récit devait être la conclusion de mon aventure cyclopèdique, alors il faudrait que j’en trouve une autre acception, car dans conclusion, il y a déjà trop de fin(s).
Dénouement me convient déjà beaucoup mieux. Dénouer. Car si, comme Ulysse, je m’en suis retourné plein d’usages et raisons vivre parmi les miens, c’est dénoué d’un certain nombre de fils, à la patte, à détordre. Alléger par une perte de poids considérable, certes, mais aussi d’engagements d’un autre âge, pour pouvoir tourner la page d’un chapitre et en ouvrir de nouveaux, j’en ai encore peut-être le temps.
On m’avait évoqué que ce genre de voyage amenait au dépouillement, on m’avait prévenu que ce genre de périple me ferait éprouver le renoncement, on m’avait averti que de cette aventure je reviendrais différent. Je dis oui, sûrement, mais pas tant, pas au point d’en être méconnaissable. Il y aura eu des révélations et du temps pour les réflexions, qui vont me permettre de m’affirmer autrement.
« Less is more », « Moins, c’est plus » a écrit l’architecte minimaliste du Bauhaus, Mies Van Der Rohe, expression incitant à tendre vers le zen et le dépouillement dans son domaine, une harmonie du droit au but comme on dit ici au Vélodrome, sans fioriture, sans artifice, juste à l’essentiel, accord entre forme et fonction. J’aimerais arriver à la faire mienne, mais avec pour principal objectif, purement existentiel bien qu’égoïste, de gagner du temps libre, sur celui inexorable qui s’écoule et file.
En faisant de la numérologie à deux balles, jouons ce calcul: j’ai fêté lors de ce cheminement mes 57 ans. Un 5 et un 7, 5 + 7, qui nous font 12, un 1 et un 2 qui nous font 3. Trois, 3, c’est bien, c’est l’équilibre minimaliste, celui du tabouret par exemple. Ce nouveau chapitre que j’ouvre sera sous les auspices du tabouret. Ça me rappelle la surréaliste émission de TV des années 80, Télé-Chat, avec et de Roland Topor, qui ouvrait son antenne en célébrant la fête d’un objet usuel plutôt qu’un saint d’usage, comme les avait célébrés Marcel Duchamp avec ses ready-made en son temps. « Chalut. Aujourd’hui c’est la Saint Tabouret, alors, bonne fête à tous les tabourets ! ». Revenir moins chargé, pour être plus équilibré, tel un trépied, bien tanqué, trinitéen, sans nitrites ni sulfite ajoutés, on dirait du Bashung ;-). C’est pas mal déjà comme début, et l’intention y est.
Dès les premières 24 h d’arrêt brutal après mon retour, je me suis retrouvé scotché par une sorte de dépression, à la fois pas envie de sortir de la maison, pour prendre le temps de m’en ré-imprégner, me ré-conforter, mais surtout pas envie de me re-confronter au tumulte urbain, marseillais notamment. Et d’un autre côté, une démangeaison furieuse de repartir, déjà, reprendre la route et faire tourner le monde sous mes roues, mon syndrome « Forrest Gump », dans cette séquence du film de Robert Zemeckis où le personnage ne s’arrête plus de courir, infatigable, libéré sous l’effort de sa course de ses prothèses dont on le moque. Il est aussi un autre exemple qui avait marqué mon imaginaire, à la lecture du livre autobiographique de Bernard Moitessier, « Tamata et l’Alliance », récit de ce navigateur en solitaire qui en 1968, lors de la première course en solitaire et sans escale du premier Golden Globe Challenge, alors qu’il en est donné vainqueur, renonce à franchir la ligne d’arrivée et repart poursuivre son chemin, toujours sans escale, vers les îles Tuamotu du Pacifique, où il lui apparaît qu’il aura mieux à faire sous les tropiques que sous les feux de la rampe: devenir un des premiers écolos exemplaires dans la concrétude des choses à réaliser. Mon syndrome du soixante-huitard façon Moitessier, même si je n’avais que deux ans à l’époque.
Excès d’endorphine, trop plein de dopamine sécrétées, sevrage raté, le tout combiné avec une conscience raisonnable d’avoir vécu quelques-unes et autres choses exceptionnelles et heureuses qui ne demandent qu’à être réitérées ici et là-bas – suffit de s’en donner les moyens – faire des choix, pas si compliqué que ça, dès lors que la résolution est là, que la décision est prise, avec l’expérience faite du être en chemin à garder en ligne de mire, comme un cap à tenir. Vaste programme, mon capitaine !
Je vais d’abord trouver refuge en m’occupant à lessiver, nettoyer et ranger tout le matériel et mon fidèle attelage. Presque le préparer pour un nouveau départ imminent. L’intimité de la salle de jeux qu’est mon atelier-garage est un véritable cocon où je sais que tous les repères sont à portée de main, presque bien rangés. Je retrouve les traces de ce que j’ai laissé en plan avant le départ ou de ce qui m’a servi à peaufiner la préparation. Re-manipuler chacun des objets qui m’ont accompagné entretient la fraîche nostalgie un peu triste éprouvée tout en aiguisant le souvenir heureux du vécu récent, images, sons et odeurs resurgissant comme lors d’une projection d’un diaporama des familles.
Pour pallier à la première crise de manque, je n’attendrai pas plus de 72 h pour remettre le couvert.
Accrochant cette fois-ci Vic sur le porte vélo de notre van, je m’octroie 48 nouvelles heures d’escapades dans la région, en laissant Civ rangée au garage. Pour ce prochain jeudi, je programme l’ascension de la montagne Sainte Victoire, au Nord-Est d’Aix-en-Provence, en partant de Peyrolles-en-Provence, en suivant les tracés de fichiers .gpx d’un vététiste, laissés sur un site communautaire de partage dédié – UtagawaVTT.com si ça vous intéresse – vraiment très bien fichu. Cette première virée, où je repars au volant du van, aménagé spartiate-fonctionnel pour bivouaquer très confortablement et tellement mieux que dans un dortoir de pèlerins, me remet immédiatement en joie. Cette rando en VTT est aventureuse à souhait car, bien que j’habite la région depuis plus d’un quart de siècle, je n’en connais pas le dixième. Plutôt physique et escarpée, la piste me fait découvrir au sommet, à presque 1000 mètres d’altitude, un panorama provençal sous un ciel limpide et ensoleillé, jusqu’à perte de vue d’horizons dévoilés à 360 degrés: Alpilles, Vercors, Alpes enneigées, Var, Sainte Baume, baie de Marseille, étang de Berre, vallée du Rhône, dentelles de Montmirail, Luberon, et… Mont Ventoux ! Je serai à ses pieds dès ce soir, pour bivouaquer à Bédoin. Je ressors de ces quelques 40 km de pistes lacéré des tibias aux avant-bras, par une garrigue et des sous bois parfois sauvages, presque hostiles, le tracé ayant plus de 4 ans et la nature ayant repris certains de ses droits depuis, jusqu’à en effacer la trace-même, à exhumer tel un éclaireur indien. Rigolo. Je passerai un bon quart d’heure à nettoyer ces petites plaies sanguinolentes qui m’auront bien échauffé la couenne. Mais ces stigmates me font aussi sourire, qui marquent ma peau comme des trophées.
En remontant par les départementales via la combe de Lourmarin je redécouvre les jolis villages classés du Luberon, trop jolis, trop bien rangés à mon goût mais remarquables tout de même (Gordes, Bonnieux, Venasque), une campagne calcaire très creusée et accidentée tout en ombres et lumières franches et comme sculptée – que c’est beau ! pour arriver à Bédoin, au pied du Mont Ventoux, petite ville emblématique pour les cyclistes, point des départs pour l’ascension par le Sud de ce Fuji Yama pelé provençou. J’y trouve facilement un immense parking, le P2, en plein champ, à l’entrée de la commune, qui doit accueillir des centaines de voitures et camping-cars de spectateurs lors du passage de la fameuse étape du Tour de France. Nous ne serons ce soir que 4 véhicules à se le partager. Tranquille et assuré d’être éloigné de tous ronflements intempestifs, dans le confort cosy et insoupçonnable de notre utilitaire qui ne paie pas de mine et sait se faire très discret, incognito comme une camionnette de travailleurs en déplacement. Le bonheur, je vous jure !
Tôt levé, p’tit déj’ pris sur la table de l’aire du parking, je ferai le choix d’un ascension par les sentiers de VTT, DFCI et chemins de randonnée, plutôt que par la légendaire D 974, goudronnée. Le trajet sera de 10 km plus long, mais à travers la tranquillité des bois et champs, où je ne rencontrerai aucun cycliste durant les deux tiers de la montée. C’est presque un comble d’être en cycliste solitaire sur les flancs de cette montagne mythique. Je me perds un peu parfois loin des routes battues, obligé de pousser Vic dans des vallons remplis de feuilles mortes rouges et jaunes. Je m’y enfonce jusqu’à mi-mollet, mais j’y crois, c’est le bon chemin, on le devine ci et là, encore sillonnant entre les arbres. Je rejoindrai, enfin, sur les derniers 8 km, la route qui mène au sommet, dans ce décor lunaire de pierres calcaires caractéristique du lieu, érodé et mis à nu par les vents violents, avec tous les autres cyclistes venus s’y coltiner les 8 à 12% de raidillons, en tirant la langue jusqu’au nombril pour certains, jusqu’à poser le pied pour d’autres, mais pour aller jusqu’au bout, plus ou moins vaillamment, pour la très grande majorité.
Je suis euphorique, la route est lisse, comme nettoyée tous les matins, j’avance à mon rythme, honorable, avec mon lourd destrier passe-partout, comparé aux ultralégers vélos de course des autres usagers, et ce sans trop peiner. Je tente même de discuter avec ceux et celles que je croise et rattrape, les encourageant amicalement. Ceux qui me doublent, eux, ne me calculent même pas, concentrés sur leurs roues en carbone, c’est pas grave. Je salue, siffle et félicite ceux qui descendent à toute berzingue, la tête dans le guidon: ils ont bien mérité cette haie d’honneur, même faite par moi tout seul, leur arrachant parfois un sourire. Je suis très surpris car rares sont ceux qui semblent contents. J’sais pas moi, on a quand même une sacrée chance d’être là, nan? Anyway, bref, chacun le vit comme il a à le vivre. Moi, c’est dans une folie douce, ne vous déplaise, je vis un moment magique, sur un lieu légendaire, ciel dégagé et vent léger, température douce à 20°C, le pied, quoi ! Je suis chantonnant et sifflotant en arrivant au sommet sans jamais m’être mis dans le rouge; ça tire un peu au bout de quatre heures, certes, mais rien de douloureux, c’est tellement génial de me sentir si en jambes. Je discute avec quelques lascars qui me paraissent avenants, « Yesss, we have done it ! », pique-nique de savoureuses sardines au piment, bon pain complet de ma chère Noa, chocolat noir, figues sèches d’Iran de notre bon ami Abba, dernières reliques de fond de sac de Civ du tout juste achevé périple, et rasades d’eau citronnée, succulent encas d’un bien heureux, tel le santon Ravi de la crèche . Merci pour ce moment de grâce. La descente en trente minutes, à une moyenne de 50 km/h, toute en virages jusqu’à rejoindre la départementale du piedmont et de la plaine agricole et viticole est grisante et si je ne m’étais pas masqué la bouche du col de mon coupe-vent, sûrement aurais-je eu des moustiques collés sur la calandre de mes dents ;-).
Après un p’tit gouter et une petite sieste dans le van, achat de vin bio local, Syrah, Grenache, Viognier, et gâteau au chocolat aux fraises de saison(les fameuses Gariguettes), je tenterai de rendre une visite surprise à frère Seb, compagne Laet et neveu Hugo, à Mazan, pour passer une soirée de retrouvailles en famille. Ouf, ils sont là ! La mèche avait été vendue de ma possible visite, effet de surprise feint quelques secondes. Mais plaisir partagé pour autant.
Je ferai le plein ce samedi matin de kilos de fraises bien rouges et asperges vertes et violettes achetées chez les producteurs du coin, à ramener à la maison pour le dénouement de la fin de semaine, un apéro sur les terrasses ce soir, face à la baie de Marseille, avec une vingtaine de proches, famille, amis et voisins, nombre d’ente eux étant déjà venus m’accompagner pour mon départ, il y a pile 8 semaines. Je projette sur l’écran d’un laptop trop petit quelques 380 photos remontant chronologiquement le fil d’Ariane de mon parcours labyrinthique, cousu en gros points droits avec ceux des Caminos de Sant Yago de Compostela. Une boucle se ferme, un chapitre se clôt, point à la ligne. Majuscule.
Quelques petits bilans, non exhaustifs, restent à faire, moins poétiques, plus matériels et comptables, mais qui donnent aussi la mesure de ce qu’a été cette expérience et qui permet, du coup, d’envisager les prochaines.
Financièrement, je m’étais fixé un budget de 20 € par jour pour l’hébergement et les repas. Avec 12 nuits sous la tente, 9 nuits accueillis et nourris par des anges et amis, 6 nuits dans des pensions et chambres d’hôtels, une vingtaine dans les dortoirs des auberges du réseau des pèlerins de Compostelle, à 10 € et moins la nuit, 80 % des repas achetés en supérettes, mangés sur le pouce et les provisions lyophilisées emportées, j’ai réussi à tenir ce budget. 1000 € pour 50 jours de trip.
J’aurai assurément joué les Petit Poucet en perdant et semant quelques objets par inattention : une casquette, un sac de sardines et haubans pour ma tente, un réchaud à gaz avec sa popote, une paire de tongs, une gourde, toutes choses que j’ai dû racheter car nécessaires au voyage, et qui m’auront grevé le budget de quelques 200 € imprévus. Mais aussi un rétroviseur cassé, un écran de smartphone et de gps fendus à réparer.
En comparaison, ces 3700 km parcourus à la seule force musculaire, c’est l’équivalent de 7 à 8 pleins de carburant à 100 €, soit quelques 800 €, sans compter les péages d’autoroute.
Comptes faits donc : un bilan à la louche, l’ensemble du voyage, déplacement en vélo, avec 0 émission carbone, nourri, logé, équipé, équivaut à ce que m’aurait couté le seul déplacement en véhicule à moteur thermique sur la même distance. Eloge de la relative lenteur! A pied, cela aurait duré 120 jours à minima.
Par contre, physiquement, zéro blessure et seulement un rhume. Protégé. En plus d’être chanceux. Protégé et écouté de là-haut…
Je ne peux pas en dire autant du nombre de cadavres vus et déplorés d’animaux, sur la route ou dans les talus. Des petits oiseaux surtout et des grenouilles, par dizaines de dizaines, serpents, chats, chiens, moutons, renards et même un gros blaireau… Tous, sans exception, shootés par des voitures ou des camions. Et quant aux millions d’insectes et papillons écrasés sur les pare-brises, phares, calandres, radiateurs, plaques d’immatriculations… Heureusement, l’ingénieur inventa le sur-presseur et les balaies mécaniques avec solvants détachants pour faire disparaitre toutes traces de ces massacres contre l’animalité. Par contre, pour empêcher tous ces rejets de déchets par les fenêtres ouvertes, quel ingénieur va trouver l’astuce ? En condamner l’ouverture ? On a bien supprimé les cendriers des voitures, pour empêcher les parents d’y fumer. (Et maintenant, on demande aux usagers de ne pas jetter leurs mégots par les fenêtres, pour lutter contre les incendies de forêts… oops ;-(
L’écriture quotidienne aura fait partie intégrante du voyage, beaucoup plus prégnante que les rapides et fugaces captations des vues avec mon smartphone. Un réel plaisir, la plupart du temps, à rédiger ces phrases et conter ces journées et ces nuits, pour les partager. Mais que n’ai-je maudit cette fichue application pourrie sur mon smartphone, qui n’eut de cesse de me jouer des tours, inventant des mots insensés, copiant-collant des syllabes enregistrées de je ne sais où des bouts du texte, refusant d’enregistrer un paragraphe ou d’en effacer tel autre… le tout manœuvrer de mon seul index droit, ou pouce, à m’en arracher les cheveux hirsutes, nouvellement poussés. La prochaine fois, je me délesterai de je ne sais quoi pour faire place à une petite tablette.
à ce texte, je ne savais pas tout à fait l’évolution que je donnerais. Mais fortement incité à travailler la mise en forme de toute cette matière, par nombre des premiers lecteurs de ce cercle proche qui me suivit, augmentée de ces illustrations photographiques et de la mise à jour précise de toute la cartographie, relevée d’après mes enregistrements de tracés GPS relookés, ce récit devint ce livre.
L’aventure continuait là, et fait partie des chapitres du chemin; après une longue préparation dès octobre 2022, le long chemin ce printemps 2023, en voici la fin de la longue restitution.

• • • Marseille , octobre 2023.
Mes remerciements les plus profonds vont à mon épouse, dans son indéfectible soutien sincère et aimant, son encouragement à oser cette aventure en solitaire.
à brother «Rico» Heranval, fidèle sparring-partner et mécène altruiste (L’Observatoire).
à Sista M’Louka qui sut me coacher durant les épreuves à traverser, par ses messages discrets et clairvoyants.
à tous ces anges accueillants et aidants rencontrés, bel et bien incarnés, Eric, Maïté & Jean Pierre, Claude & Isabelle, Marc, Ludovic & Cécile, Fabienne, Chaï, Moktar, Jean-Christophe & Raymond, Catherine et Daniel, et vous autres anonymes, de passage sur ces routes, croisés.
à vous famille et amis qui me suiviez de derrière vos écrans et m’avez supporté de vos gentils messages.
Un hug mention spéciale pour Dom et Jean qui m’avez décisivement incité d’aboutir à cette publication, et en particulier à toi copine, pour tes relectures et corrections minutieuses.
à ces anges invisibles qui m’ont poussés de l’avant, il me semble …
à mes fidèles et infaillibles compagnons de route Vic & ciV.
à la mémoire de Jeannot qui, à l’heure d’achever ce livre, nous a tirer sa révérence pour aller par un autre chemin retrouver sa douce, ma maman chérie. Vers l’infini et au-delà.
Soyez bénis, oui oui !
Notes
Petite bibliographie de quelques titres et auteurs qui m’auront préparés à ce trip.
Georges Veron, LE RAID PYRENNEEN EN VTT, ed. ALTIGRAPH
Julien Belay, LE TAO DU VELO, ed. TRANSBORéAL
Bernard Moitessier, TAMATA ET L’ALLIANCE, ed. ARTHAUD
Jean Yves Leloup, L’ASSISE ET LA MARCHE, ed. ALBIN MICHEL
Nicolas Bouvier, CHRONIQUE JAPONAISE, ed. PAYOT
Jean-Christophe Rufin, IMMORTELLE RANDONNéE, ed. GUERIN
Le livre physique auto-édité fin décembre 2023, format 16X24, illustré de 30 cartes des étapes et de 40 photographies est encore en vente par correspondance via mon adresse mail vinzokina@hotmail.fr , 20 € frais de port inclus