Aux confins de L'Estaque, 2020

Journal d’une résistance fragile, mars 2020 et suivants…

 » L’Estaque » Stéphanie Nava « Bel Vedere » 2013

Prologue


« On a tombé les masques de protection portés par précaution depuis Colombo dans les aéroports et l’avion, c’est insupportable ces trucs. On a été d’ailleurs très surpris en arrivant à Marignane de ne voir aucune info sur l’épidémie du covid19 ni de précautions prises sur les arrivants, alors que nous avions eu droit aux caméras à détection thermique à Colombo et pleins d’annonces préventives à Istanbul, deux pays pourtant pour l’instant pas concernés, alors qu’on dépasse les 350 cas de malades contaminés en France… Même s’il ne faut pas psychoter il y a un truc qui m’échappe. »

C’est sur ces dernières lignes que j’achevais mon récit de voyage le 5 mars, il y a 12 jours.
Depuis … Depuis hier, 16 mars, « Nous sommes en guerre » comme l’a déclaré le président Macron. Il était temps que cela soit remonté jusqu’au cerveau de l’état pour que des mesures soient annoncées pour tenter d’endiguer le tsunami. Confinement.
Nous voici donc au pied du mur, paradoxalement faire preuve de solidarité en restant enfermés chez soi pour ne pas être le taxi involontaire, inconscient, de la bestiole microscopique au déploiement virulent et à la puissance létale. La logique est simple, ne pas saturer les services hospitaliers afin qu’ils puissent traiter les patients les plus atteints au fur et à mesure, étaler autant que possible l’arrivée des malades sur les semaines à venir et infléchir progressivement la courbe de propagation. Bref ne pas tous tomber malade en même temps. C’est assez simple à comprendre, nan ? Les consignes sont claires, respecter une « distanciation sociale » c’est à dire éviter de croiser et d’approcher les autres, appliquer des règles d’hygiène basique, édictées depuis Louis Pasteur, se laver les mains et désinfecter les surfaces de contact, se tenir à distance de nos proches mêmes… Simple ? Mouais…Ça n’en est pour autant pas moins anxiogène. « En guerre », ce n’est pas rien tout de même.
Ici à la maison nos chambres d’hôtes sont évidemment fermées et le foyer est redevenu familial, mes deux grands enfants nous y ayant rejoint, premier bénéfice, et premier petit défit qui se profile, réapprendre à vivre ensemble longtemps, dans un espace limité. Chacun bien que de bonne volonté redoute en le disant plus ou moins cette mise en place, mais j’ai confiance et nous bénéficierons du cadre généreux de la maison et des jardins, et l’immuable vue sur la baie de Marseille, le soleil, l’horizon de la mer, c’est apaisant. Quelle chance dans ce contexte, quelle chance pour cohabiter en cercle fermé. C’est rassurant.
Mais lucide de notre vulnérabilité je garde aussi en tête et raconte ce destin anecdotique familial de mon grand oncle, Georges, en d’autres circonstances, qui traversa toute la grande guerre de 14 à 18 comme brancardier des tranchées…un dur de dur, un solide, balayé à la fin de la guerre, comme 5% de la population mondiale , 100 000 000 en chiffres pour l’image, cent millions en lettres pour bien le lire, par la pandémie de la grippe « espagnole », venue des États Unis …
Nous aurons un relatif contrôle sur les événements et nous aurons tous besoin de chance. Tous. Et je nous le souhaite intensément, une forme de prière déjà. Allons de l’avant puisqu’on ne peut plus faire marche arrière. Ta tatata ! « Haut les coeurs, tel sera notre cri de ralliement » ( Colette).

Devant l’épicerie de mes grands parents, avec papa, rue des Lavaux, Pontarlier 1938

Épisode #1


J#1 Mardi 17 mars

A 12:00 aujourd’hui nous rentrons dans le vif du sujet. Dans les starting-blocks ? Bah nan, plutôt avec des clous plantés dans les pieds pour faire du surplace. Chacun ce matin, ce dernier matin, était à gauche ou à droite, encore librement dehors, pour rapatrier les dernières affaires, chercher la commande mensuelle du traitement médicamenteux doublée pour l’occasion en prévision d’un probable maintien des mesures restrictives, un dernier café à l’atelier avec Gégé avant de baisser le rideau sur tous ces chantiers en cours… Vacances obligatoires, « vaquances » obligatoires pour trois sur quatre d’entre nous… visio-rendez vous, entretiens téléphoniques généralisés avec les clients pour Brijou qui sera la seule d’entre nous à descendre à la mine. Je descends compléter quelques approvisionnements à la supérette du quartier, chez ces bons commerçants que sont la famille Azzoug. Je ne crois pas avoir fait des courses en grande surface depuis bientôt dix ans, ayant fuis cet enfer au profit des services de proximité de nos commerçants de quartier bien achalandé, du primeur au boulanger en passant par le pêcheur bourru. La supérette des Azzoug est devenue donc depuis longtemps ma sortie quasi quotidienne, achetant plutôt au jour le jour que provisionnant des stocks pour la simple et agréable raison d’une virée dans le quartier, et joindre « l’Utile » (c’est la marque de leur franchise) à l’agréable. Souvent j’y retrouve mes voisins et il est plus que fréquent qu’on y entame une tchatche devant le rayon fromage en oubliant ce qu’on est venu chercher. Euh? du fromage sûrement ! J’ai même suggéré à plusieurs reprises aux patrons, les jumeaux Madjid et Aïssa, d’installer une tireuse à bière sur le comptoir réfrigéré du rayon boucherie, histoire de passer le temps convivialement dans la file patiente de môssieur Georges, expert boucher au teint toujours bronzé du vieux beau, «  à qui ça vient ? Et ce sera quoi pour cette petite dame ? Ah les femmeu, les femmeu elles nous font perdreu la têteu » proverbetise t il souvent entre hommes en ficelant agilement un rôti de deux livres bien bardé. Amateur de bondage le séducteur? Et puis il y a les deux épouses des jumeaux, Salia et Séverine, elles aussi toujours là fidèles aux postes, aux caisses ou juchées sur leurs tabourets pour remplir les rayons. Des commerçants dévoués et fiers de leur métier. En bout de caisse trône une photo du paternel derrière le cul de vaches dans leurs box, qui rappelle l’histoire de cette famille de bouchers débarquée d’Algérie en France dans les années soixante, un paternel à moustache, blouse grise et béret qui allait choisir lui même ses bêtes chez les paysans de la région, avant l’abattoir. Une dynastie, presque une institution que cette famille aux multiples échoppes dans nos quartiers nord, rôti de porc et merguez conjugués sans discrimination sur l’étalage de l’intégration sociale française, le client est roi ici môssieur. On dit même que ce vieux là fut ambassadeur de la chambre de commerce de Marseille pour l’ancienne colonie dont ils sont originaires, du même bled que les parents de notre Zidane de La Castellane, wach je fais des rimes frère ! Pour l’heure, il est midi, l’ambiance est bien différente du quotidien familier. La petite surface de 200 m2 fourmille, sans débordement, mais avec plein de têtes inconnues aux visages presque déjà graves et pour certains même aux regards hagards de zombies sous le choc de leur nouvelle prise de conscience de la situation…oui oui on y est. Va falloir serrer les fesses. Les rayons si consciencieusement alignés d’habitude sont plus que normalement chahutés, les choix déjà plus restreints, au sol ne traînent plus que les derniers rouleaux de PQ rose premiers prix un peu écrasés que les clients boudent encore pour l’instant, des fois que ce produit de base leur irrite le troufignon, troufignon, c’est mignon non? Les cabas débordent, se multiplient, mais ici pas de caddie, on reste dans le transportable à la main et les clients viennent encore facilement à pied, pas tous qui encombrent aujourd’hui les trottoirs avec les bagnoles. Arrivé à la caisse où je salue dame Salia derrière mon masque made in Sri Lanka, je la trouve déjà fatiguée de cette première grosse demi journée, je lui demande de faire attention à elle et peut être de se confectionner un masque ? « Celui pour le ski ça ira vous croyez ? ». Oops, j’aimerais le lui affirmer, « Ça sera mieux que rien, en attendant mieux. Bon courage et merci ». Elle me rend ma monnaie et un joli sourire résigné. Drôles de soldats que ces anonymes du front tapis derrière leur tapis roulant, armés de leur caisse enregistreuse à lecteur de code barre à visée infra rouge. J’ai alors une pensée pour mon grand père paternel, André, épicier de son état avant la seconde guerre mondiale avec ma grand mère Antonine. Ils tenaient boutique rue des Lavaux à Pontarlier non loin de la distillerie Guy. Pépère Dédé avait été en charge durant la guerre de la gestion du ravitaillement pour les pontissaliens. Du haut de ses moins de un mètre cinquante il avait été réformé pour le front, il servit donc autrement la population. Qu’est ce que je pourrais bien faire moi, confiné malgré la vaillance de mon mètre quatre vingt et mes 164 livres à la pesée ? Putain d’ennemi invisible que ce couronné à la con!
Cet après-midi je vais commencer à bricolouiller un peu dans la maison ou dans les jardins, il fait toujours aussi beau, il y a pire comme cadre. Je reprendrai sûrement la suite de mon livre, « Dans les forêts de Sibérie  » de Sylvain Tesson, fort à propos sur une expérience de vie solitaire, réfugié dans une cabane sur les bords du lac Baïkal. Et j’irai, aussi en solitaire, comme m’y autorise encore pour l´instant le 1er article de The décret du 16 mars 2020 , dépenser mon énergie sportive jusqu’à 2 km de chez moi , sûrement plus loin, dans les collines du massif de la Nerthe sur mon fidèle destrier tout terrain tout suspendu, évacuer à coups de pédales et de sueur ma part de ce que je ressens déjà comme un vrai début de tension. J1. Ça va être long.

J#2 mercredi 18 mars

Je ne peux pas dire que j’ai mal dormi, non, mais réveillé et levé tôt oui, 6:00. Comme le jour. De la terrasse j’ai entendu le coq du vallon des Riaux et même les cloches de l’église de l’Estaque, vu un train venant de la côte bleue, et un avion de ligne en phase d’atterrissage venant d’effectuer son demi tour au dessus des îles du Frioul pour une dernière ligne droite au dessus de la maison vers le tarmac de Marignane. Tout semble normal. Pourtant j’ai comme une légère gueule de bois. En levant les yeux vers l’engin je ne peux m’empêcher de me demander son origine et de combien il est plein de sièges vides comme j’ai pu le voir sur certaines images diffusées ces derniers jours. Trois passagers avec un équipage au complet pour un avion pouvant en contenir trois cents, du délire. Mon souvenir encore très frais d’une douzaine de jours de notre vol complet depuis le Sri Lanka s’entrechoque à cette image de désertion subite, à cette aberration. Nan décidément il y a un truc qui fait que ce jour nouveau n’est pas normal malgré les apparences. Tout le monde dort encore dans la maison. Je petit déjeune seul devant mon thé en écoutant les nouvelles qui sont mauvaises d’où qu’elles viennent comme le chantait si justement Stéphane Eicher. Cinq cents morts de plus dans la seule journée d’hier en Italie, ça me glace le dos à ce seul exemple. Je pense aux copains à Venise, à Castelfiorentino ou à Umbertide en Toscane. Les nouvelles du grand est alsacien sont terribles aussi, saturation et débordement dans cette région qui m’est encore si chère et que je connais comme étant pourtant organisée et disciplinée. C’est vraiment inquiétant. On va installer un hôpital de campagne sur un parking à Mulhouse… Comment vont mes chéris à Strasbourg dedieu ? Au delà des info officielles et des rumeurs véhiculées par les réseaux sociaux nous avons déjà obtenu des informations et des témoignages en direct d’amis dignes de foi qui en disent plus long que ce qui nous est annoncé. Sans parano mais sûrement un peu de peur je me demande bien où est la vérité ou en tout cas ce qu’il en est de la réalité de ce qui ne nous est pas dit, par précaution pour éviter toute panique ? Par omission? Par mensonges? Brrrr… Grrrr…

Bizarre état d’esprit que de se retrouver en responsabilité de papa et mari, impuissant à assurer une protection, un cadre secure. Je ne panique pas du tout mais je sens mon malaise et mes humeurs à fleur de peau dès ce matin. Qu’en serait il si j’étais un ours solitaire ? Je ne fais pas le fanfaron mais je sens bien que je suis plus inquiet pour mes proches que pour moi, même si je n’en mènerai pas large si vient mon tour. La mort rôde et il faut tenter de la tenir à distance. Les consignes simples et certes de bon sens seront elles suffisantes pour nous épargner? Je vais faire comme si j’y croyais et espérer que ce doute passera. Je vais commencer par un moment de « détente », balayer les extérieurs et arranger les espaces où nous pourrons nous poser ou nous isoler pour faire un break dans cette promiscuité, du fengshui à ma manière. Il paraît que la peur et les angoisses diminuent les défenses immunitaires alors autant essayer d’être zen dans un cadre propice. Puisque je ne peux rien aller acheter en magasin je retape avec ce qui me reste de bouts de bois un vieux sommier qui servira de bain de soleil, pour la vitamine D renouvelable et gratuite, et je consolide la plate-forme arboricole construite il y a quelques années dans le mûrier platane. Je tente d’y associer mon fils, Théo, histoire de faire un truc ensemble, mais ce bricolage n’est pour le moment pas son kif… ou bien est il lui aussi trop préoccupé par le contexte ? Sûrement. Ma diversion en tout cas ne sera pas suffisamment captivante pour l’attirer vers moi. That’s it ! Ces vieilles chutes de planches accumulées dans ma réserve font parfaitement le job, un peu hétéroclite comme assemblage mais ce résultat adapté aux besoins est aussi en lui même une image de ce que nous allons être amenés à vivre et imaginer, ne pas dépenser, transformer, adapter et faire avec ce que l’on a. Depuis la plateforme j’observe un peu le calme de la mer, la ville est loin et silencieuse. Je prends littéralement quelques minutes de hauteur. Sur les branches les nouveaux bourgeons sont prêts à exploser alors que toutes les anciennes feuilles ne sont pas encore tombées, poétique allégorie de ce qui devra arriver après cette épreuve, changer de système , de paradigmes, car il y aura un après, pas le choix. J’espère.
Brijou restera confinée dans son atelier toute la journée, et je n’ai presque pas croisé ma fille Morgane. Je file faire mon tour de VTT quotidien dans les collines, j’y croise presque une dizaine de personnes, peut être plus que sur la Canebière ? Ayant instauré un rdv Tea Time en fin d’aprem comme on le pratiquait au Sri Lanka chez nos amis Laka et Manel avec petits biscuits au gingembre ou autres douceurs maison, moment paisible que je trouvais sympa, on se retrouve pour debriefer cette deuxième journée. Morgane est inquiète pour sa santé, elle arrive de séjours à Toulouse et dans les alpes chez des amis anar et marginaux limite inconscients et rebelles n’appliquant que de loin des règles et encore moins strictement celles hygiéniques, des ouawach quoi, mignons mais trop crasseux en ces temps de vigilance. Un peu faible elle s’imagine potentiellement porteuse et très angoissée après tout ce qu’elle a lu sur les réseaux sociaux. Ça me stresse vite et même beaucoup de la sentir paniquer et de ne pas pouvoir lui faire redescendre la pression, retrouver la raison de mon point de vue. On se chauffe, je perds un peu le contrôle… Malgré moi, mais j’y consens, on décide les quatre sur ses propositions d’augmenter notre capacité à aseptiser les lieux, désinfecter quotidiennement les surfaces de contact, mettre en place un planning de nettoyage à tour de rôle, se tenir plus à distance, établir un process lors des sorties de la maison, réserver une paire de pompes destinées à la rue qu’on laissera devant le palier, porter des masques en cuisinant… wouah… c’est chaud. Mais le plus important à mes yeux et de faire redescendre avant tout le stress, alors bon gré mal gré allons y, tentons le coup. Je vais me calmer, je vais me calmer. Ça ira mieux demain. Pour détendre la fin de soirée on se mate une comédie avec Benoit Poelvoord,  » Venise n’est pas en Italie ». Venise…



J#3 jeudi 19 mars

Au réveil encore titubant jusqu’à à la cuisine, je trouve Morgane déjà affairée au ménage. Elle aura pris le premier tour , consciencieusement pendant 2 heures. Je suis convaincu qu’agir est rassurant. Simulacre de contrôle ou auto motivation, peu importe pourvu que les humeurs en deviennent meilleures pour le moral des troupes. Je m’échappe sur la terrasse avec mon thé et mon balais. De l’autre côté de la copro j’aperçois mon pote Nano dans le jardin en friche de ma voisine. On entame une petite discussion de voisinage qui ne parle pas du tout de la pluie ni du beau temps pourtant bien installé. Le fléau occupe bien évidement toute la place de notre conversation. Il me raconte comment en bas sur le littoral la police est venue sermonner les vieux du quartier et les empêcher dans leurs habitudes de se réunir sur les bancs où ils viennent quotidiennement refaire le monde et prendre la température de la vie du quartier. « Tu te rends compte? Plus d’apéro, plus de bancs, plus de jeux de boules et obligés de rester chez eux sous peine d’amendes de 135 €, ´vont devenir fous, surtout s´il continu de faire beau ! ». Peucher, oui je me rends bien compte mais pas le choix mon gars. Il est content de savoir que mes enfants sont à la maison, c’est mieux. On partage les deux la même posture bienveillante du chien de garde familiale, et il connaît bien mes enfants depuis que nous sommes arrivés ici. A chacune de nos rencontres même fugaces l’un s’enquière systématiquement des proches de l’autre, les « petits » surtout, lebes? Amdoula, lebes rouïa! On se tient au jus et si tu as besoin…
Au large un paquebot de croisière entre lentement dans le port, tel un vaisseaux fantôme… mais qu’est ce qu’il fout là celui ci? Marseille n’est plus actuellement une destination touristique nom de dieu !!! Ou alors, …ou alors débarque t’il des malades? Aïe. Je me mets à écrire un peu sur le nouveau bain de soleil et Brijou m’y rejoint. La problématique de la vie du couple et des distances qu’il faudra maintenir tout en maintenant une qualité d’intimité et de relation nous questionne. Il faudra y être attentif, surtout moi ! C’est ça surtout toi! Aujourd’hui les enfants vont fabriquer ensemble, ensemble ! une banderole pour exprimer par écrit notre soutien aux services de santé et à nos voisins commerçants. Agir, même modestement, mais agir. L’humeur est bonne aujourd’hui. Je m’échappe encore cet après-midi pour une heure de vtt à fond les manettes histoire de me prendre un bon coup d’adrénaline, et je rentre tout frais dispo pour préparer une galette sans les fèves pour le tea Time. A 20:00 nous sortons sur le palier et faisons du bruit en applaudissant et soufflant dans la corne de chasse de mon grand père pour manifester notre soutien aux soignants. Les voisins répondent et les gros bateaux au loin depuis les quais en quarantaine font résonner de longues minutes leurs trompes de brume. Petits pincements au cœur. Ce soir ce sera tarot pour achever cette journée positive, même si les nouvelles du front restent très alarmantes…
À Bergame l’épicentre italien l’armée évacue les morts, de Mulhouse elle déplace les malades par hélico vers Toulon…des patinoires seraient réquisitionnées et transformées en morgues…

J#4 vendredi 20 mars

Aujourd’hui vendredi c’est le printemps, les fleurs ont depuis longtemps éclosent ici. Le ciel est bleu, le quartier peut être encore plus silencieux qui laisse mieux entendre le chant des oiseaux. Tout le monde a bien dormi. Muni de mon laisser passer dûment rempli je pars avec mon vélo électrique et un sac à dos de rando acheter fruits et légumes frais à l’épicerie paysanne . Florian et son collègue sont en place, les rayons bien remplis malgré le contexte et l’inter saison pas forcément très productive. Nous ne sommes que 3 clients, pas la cohue ici, comme d’hab. Les patrons sont en forme et souriants, ils m’assurent qu’ils pensent ne jamais avoir de problèmes d’approvisionnement et qu’on risque même d’exiger d’eux qu’ils continuent de travailler. Eux s’approvisionnent par eux mêmes avec leur petite camionnette chez les producteurs locaux, des Alpilles à la Camargue en passant par le Var dans un rayon de moins de 100 km . Aux contrôles de police ils ne sont pas gênés et les forces de l’ordre leur rappellent qu’eux aussi sont au travail. Florian habite dans la même rue que nous, je lui demande de me déposer le cubi de rouge et les pains que je n’ai plus la place de mettre dans mon sac. Il me propose de ne pas hésiter à l’appeler si j’ai besoin d’un petit truc qui manquerait histoire de m’éviter de descendre au magasin puisqu’il passe obligatoirement devant la maison pour rentrer chez lui. Merci, c’est cool. J’espère pouvoir lui rendre la pareille . A la radio on annonce que les restrictions de sorties vont être renforcées car l’indiscipline franchouillarde inconséquente menace et met en péril la stratégie du confinement imposé. Ici les plages étaient parait il encore très fréquentées ! Pas de cerveaux ! On évoque un couvre feux nocturne. Dans les cités les jeunes continuent de s’en « battre les couilles » et déclarent sur YouTube qu’ils ne respecteront rien. Et qu’en est il là bas de l’économie du trafic en tout genre? Ces minots qui « chouffent » tous les jours à l’entrée des cités pour surveiller le deal de dope masqués sous leur cagoules et derrière leurs foulards ou leurs cols roulés se sentent ils vraiment hors de dangers ou alors n’ont ils déjà vraiment plus rien à perdre? Dehors devant la maison un cantonnier débroussaille les bordures de route avec son casque anti projection. On échange à bonne distance, moi du haut de mon palier. Il me dit qu’il croise encore beaucoup de gens dans les rues, avec son collègue qui l’attend dans leur camionnette. Je me demande bien surtout en quoi leur job est resté essentiel au fonctionnement du service public, c’est un peu « repeindre la girafe » là nan? Et pourquoi on ne les a pas renvoyés chez eux en sécurité?
Avec Théo depuis hier , c’est surtout son job, on fait du nettoyage dans le jardin autour du rameur et du vélo d’appartement un peu oubliés là dans les marguerites depuis avant notre départ en voyage en janvier. Un mini terrain de sport qui risque d’être lui aussi le bienvenu pour décharger les tensions. Aujourd’hui on fixe même dans le pin son vieux punching-ball poussiéreux. Bam Ping Vlam ! prend ça dans ta face connerie de corona.
Morgane, elle, plus constructive, télécharge un patron de masque de protection mis en ligne par le CHU de Grenoble, qu’elle va s’efforcer de confectionner avec les tissus qu’elle trouve ici. Elle y met beaucoup de cœur, et même si nous savons que l’efficacité de ces masques faits maison est insuffisante, ils seront mieux que rien. Le premier proto est prometteur. Et encore une fois ça la met en action, excellent remède contre le stress. Le manque cruel de ces masques pour tous les soignants est un énorme problème et la polémique sur les responsabilités et défaillances de l’état à cet égard gronde de plus en plus. Fort justement. On assiste ensemble autour de l’ordi de Momo à un Facebook live où un médecin de Marseille donne des nouvelles d’ici. Les services de réa sont en place et gérable, pour l’instant, mais le brave jeune homme insiste lui aussi sur le respect des consignes de confinement, s’insurge du manque de matériel et en particulier des masques qui menace leurs propres vies, il avoue avoir peur pour sa sécurité, on imagine aisément la spirale funeste des conséquences si ceux là viennent à tomber, et c’est hélas déjà le cas …

« L’Estaque, golf de Marseille » Paul Cézanne, 1878, 60×70 cm Musée d’Orsay.

Episode#2

J#5 samedi 21 mars


Nous avons dépasser le cap des 100 premières heures de confinement à la mi journée. Et tout va bien ici pour nous. Les habitudes se mettent en place, les bonnes. Car prendre conscience de la situation et du cadre dans lequel nous pouvons et devons intervenir est une chose, que les gestes et les postures en deviennent un mode de fonctionnement raisonnablement discipliné pour tous en est une autre. Car c’est bien connu, « Chasse le naturel, il revient au galop ». Sur mon échelle de tolérance et d’exigence j’estime que nous jouons bien le jeu des consignes de sécurité au regard de ce que nous savons. Le niveau de tension des humeurs semble d’autant s’apaiser. Ma position la plus free style est dans l’interprétation de la consigne #5 de l’attestation de déplacement dérogatoire de l’article 1er du 16 mars 2020…, «  déplacement brefs, à proximité du domicile, liés à l’activité physique individuelle des personnes,(…) » ? Valeur donnée par les médias pour un joggeur de ne pas s’éloigner de plus de 2 km de son domicile, soit 4 km aller retour si je suis la logique. Il paraît qu’un mec à Toulouse a posté une vidéo dans laquelle il montre qu’il a parcouru 6000 fois la longueur de son balcon en joggant !!! C’est pas un peu un excès de zèle là ? Enfin pourquoi pas, il y en a bien qui monte la Tour Eiffel en courant. Et si tu n’est pas joggeur ? Ou que tu n’as pas d’animal domestique à promener, genre aller faire pisser l’éléphant, qu’est ce qui t’est autorisé ? Anyway. Estimant que je vais 3 fois plus vite qu’un joggeur avec mon VTT je me permets donc d’aller trois fois plus loin dans le même laps de temps. Logique monsieur l’agent ? Sachant que depuis 24 ans maintenant que je m’aventure dans ce terrain de jeux que sont les sentiers des collines du massif de la Nerthe, qui partent de chez nous et où je n’y rencontre quasiment jamais « degun », je m’autorise encore cette sortie quotidienne d’une heure à donf ! Logique monsieur l’agent ? D’ailleurs, je ne risque pas de vous y trouver monsieur l’agent car je ne vous y ai jamais vu monsieur l’agent, jamais. Les voyous le savent bien qui viennent sauvagement y jeter leurs déchets de chantiers ou cramer la dernière voiture volée dépecée pour le marché des pièces détachées vendues en lignes… Logique monsieur l’agent. Mais c’est un autre problème ça dont on reparlera peut-être après tout ce merdier. Ça va être chouette ces grands raouts post cataclysme où nous redéfinirons les priorités et referons le monde ;-).


J#6 dimanche 22 mars


C’est aujourd’hui dimancheuu… Pas d’office où se rendre pour Brijou et y retrouver ses coreligionnaires, mais du temps pour un yoga, une méditation pour Morgane, une grasse mat pour Théo et du nettoyage de jardin pour moi. Le temps est voilé mais encore très agréable, tout est calme sur la baie de Marseille, trop. Pas une seule voile ni même une barcasse à l’horizon dominicale à observer aux jumelles. A trois cents mètres de chez nous sur le chemin de la Nerthe en direction des collines et juste en dessous des historiques carrières de ciment, se trouve le point de vue très précis où Paul Cézanne vint poser son chevalet pour y peindre sur le motif « L’Estaque. Le golf de Marseille ». Je vais souvent me poser à cet emplacement quand je monte à pied dans les collines, comme un pèlerinage sur les pas du maître. Ce petit tableau qui est conservé au musée d’Orsay à Paris a été visible ici en 2013 au Palais Longchamp pendant l’année « Capitale culturelle européenne » lors de l’exposition  » Le grand atelier du midi ». C’était la première fois que je le voyais réellement, n’en connaissant que des reproductions plus ou moins fidèles dans leurs couleurs et évidement jamais dans la taille. L’original était transportable sous le bras par le peintre avec ses 60 par 70 centimètres. Ce qui m’a tout d’abord marqué dès que je l’ai vu c’est l’incroyable exactitude et permanence de la couleur entre ce que Cézanne a observé et retranscrit avec ses huiles en 1878 et ce que je peux continuer d’admirer 140 ans plus tard d’ici chez nous, tant les nuances de bleus du ciel et de la mer, que les gris estompés des collines de Marseilleveyre qui en donnent toute la profondeur, sous une lumière blanche de mi journée de printemps. Je me suis piqué ensuite à retrouver l’endroit exact de ce point de vue. Chose faite à l’aide d’une reproduction et de Gérard mon ami et voisin qui s’était lui aussi penché sur la question. On peut constater sur place avec quelle fidélité le peintre a placé les formes immuables du paysage, silhouettes des reliefs des montagnes, découpe de la côte, falaises de rochers calcaires du premier plan. Les rares constructions humaines encore repérables sont la ligne de chemin de fer de la côte bleue , la digue du grand large du port autonome et la route qui descend des collines, le Chemin de la Nerthe. Ce qui me permet d’imaginer l’emplacement où sera construit 40 ans plus tard notre maison, en 1918, dans le quart inférieur gauche du tableau, à une centaine de mètres de la maison dont on voit la toiture dans cette toile. Cézanne peint ce paysage en s’orientant vers le levant, plutôt en direction sud sud est. Je m’étais attaché à relever les coordonnées géographique de ce « haut lieu patrimoniale immatériel » à l’aide de mon smartphone , 43.367074 de latitude nord par 5.305216 de longitude est si vous voulez tout savoir, voire vous essayer à le retrouver. Sinon je vous y emmènerai la prochaine fois. On peut imaginer que ce paysage naturel est resté semblable depuis des milliers d’années comme le resteront encore longtemps sa lumière et ses couleurs, au delà de nos passages éphémères ici bas. Cézanne lui l’immortalisa. Seul présence humaine détectable dans le tableau, deux petits coups de pinceaux blancs désignant les voiles de frêles embarcations. Aujourd’hui dimanche 22 mars 2020 seul un paquebot quitte le port. Avec ou sans passagers ? Hier encore on en aurait débarqué des touristes déclarés contaminés, acheminés jusqu’aux hôpitaux de Marseille. Aux info les milieux médicaux continuent de fustiger le manque de respect des consignes de confinement… Le parlement et le sénat en session extraordinaire réfléchissent à un durcissement des règles, peut-être même à l’autorisation de la mise en place d’un état d’urgence sanitaire par le gouvernement… Nous aurons aujourd’hui quasiment fini de prendre des news de nos proches, tout le monde va bien. Les voisins que l’on aperçoit et que l’on hèle de loin vont bien aussi. Tant mieux. 20:00 sera le rendez vous du tintamarre public depuis nos terrasses avec les voisins pour exprimer notre soutien aux soignants et tous ceux qui bossent pour nous. Papa me téléphone de chez eux à Pontarlier. Il a lu le début de mon journal et aimerait me rassurer en me rappelant ce qu’il a traversé lui, 39-45, la guerre d’Algérie…Il se sent bien et me dit être optimiste sur l’issue de cette crise, paroles paternelles qui se veulent rassurantes, ça marche, surtout de le savoir en forme, et sa tentative me fait sourire. Il va jusqu’à nous chanter une chanson écoutée à l’époque sur les ondes de Radio Suisse Romande pendant la guerre de son enfance, dont les paroles enjouées annoncent la venue des jours meilleurs. Ben oui Jojo, merci, les jours meilleurs reviendront, on y croit, on y croit, , on y croit, on y croit, façon méthode Coué ( de la Châtaigneraie 😉 quand même un peu. Me reviennent en tête à mon tour en ce beau dimanche les images et la chanson « Quand on s’promène au bord de l’eau » interprétée par Jean Gabin dans « La belle équipe » de Julien Duvivier (1936, le front populaire en fond de décor, for you here https://youtu.be/P43ZPK4poNA). Le film est en noir et blanc, mais si on devait le recoloriser nul doute qu’on y verrait du jaune fluo dans les gilets…


« Du lundi jusqu’au sam’di, Pour gagner des radis, Quand on a fait sans entrain Son p’tit truc quotidien, Subi le propriétaire, L’percepteur, la boulangère, Et trimballé sa vie d’chien, Le dimanch’ viv’ment On file à Nogent, Alors brusquement Tout paraît charmant !

… (Refrain) Quand on s’promène au bord de l’eau, Comm’ tout est beau… Quel renouveau

… Paris au loin nous semble une prison, On a le coeur plein de chansons. L’odeur des fleurs, Nous met tout à l’envers Et le bonheur Nous saoule pour pas cher. Chagrins et peines De la semaine, Tout est noyé dans le bleu, dans le vert …

Un seul dimanche au bord de l’eau, Aux trémolos Des p’tits oiseaux, Suffit pour que tous les jours semblent beaux Quand on s’promène au bord de l’eau.

J’connais des gens cafardeux Qui tout l’temps s’font des ch’veux Et rêv’nt de filer ailleurs Dans un monde meilleur. Ils dépens’nt des tas d’oseille Pour découvrir des merveilles. Ben moi, ça m’fait mal au coeur … Car y a pas besoin Pour trouver un coin Où l’on se trouv’ bien, De chercher si loin…

(Refrain) Quand on s’promène au bord de l’eau, Comm’ tout est beau… Quel renouveau …

Paris au loin nous semble une prison, On a le coeur plein de chansons. L’odeur des fleurs Nous met tout à l’envers Et le bonheur Nous saoule pour pas cher. Chagrins et peines De la semaine, Tout est noyé dans le bleu, dans le vert …

Un seul dimanche au bord de l’eau, Aux trémolos Des p’tits oiseaux, Suffit pour que tous les jours semblent beaux Quand on s’promène au bord de l’eau.« 

(Paroles de Julien Duvivier et Louis Poterat Musique de Maurice Yvan et Jean Sautreuil )


J#7 lundi 23 mars


Le ciel est plus gris ce matin, changeant. Je file dès sept heure, avant que cela ne se gâte peut-être, faire mon tour de vélo, avant le possible confinement complet dans les cartons du gouvernement. Jouissif début de journée en solitaire sur ces sentiers où je vais croiser un faisan, des grives et une dizaine de lapins, qui vous saluent bien. Mais aussi de loin un joggeur et un promeneur avec son chien, qui me saluent bien, c’est tout. Ah oui et aussi Vincent l’incontournable garde chasse factotum du site derrière les barrières du siège de la Société de chasse de la Myrthe. Tiens, et si on interdisait la chasse sur ces terres déjà bien abîmées par les carrières de Lafarge ? Et si on interdisait la « chasse loisir » partout tout simplement, comme à Genève ? me dis je en pédalant, à bloc même dans les descentes, histoire de bien faire monter dans mes veines et ma petite tête casquée l’adrénaline de la vitesse qui me met en joie. On continue d’œuvrer dans la maison et les jardins à tous ces petits trucs qu’on remet habituellement au lendemain puis qu’on oublie. Là on en fait un peu au quotidien, pas trop et pas trop vite pour en garder pour le lendemain, on liste sans programmer et on fera au jour le jour selon l’humeur, une manière de « mettre nos affaires en ordre », c’est différent comme posture. La perspective de deux mois de crise est maintenant dans les esprits, on attend encore le décret de l’état d’urgence sanitaire imminent. Je vais m’efforcer de ne pas lire ou écouter le bilan du jour, break d’info d’un jour. Après le rendez vous du Tea Time on se cale en famille devant une série TV, The new pope, boulimiquement en enquillant 6 épisodes, 6 ! N’importe quoi ! Et un gâteau au chocolat. Dommage collatéral heureux du confinement. Ce n’est pas confinés mais confis que nous finirons …


J#8 mardi 24 mars


La température est bien descendue, en dessous de 10, le ciel est blanc, incitant à rester plus à l’abri. A l’intérieur. Brijou a rendez vous avec quelques uns de ses clients. On évoquait hier nos perspectives de boulot dans les semaines à venir. Pré-visiblement pour mes chambres d’hôtes c’est du gros plomb de chevrotine dans les ailes pour tout le premier semestre qui s’annonce. Les quelques résa que j’avais enregistrées ont toutes été annulées évidement, et de là à ce que des passagers aient les moyens et l’envie de voyager en France il se passera des mois au delà de la crise et de la levée des contraintes sanitaires. Va falloir gérer les éconocroc parcimonieusement. Brijou pour l’instant travaille à distance de son cabinet plus ou moins à mi temps, plutôt moins. Les perspectives à l’aune des deux ou trois mois à venir l’amènent déjà à envisager une fermeture possible du cabinet, trop de charges, pour travailler autrement, ailleurs…un scenario, dei scenari, que sera, sera. Malgré moi et sûrement à cause de ça je sens un peu la pression monter aujourd’hui, sûrement de manière très passagère, un petit bas parmi une grande majorité de hauts jusqu’ici. Je vais propulser cette bad energy dans les jardins sur les vieux rameur et vélo de cardio. Tout en pédalant sur place et sans les mains, sans les mains et droit comme un i, sans autre chose qui bougent que les branches des arbres dans le vent qui s’est levé, les quelques nuages qui filent au dessus de la mer un peu houleuse, je m’évade dans la lecture du journal de Sylvain Tesson, du 7 au 15 avril 2010, flottant dans ses réflexions sibériennes par moins vingt degrés réchauffé de l’intérieur à la vodka, du fond de sa cabane forestière, et les bienfaits de cet isolement volontaire. «  J’écris un journal intime pour lutter contre l’oubli, offrir un supplétif à la mémoire. Si l’on ne tient pas le greffe de ses faits et gestes, à quoi bon vivre : les heures coulent, chaque jour s’efface et le néant triomphe. Le journal intime, opération commando menée contre l’absurde. J’archive les heures qui passent, tenir un journal féconde l’existence. Le rendez vous quotidien devant la page blanche du journal contraint à prêter meilleure attention aux événements de la journée—- à mieux écouter, à penser plus fort, à regarder plus intensément ».

Nous sommes aujourd’hui sous le coup de l’état d’urgence sanitaire, c’est officiel, avec renforcement des mesures restrictives de sorties. Et ce n’est pas imperceptible dans l’atmosphère de notre quartier, plus silencieux que jamais. Descendu pour la première fois en une semaine de nos soixante mètres d’altitude, à vélo jusqu’à une des pharmacies du littoral pour acheter en prévention un thermomètre, je traverse des rues désertes fantomatiques. C’est spéc’. L’épicier chez qui je m’arrête pour acheter des œufs, la base, me confirme qu’il n’aura aucun problème de stock, ses rayons sont pleins, maintenant que la folie des derniers jours est passée. Lors de notre rendez vous quotidien du tea time il y a besoin d’un petit debrief, histoire de soulever un peu la soupape du stress. « Rassurez vous on a un thermomètre à affichage digital maintenant ! On craint degun ».

« Cistus albidus » en floraison dans la garrigue du massif de La Nerthe.

Episode #3

J#9 mercredi 25 mars

Première septAine traversée. Et à venir quatorzaIne, trentaiNe, quarantainE, une centAINE ? sans S ! A.I.N.E , haï, haineux ! La colère traîne, passagère mais lancinante comme un abcès dentaire, selon, selon les infos, selon les humeurs nocturnes, selon les nouvelles, selon la tristesse, selon les angoisses. Mais pas encore clairement dirigée. Vers nos dirigeants ? Sûrement. Vers mon impuissance ? Euh… oui, fait chier d’être à la merci de l’invisible. Je pressens une journée morose, le soleil s’est levé du pied gauche lui aussi et a jeter l’éponge, trempée, les nuages gris s’uniront pour faire couvercle, lâchent un crachin glacial, la température en tombe de haut, les flocons seront de la partie là bas au nord, en pays aixois, loin, très loin quand on ne peut pas bouger de chez soi. Un matin sans? Je manque d’énergie pour regarder plus loin et chercher une perspective, j’ai beau me frotter les yeux ils restent encollés de blues.
Morgane, elle, reste active et acharnée. Elle peaufine et améliore ses patrons et finalise un très seyant masque de protection qui donnerait presque envie d’en porter. Très ergonomique et ajustable avec un lacet pour le rendre le plus hermétique possible, elle peut le customiser avec de jolis tissus, taille homme ou femme. Elle prend son frère comme mannequin, pour poser pour une photo témoin. Beau gars. Congratulations. Je lui en commande un pour moi qui sera plus enveloppant que le mien pour y glisser toute ma barbe de vieux chien poivre et sel. A utiliser occasionnellement pendant une sortie autorisée et à laver au savon de Marseille hein ! Cela fera l’affaire. C’est mieux que rien et rassurant en quelque sorte. Et de toutes façons comme disait maman, taquine en situation périlleuse, « Qui ne vaut rien ne craint rien» ;-). Fort de ce bon vieil adage et sur ma proposition nous décidons que je resterai le seul de nous quatre à continuer à m’exposer, avec précaution, à l’extérieur de la maison voire au contact de nos congénères, jusqu’à la fin de leur première « quatorzaIne » si aucune envie impérieuse de sortie ne les titille de trop d’ici là, et après on avisera. Rien d’héroïque de ma part, juste une tentative de mettre de la logique dans ce bordel. Tous trois ne se sentent pas trop stressés par cet enfermement pour l’instant, une assignation à résidence tout de même très élastique et confortable dans cette maison qui n’a jamais autant été notre coquille, un cocon. Le temps s’est radouci cette après-midi , les nuages sont épars et le soleil troue le ciel. Pendant que je vais suer et évacuer un peu de tension en pédalant et ramant sur place, Théo monte méditer sur la plate-forme dans le platane face à la mer un casque audio sur les oreilles, je suis content de le voir tranquille , il fait ce qu’il faut pour rester zen et prend de la hauteur. Les heures s’égrainent rapidement et je fini la journée en allant répéter quelques titres à la basse face à la playlist de mon ordi. Ce n’est pas ce qu’il y’a de plus sexy comme pratique instrumentale, mais bien que tous nos concerts aient été annulés pour les deux prochains mois j’entretiens l’espoir de retrouver vite mes frères d’armes et d’aller nous amuser et jouer en remontant sur scène rapidement. Je tente des arrangements sur les nouveaux titres que « Djoudjou the preacher » nous a fait parvenir par mail à « Thomy machine gun » et moi pour The HOST, et me défoule au mediator en up tempo sur les reprises joyeusement punk des RAMONES de la Blitzkrieg Family interprétées avec Lulu et Reda. I miss you brothers. But show will go on !

J#10 jeudi 26 mars

La grille se resserre. Je m’arrange et retiens de la nouvelle mouture du décret tombée hier qu’il impose entre autres une restriction de l’activité physique quotidienne à une durée plus que d’une heure à proximité de chez soi…En jouant sur les marges et entre les lignes, c’est à dire tricher en fait, je devrais encore pouvoir tirer des bords de manière satisfaisante dans mes virées solitaires à veuteuteu. Je dessine dans ma cartographie mentale le parcours, estime, prévisualise virages, obstacles, pentes descentes et changement de braquets, rempli ma gourde, chausse gants et casque et 3, 2, 1 let’s go! «7 heure du mat, j’ai des frissons,…» je file chrono en main, autorisation signée datée en poche vers les sommets de La Nerthe… une quasi course contre la montre ! Je joue à ce jeu pour la première fois, de ma vie peut-être, depuis très très longtemps en tout cas, depuis le club de rugby de mon adolescence peut-être, pas vraiment le genre de la maison ! Je ne suis pas compétiteur pour un rond et ai pris l’habitude de pratiquer mes activités physiques à mes heures et mes rythmes, et par conséquent souvent en solo, pour le plaisir, sans adversaire ni contrainte, seulement quelques petits défis personnels du moment. Sans partenaire aussi hélas. Aujourd’hui jouer le jeu de ce cadre contraint me stresse d’une part car il signifie et symbolise une part de la perte de cette liberté chérie, et en même temps m’excite en quelque sorte comme au franchissement des cordes d’un ring sur lequel je vais pouvoir physiquement balancer quelques uppercut à l’adversaire invisible assis dans l’angle en face. Je pédale assez vite ce matin tout en gérant l’effort pour en garder sous le pied pour les passages tendus. Le terrain ici est très cassant et avec beaucoup de dénivelé, sans aucun plat, pas plus faux que vrai, tu montes ou tu descends, basta. Et parfois tu montes raide et tu descends vite ! Dans le parcours planifié seul un obstacle m’oblige jusqu’à présent à descendre de vélo. Au fond d’un creux dans un passage obligé entre des arbustes épineux inextricables subsiste depuis cet hiver une grande flaque boueuse d’une dizaine de mètres de long où se cachent de profondes ornières creusées par les quat’quatre des gardes chasse. J’y ai déjà plongé dedans une fois il y à quinze jours, trop vite arrivé et prétentieux, popopop ça va passer, planté la roue avant là au fond de la boue grasse, basculé cul par dessus tête, trempé et crotté, m’en extirpant en en rigolant comme un bossu sans cabosses, t’es trop con mec! Maintenant on ne m’y reprend plus et j’aborde l’endroit à pas de loup longeant les bords étroits et détrempés à pieds vélo à la main en évitant de trop me griffer dans les arbustes. Mais aujourd’hui, au joie ! le terre plein central entre les deux ornières est immergé, presque asséché et propose un passage presque à gué tout du long ! Ça veut dire, frères et sœurs, car j’y vois un signe, ça veut dire qu’un jour prochain on sortira de ce bourbier, de ce profond merdier. Alléluia! merci Sainte Rita!
En attendant il faut continuer de pédaler, parfois dans la choucroute, ou dans la semoule, selon tes racines alsaciennes où outre méditerranéennes frère. Même combat cette fois.
Aujourd’hui on apprend toujours de mauvaises nouvelles, la courbe funeste continue son ascension exponentielle, les USA comptent en 24 heures un doublement du nombre de leurs malades contaminés… Ici les élus locaux sortants et candidats aux municipales commencent à se demander s’il n’aurait pas fallu éviter campagne et scrutin ? maintenant que certains tombent malades… c’est pas con ça, mais trop tard ! Ce n’est pas quand on fait dans son froc qu’il faut serrer les fesses, mais avant m’ssieur dames! Va falloir assumer.

J#11 vendredi 27 mars

Finalement aujourd’hui je ne sortirai pas moi non plus de la maison, notre serviable voisin épicier Florian nous livrera quelques produits frais en remontant chez lui. Ils travaillent dur, la fermeture des marchés paysans aura plusieurs conséquences directes et immédiates pour eux. Ils doivent augmenter leur tournée pour aller chez plus de producteurs et verront plus de clients venir se dépanner à l’épicerie, les journées de travail s’allongeant … Je lui propose une nouvelle fois mes services si besoin, il l’a bien enregistré mais pour l’instant ça ira.
Cet aprèm je fini de construire le banc commencé hier autour du tronc de notre platane. Décidément, celui ci devient un centre névralgique de la maison avec son plateau à trois mètres pour siester, méditer ou observer la mer et les oiseaux, son nid de feuillage produisant un ombrage frais en été pour y manger ou profiter du hamac suspendu là, comme le mobile totem en bouts de bois peints de Brijou ou mon carillon éolien réalisé avec une vieille cymbale. Le voici donc maintenant ceint en sa base par un banc ovale en bois de récup, pour des palabres et apéros. Un arbre habité de toutes parts, sur lequel on peut monter mais aussi compter, s’appuyer, se confier, et qui a l’air d’en être honoré. Après plus de vingt ans maintenant il fait discrètement partie de la famille. Ses racines sont ici, un vrai estaquéen de naissance ! En ces temps agités il est un repère stable, solide et rassurant qui contribuera avec sa force tranquille à traverser cette épreuve. Avec le chien, l’arbre meilleur ami de l’homme. Et cet avantage pour nous qu’il a force chance de nous survivre et qu’on n’ait pas l’occasion de le pleurer, cet ami là…
Ce soir on aura fini les saisons de The young et The New Pope, plutôt pas mal. Et la tarte aux pommes de Morgane, hummm.

Baie de Marseille vue de L’Estaque, impression ciel pleureur.

Episode #4

J#12 Samedi 28 mars

Pas de marché de producteurs à La Gavotte ce matin, alors que la saison commence pour nos maraîchers du sud de la France, asperges vertes, fraises, ou une volaille fermière, une Pasteis de Nata portugaise…et pas de rendez vous avec les habitants habitués, amis du quartier et à la ronde, le temps d’une tchatche en grignotant un bout de cake ou une tartine de miel offerts par les forains. Non, ce matin je revêts mon plus beau masque de protection home made et descends au plus près, à la supérette chez les Azzoug, avec mon caddie de compétition orange plein de verre à recycler au passage. Il est déjà tard dans la matinée, 11:00 peut être. Je m’attendais à foule et pis nan! C’est calme. Les rayons sont au tiers vide mais on trouve encore quasi de tout, sauf de la polenta, pas plus que de « graine » de semoule, normal dans ce quartier historiquement habités par les vagues successives de ritals puis de maghrébins, immigrés. Z’ont fait la razzia ! Les quatre travailleurs du jour qui font tourner le magasin sont cette fois ci tous équipés de masques de protections jetables, un mieux pour eux depuis la semaine dernière, un pire stigmatisé ostentatoirement pour l’ambiance. Ça ne rigole pas aujourd’hui et derrière les masques ça ne sourit même pas vraiment. Même Salia à la caisse si radieuse habituellement fait triste mine. Elle est épuisée, ils sont épuisés. Je m’y attendais. Elle me raconte brièvement comment tous les matins ils sont là, 7/7, tous sur le pont à réassortir les rayons avant l’ouverture et comment à peine le rideau levé les clients nombreux sont déjà empressés à faire leurs courses. Pas d’école, pas de travail, donc pas de cantine ni de restaurant donc tout le monde cuisine et mange à la maison, mathématiquement imparable. J’étais venu avec en tête l’idée de proposer de filer un coup de main en voisin, elle lâche un soupire derrière son masque les épaules s’affaissant, « oui c’est pas de refus», et me voici bénévole pour décharger lundi 9:00 les six palettes prévues, et peut-être aussi mercredi et vendredi prochains s’ils ont besoin. Je vais apporter ma goutte d’eau de colibri à ce service de proximité, enfin. Allez, bon courage et à lundi donc. Dans les yeux elle retrouve un instant un souffle et son sourire, « Faites une bise à Brigitte ». Yep.
Cet aprem j’écris ce journal et glande pas mal. Théo se met à peindre le plateau dans l’arbre, cool, Morgane tourne vire comme un animal en cage, incapable de se concentrer pour produire un boulot de dessin qu’elle aimerait réaliser, Brijou en week-end bricole de la déco pour les jardins. On est plutôt tranquille. Avec le fils on se décide à jouer aux boules dans un petit carré du jardin, on s’adapte, il l’emporte 13 à 12. Revanche demain! A 20:00 les fidèles au rendez vous du soutien aux soignants viennent aux fenêtres, terrasses ou balcons faire du bruit avec ce que nous avons sous la main, tintamarre iou iou et sifflets de défoulement et de ralliement des voisins, c’est sympa. Une rumeur circule sur le net qu’un nouveau rendez vous se mettrait en place à 20:15, de cris de colère cette fois ci contre les erreurs du gouvernement. Mouais… Pour moi la colère a exprimée sera pour plus tard, là j’ai besoin de placer mon énergie dans du positif et là où je peux puiser de la joie vivante. Pas vous ? Ce soir nous recevons de bonnes nouvelles de nos amis de Londres, relativement confinés. Nous allons rater la dernière expo sur le « London Calling » des Clash… What a pity isn’t it? Stay safe brother and sista.

J#13 dimanche 29 mars

J’aurai été super productif en ce dimanche, jour du seigneur pour les uns, jour du soleil pour d’autres, de repos et d’agapes dans la tradition séculaire. Moi je repeins le cochonnet. D’un rouge sang, 20 cm2 de cette petite boule en bois de 2,5 cm de diamètre, afin qu’elle se distingue mieux de la poussière de terre sur laquelle nous la jetterons tout à l’heure pour jouer avec nos boules d’acier de 8 cm de diamètre officiel, les pieds tanqués sur cette petite planète bleue de 510 millions de km2, 51 000 000 000 000 de cm2… La pétanque pour homélie dominicale d’une réflexion existentielle, de notre vertigineuse petitesse dans cette infinité, de notre place éphémère dans cette pléiade balayable d’un carreau hasardeusement pointé par une calamité virale grosse d’une centaine de nanomètres qui bouleverse le jeu de notre constellation humaine… Aujourd’hui c’est un beau jour de soleil, et Théo remporte la belle. Une go pro fichée sous un drone fixe le dernier point remporté et s’élève en traveling arrière, arrière, arrière, arrière,…la planète apparaît, bleue, de plus en plus bleue et propre, de plus en plus petite, disparaît vers l’infini et au delà. Effet de zoom sidérale sidérant. Imaginez.
Ce soir le premier ministre de la France et celui de la santé nous annoncent « francs jeux » que les quinze prochains jours de l’hécatombe seront pires, ils viennent apparemment d’apprendre à lire une courbe exponentielle calculée et accessible sur le net depuis plusieurs semaines. Sont forts ces énarques, y a pas à dire. Les couvre-feux sont plus nombreux, après le coucher du soleil pour l’instant, sunset plus tardif dès aujourd’hui car nous sommes passés à l’heure d’été, ça c’est une bonne nouvelle.

J#14 lundi 30 mars

La fonction réveil résonne! se réveille de nouveau. La première fois depuis plus de deux semaines, remisée, désactivée, inutile en cette période d’oisiveté obligée. Je me réveille souvent tôt habituellement et souvent sans cette alarme de téléphone à la mélodie synthétisée. Mais ce matin je l’attends, à 7:30, presque impatient. Car elle signifie que j’ai un rendez vous, dediou ! 9:00, je vais prêter mains fortes comme promis bénévolement à nos voisins commerçants de la supérette. C’est jour de livraison et nous nous retrouvons là avec deux autres voisin voisine à déballer les six palettes d’approvisionnements, que nous devrons mettre en rayons. Me voici épicier, comme Pépère Dédé pour ceux qui ont suivi, la boucle est bouclée. Les proprio apprécient le geste, et soufflent un peu. Durant quatre heures sans interruption nous réassortissons les étales, de froid, de sec, de frais, de longue conservation, de premier prix, de sélection, d’alimentaire, d’hygiénique, de solide, de liquide, de première nécessité, de capricieux, de bio, de chimique, de carton, de blister, de verre, de fer, pour femme, pour homme, pour enfants, pour animaux, du local, de l’exotique, du français, du rital, du bled, d’Europe, et même du soleil levant… du monde quoi. Des centaines d’articles et de marques différentes dans une si petite boutique, l’opulence de notre société de consommation en microcosme, et c’est le nez dedans que tu le vois le mieux, «serre bien le rayon, faut rentrer l’autre à côté». Quel casse tête que ce rangement. P’tain si j’étais l’dictateur d’un régime ‘muniste j’te foutrais un yaourt nature sans marque par rayon moi, et basta. Bio et local quand même peut-être . Mais ici le client est roi, « Demandez, et si on n’a pas on vous le commande » propose fièrement souvent un des jumeaux. La buée qui remonte sur mes lunettes depuis mon masque me soule grave qui m’empêche de lire les tous petits numéros des codes barres, grrr, fait pas bon devenir vieux et être en guerre. Devinez quel est le produit que je rentrai en plus grande quantité ? Indices : rouge, blanc, goudron, pétillant… beurk ! Je me suis retenu d’y mettre des coups de cutter dans le PET, et pchhhhit. Et pour ça on te fait sortir avec une autorisation pour achat de « première nécessité » ! Boycott !!! Bref, là je m’énerve et c’est pas bon pour les énergies positives auto-immunisantes adaptatives. Le moment reste sympa, avec les voisins et les tauliers qui maintenant me tutoient et m’appellent même par mon prénom. 13:00 mission accomplie, « Vous nous avez bien avancez, c’est sympa». ;-), à mercredi, même lieu, même heure.
Tenir un journal c’est aussi enregistrer des événements repères extérieurs, apposer une date et donner un cadre temporel qui permettra au lecteur de situer l’action, j’étais où moi?, comme des annotations manuscrites sur un calendrier aimanté et effaçable accroché sur la porte du frigo en aide mémoire du prochain rendez-vous chez le dentiste, qu’on relira ou pas. Et donc aujourd’hui mon post-it est le suivant, pas marrant : le cap des dix milles morts officiellement déclarés par les hôpitaux italiens depuis le début de la pandémie a été franchi, trente sept milles à travers le monde, deux mille six cents en France. C’est déjà tellement. Parmi mes proches trois personnes ont des troubles mais tiennent bons. A défaut de prières à adresser à je ne sais qui, je penses, je penses très fort à eux, à nous. Je suis inquiet. Tenez bon.

J#15 mardi 31 mars

Journée grise et pluvieuse, fraîche même. Mais qu’est ce qu’on s’en fiche en fait. Je dirais même plus, ce ciel pleureur me sied bien qui viendra gicler des gouttes d’eau propres sur mon visage et embuer mes lunettes, me faire sentir le froid vivifiant en pédalant une heure dans les collines. C’est tellement mieux que les postillons douteux de mes congénères, bien malgré vous, dans un métro sous terrain, nan ? Il pleut, tant mieux ! et j’ai de la chance. Je reviens crotté et fier comme un gosse qui a sauté les deux pieds joints dans une flaque d’eau en éclaboussant tout alentour.
Mes enfants jouent aux échecs, une réussite du confinement.
Rideau. De pluie.

Massif de La Nerthe, L’Estaque, entrée du port de Marseille.

Episode #5

J#16 mercredi 1 avril

J’ai le bourdon aujourd’hui, tendu. On a beau faire au mieux pour se sentir en sécurité, s’occuper l’esprit et le corps, il y a une accumulation de petites choses lancinantes qui rôdent en permanence et qui parfois prennent un peu le dessus. La tension monte au fur et à mesure que le tsunami gonfle. Les nouvelles sont plus terribles de jour en jour, on compte en France quotidiennement officiellement plusieurs centaines de morts dus au seul corona, quelque chose comme 10 à 15% de plus que le bilan du jour d’avant, le principe de l’exponentialité. La vague descendrait actuellement vers le sud est. Ici à Marseille les hôpitaux se disent prêts, et la présence du héros local à la chevelure rebelle, le professeur Raoult, avec ses expérimentations paraît-il prometteuses de traitement à la chloroquine semble avoir apporté une sorte de confiance, genre puisqu’il est là «on craint degun», comme s’il était le meilleur butteur du championnat de foutchbol. La légendaire et chauvine fierté marseillaise n’aura pas raté l’occasion d’épingler le personnage au tableau d’honneur. Le plus gros club de supporters de l’OM, les Winners du virage sud lui a paraît il même dédié un hymne écrit pour l’occasion, et déplié une banderole devant le centralissime « stade Vélodrome » sur laquelle on pouvait lire « Marseille et le Monde avec le professeur Raoult». Avec ça on est tranquille. En tout cas le défi est relevé et le combat est engagé. On y croit, allez Didier.
J’apprends aujourd’hui que mon GéGé lui aura perdu son papa il y a deux jours, infecté et confiné à l’hôpital, sans pouvoir lui dire adieu ni même le revoir une dernière fois. Cercueil scellé remis à la famille sans autre alternative…c’est raide. Confinés nous aussi ne pouvons même pas apporter ce petit soutien de présence voire de contact physique aux proches en ces dramatiques et si étranges circonstances, fait chier, désolé mec. Avec vous.
Je retourne filer la main à la supérette ce matin. Nous déballons, déballons, déchirons, éventrons cartons et plastiques cellophanes contenant des produits déjà conditionnés dans plusieurs couches d’emballages, le tout représentant je dirais, je sais pas, entre 15 et 20% du poids total de déchets ? Ça fait réfléchir quand tu le constates ne serait ce déjà qu’à l’échelle d’une supérette de quartier. Ça aussi faudrait que ça change !

J#17 jeudi 2 avril

Je trace tôt à VTT sur les sentiers des collines, 7:30 je crois, la bonne heure. Le vent froid de la veille est tombé, il fait encore frais à cette heure ci quand même, et la matinée s’annonce dégagée et ensoleillée. Ça réchauffe ma morosité d’hier. J’y vais cool, plutôt en mode «regarde la belle nature, le beau printemps installé»… Tout ce qui doit être en fleur l’est généreusement, et la garrigue se partage entre beaucoup de jaune et de violet, un peu de blanc et une touche de rouge : cistes, genêts, euphorbes, églantiers, valérianes, asphodèles, lilas d’Espagne, coquelicots, muscaris, thyms, romarins, et plein d’autres dont je ne connais pas le nom, et ma préférée l’hélianthème marifolium, une endémique classée en catégorie « A rouge « , c’est à dire protégée. Toute petite, jaune, à feuilles grasses qui pousse à travers les pierres et rochers et qui permettrait presque à des militants activistes de faire classer le site par sa seule présence. Bon, là je suis sur un terrain qui appartient pour moitié aux carrières Lafarge, c’est dire comment le classement du site est à des lieux des préoccupations et intérêts locaux. No hope. Pour l’heure toute activité des carrières est arrêtée, de même que toute présence des chasseurs, et les lapins en profitent bien. Moi aussi. Même en une seule heure de sortie, un peu plus, j’en prends plein les mirettes. Au sommet la vue dégagée est exempte de traces de pollutions urbaine et industrielle tant à l’est côté Marseille qu’à l’ouest côté Fos, zones fréquemment chapeautées d’une couche jaune nicotine. C’est indécent d’y penser en ces termes aussi basiquement mais je me dis presque «pourvu que ça dure».
J’ai reçu d’Alsace aujourd’hui des nouvelles d’une amie qui m’informe du décès d’un grand petit bonhomme anonyme ou presque, emporté par le virus à 82 ans, sans antécédents médicaux. Claude Peitz fut de 91 à 96 le chef d’établissement du collège de Cronembourg où je débutais ma jeune carrière d’enseignant d’arts plastiques en ZEP. Il fut un mentor pour un certain nombre d’entre nous, un humaniste engagé, un visionnaire de la pédagogie, un missionnaire du service public dans des jungles à défricher, un empêcheur de tourner un rond, un pragmatique entreprenant, un homme à l’étoffe du héros, les pieds ancrés sur des terres de luttes sociales, un juste…Dire qu’il m’a appris le métier est trop faible, il m’a donné envie, une vision, du sens. Pour le jeune prof encore un peu punk que j’étais alors il fut l’incarnation du possible changement. C’est en grande partie à cause de lui que je me suis senti de relever le défi d’une mutation pour un poste, vacant depuis 4 années, dans les quartiers nord de Marseille à St Antoine… Avec son autorité naturelle il m’avait fait et donné confiance. Un père spirituel en le domaine pourrais-je dire. Je n’ai hélas ensuite jamais retrouvé ici dans aucun de mes p’tits chefs quelqu’un qui lui arrive à la cheville, voire des tocards incompétents, au point de démissionner 15 ans plus tard, jeter l’éponge, quel gâchis. Paix à ta grande âme homme bon.

J#16 vendredi 3 avril

Aujourd’hui sur les 4 heures de rayonnage à la supérette j’en passe 1 entière à réapprovisionner celui de bouffe pour animaux domestiques. 4 mètres de long sur 3 de haut et cinquante centimètres de profondeur, pas loin de 2 m3 en gros. Il y a bien longtemps que je n’ai plus eu de bestiau à nourrir à la maison, 17 ans pour être très précis depuis la mort de notre chien, Edmond Patapon, ce con, qui majoritairement mangeait comme nous, nos restes gonflés de quelques pâtes et de pain sec. Là devant mon rayonnage je me retrouve à dispatcher des produits que je n’imaginais même pas, pour avoir le poil soyeux, pour telle race, pour telle taille, pour tel âge, sans sel, petites bouchées, saveurs améliorées, pour animal difficile, fine bouche… Je ne découvre pas complètement le truc et je suis okay sur le fait qu’on doit bien traiter et aimer les animaux qu’on a rendu domestique, c’est un engagement, mais là et dans le contexte cette opulence me donne juste un haut le cœur alors qu’on commence à distribuer des rations de survie de premières nécessités en Angola comme à Madagascar, et sûrement ailleurs en Afrique touchée vitesse grand V par le covid. Grrr. No more comment for today.

J#17 samedi 4 avril

Plein le dos, bloqué depuis cette nuit, des trucs à gérer à la maison qui m’échappent ou me dépassent ? Sûrement. Faut clarifier pour traverser. Il fait beau et je vais me chauffer la couenne au soleil pour détendre la bête qui sommeille en moi. Laisser filer. Demain sera un autre jour.

J#18 dimanche 5 avril

Ben voilà, suffisait presque de patienter… A 8:30 j’ouvre la porte de la maison qui donne sur le perron et regarde la mer, miroir d’argent étale. Et au même instant, là devant mes yeux encore ensommeillés juste de l’autre côté de la digue de blocs de pierres qui délimite l’entrée du port de l’Estaque et de la base nautique de Corbières, à moins de cinquante mètres du bord surgissent de la surface deux dauphins bleus, en chasse, plongent et ressurgissent et replongent sans laisser de sillage. Je cours chercher ma fille dans sa chambre pour que nous puissions profiter ensemble, fait rarissime déjà en soit, de ce spectacle jamais observé depuis ici, à travers la vision très rapprochée de nos jumelles. Quelle joie et signe rassurant de résilience. Merci. Les choses changent, les choses bougent côté Nature, pourvu que cela dure et s’imprime dans nos cervelles de poissons rouges. La journée pourrait s’achever sur cette vision que cela suffirait à remplir ma journée. Et pis finalement non, je vais expérimenter une recette de cake vegan au citron, histoire de remettre un coup de soleil pour le Tea Time.

Grues de la « Forme 10 » et digue du « Grand Large », port de Marseille depuis L’Estaque.

Episode #6


J#21 lundi 6 avril


Pendant cet enfermement ne pas se confiner dans des habitudes quotidiennes stériles n’est pas chose si aisée. Nous entamons la quatrième semaine de vase clos et les perspectives d’ouvertures du bocal restent très incertaines. Si les rituels sont des repères structurants et rassurants, une routine linéaire dépourvue de petites excentricités pourrait assez vite me faire flipper. Savoir patienter jusqu’à une échéance connue permet dans une joie anticipative de projeter ce qu’il est possible de faire jusque là, ce réjouir de l’instant attendu et d’envisager l’au delà. Avancer au jour le jour dans l’incertitude est une autre paire de manches. Je croyais pourtant que j’étais de cet acabit résigné au rythme du on verra bien demain, qui est un autre jour, que sera sera, what ever will be will be, et pis nan, pas tant que çà, je ne fais pas le malin ce matin. Ce matin j’aimerais bien avoir un calendrier avec des dates de rendez vous, un week-end en famille, une virée jusqu’à Sète et dormir dans notre van, une date de concert, une régate en mer, un voyage en Italie, une choucroute réservée au « Coucou des bois », un soin à finir chez mon ami dentiste, des touristes à accueillir, une bringue entre amis, l’anniversaire décalé des soixante ans de mon frère, les baptêmes de mes filleules à célébrer…Je manque de zénitude contemplative apparemment, de capacité à me satisfaire du seul instant présent, touché par un état un tantinet mélancolique, une tristesse indéfinie, une inquiétude indicible, peut-être même une peur de ne pas en être de ces rendez vous ? Possible. Mais comme il paraît que ça va mieux en le disant, maintenant que c’est dit, mmmh daaaahh tout va mieux.

A la supérette ce matin nous ne sommes que deux bénévoles à déballer les deux palettes du rayon frais, les deux tiers de la commande pour le reste du magasin n’ayant pas été livrés. « Bah, ils mangeront ce qu’il y a cette fois» lâche Aïssa, un peu sur ses gardes à l’idée de ce que les clients insatisfaits pourraient faire comme remarques. La majorité sont compréhensifs voire attentionnés et sentent bien qu’il y a un fonctionnement anormal et en flux tendu, s’étonnent parfois de notre présence bénévole pour filer un coup de main qu’ils saluent. Une minorité reste à l’ouest, même pas un bonjour, tout leur est dû, eux qui maronnent parce qu’une étiquette n’est pas à sa place ou que leurs produits habituels ne sont pas disponibles. Et pourtant des trucs à bouffer il y en a, encore beaucoup, mais non, aucune adaptation de leur part, beaufement égoïstes. A ceux là je m’amuse à répondre un « y’a n’a pas » nasillard sec et pointu en imitant le ton de mon père qui lui même imitait une personne que je n’ai pas connue, peut-être en temps de privation ? Faudra que j’éclaircisse l’origine de ce lieu commun passé dans le patrimoine des expressions familiales, qui pour l’heure sert bien mon cynisme et m’évite la colère. A un client qui me demandait du beurre, l’endroit étant un peu entravé par cartons et palettes, je donnai ce qu’il y avait déjà en rayon, assez alléchant, une livre de beurre breton doux moulé dans un joli papier blanc et bleu plié à la main. Par dessus ses lunettes il me le refusa en prétextant qu’il était fabriqué avec du lait européen… what the fuck? De l’autre beurre « y’a n’a pas!», pour l’instant. Le gars s’en va, sans commentaire, heureusement, sans merci non plus. Dans cette petite supérette de 200 m2 je le vis tourné viré une heure durant, c’est long une heure nan? le temps que j’accède au fond de la palette pour extirper et rayonner le carton de beurre visé, du « bio » affranchi U…Un fan, un inconditionnel, un toqué, un ayatollah. Bizarre. Un papy, sourd et tremblotant sur sa canne, se fait engueuler par un « monsieur je sais tout » justicier masqué parce qu’il ne respecte pas les distances de sécurité et force un peu le passage entre moi et lui. L’ancêtre en tombe la mâchoire, bouche fermée, sourcils au plafond, puis tournant la tête me regardant étonné me demande « pfff, qu’est fe que fous dites ?», wah dediou j’ai presque le temps de compter et d’esquiver les postillons, je lève ma main gantée pour signifier en un seul geste un « c’est pas grave c’est pas moi j’ai rien dit». Le pauvre monsieur sûrement bien seul dans la vie n’avait sans doute pas le choix d’être là pour s’acheter son trois fois rien de subsistance quotidienne et personne pour lui faire ses courses. Peut être l’autre aurait-il pu le lui proposer et faire sa part plutôt que de le houspiller ? Je ne penses pas que cela lui soit venu à l’esprit. Bref. Jusqu’ici tout va bien. Jusqu’ici tout va bien. On se détend. En rentrant à 13:00, un carton de brioche industrielle italienne aux oranges confites dans la main, en remerciements pour le Tea Time avec les enfants, mes grands s’affairent au repas, végé, cool, car ça creuse de vivre dangereusement.

J#22 mardi 7 avril


8:00 La mer est d’huile. Plaque d’acier polie sans une onde. Le phénomène dure depuis le quasi début du confinement. J’émets l’hypothèse que l’absence complet de trafic maritime d’une part et de l’absence de pollution urbaine modifiant les échanges thermiques qui influent sur les déplacements d’air dans l’atmosphère locale pourraient en être la raison ? Je n’ai jamais vu un tel état de la mer en 24 ans d’observation quasi quotidienne, ni sur une durée aussi longue et encore moins à cette saison. Étonnante coïncidence en tout cas. Je traque aux jumelles encore les dauphins dans la baie, on ne sait jamais, les conditions sont identiques à la première fois il y a deux jours, calé patiemment au moins une demi heure dans l’immobilité depuis la terrasse. Vers 9:00 je perçois à peut être cinq cents mètres de la digue du « grand large » un déplacement linéaire intermittent d’est en ouest de deux formes qui ne se courbent pas autant que des dauphins, traînées et dos beaucoup plus longs… peut être deux petites baleines ? Ça serait juste incroyable. Brijou confirme à son tour la même observation ! Incredibeul ! Quelle chance !
Changement de registre. Dans un article datant de la semaine dernière lu par hasard sur mon smartphone en buvant mon thé noir, un représentant national des entreprises de pompes funèbres expliquait comment la période était très compliquée voire dangereuse pour tout ceux de la profession. Je n’avais pas pensé une seule fois à ce corps de métier, aux premières lignes du front lui aussi. Tout en lisant, mes pensées vont alors vers un de mes anciens élèves de Saint Antoine, Sébastien B. Il doit avoir presque quarante ans aujourd’hui. A quinze ans c’était un beau, très beau gars, aux yeux lumineux, coquins, dragueur, joueur, plutôt athlétique, insouciant et qui s’en fichait bien de l’école. Gentil. Au sortir du collège il s’est retrouvé par défaut sur une voie de garage en lycée pro, pas sa voie. A dix huit ans il était embauché, aussi par défaut, dans l’entreprise familiale qui avait pignon sur rue, tenue par sa très élégante maman que j’avais rencontrée lors des réu parents prof, il avait de qui tenir, propriétaire d’un service de pompes funèbres privé à 500 mètres du collège. Je le revis à cette période régulièrement car il avait une jeune sœur encore collégienne à l’époque, et surtout parce que le parking de leurs corbillards et leur officine était sur l’avenue de Saint Antoine, à côté des  » Meubles Dura » pour situer aux locaux, que j’empruntais quotidiennement pour me rendre en cours place Canovas. On se croisait, on se faisait signes, « Ça va Seb?- Mmmh Ça va, m’sieur…». Dès son embauche Sébastien avait perdu son peps, cette étincelle si vive dans ses yeux de playboy, son teint même était devenu terne, j’en ai été un peu choqué les premières fois. Triste pour lui. Même s’il faut de tout pour faire un monde c’est pas un métier pour un mec de dix huit balais que de se coltiner la mort tous les jours, c’était pas sa vocation, pas sa voie, mais une punition opportune infligée par maman, il avait un métier et une succession à assurer. J’espère qu’aujourd’hui tu vas bien hombre. A la différence des pompiers qui sont appréciés par toute la population au regard de leur engagement à tenter de sauver et y arriver parfois, les employés des pompes funèbres sont des oubliés, voire des reniés, oblitérés de nos sociétés, ceux qu’on ne veut pas rencontrer, car eux sont là pour signifier la fin du parcours, plus rien à sauver, vus au mieux comme des accompagnants pour le passage. Aucun rêve de gosse à devenir croque mort. Alors que pompier…Drôle de rôle que celui de ces gars, et rares femmes, discrets et empathiques dans leurs costumes gris, croisés 48, 72 heures durant nos larmes. Mon grand père Dédé, encore lui, après 45 fut embauché par la commune de Pontarlier comme ordonnateur des pompes funèbres encore municipales à l’époque. Son travail consistait à rencontrer les familles pour organiser les obsèques, de la rédaction de l’annonce nécrologique à l’enterrement au cimetière Saint Roch. Ce statut avait fait de lui une personnalité de l’ombre, incontournable dans ce service public, apprécié pour la dignité qu’il mettait à l’œuvre en ces circonstances à ce qu’on m’a raconté. De cette période, du grand père au moins, subsiste toujours dans cette petite commune de vingt milles habitants qu’est Pontarlier un fonctionnement des annonces nécrologiques publiques que je ne connais nul part ailleurs. Disséminées dans toute la ville comme des boites de ramassage de courrier sont fixées sur les murs à hauteur de regard adulte des petites niches en bois avec un fond métallique zingué muni de glissières à l’intérieur desquelles peuvent être placés jusqu’à deux fois deux cartels blancs de 10 cm sur 10 sur lesquels sont inscrites dans une écriture manuscrite dupliquée à la Ronéotipeuse à alcool à l’encre violette les annonces nécrologiques de la commune. Ces petites boites sont pour moi une véritable curiosité de la ville, et j’ai en souvenir dès ma toute petite enfance l’image de cet arrêt de quelques minutes fait par tout un chacun, moi tout minus avec mes aînés ou plus tard seul quand j’ai su lire et être à la hauteur, devant ces stands pour s’informer de l’annonce du décès de l’une ou l’autre de nos concitoyens pontissaliens, né telle date sous tel nom, épouse bidule, exerçant le métier de en telle entreprise, affilié aux X familles machin truc muche, avec date et lieu des obsèques. Je vois et je vis ces annonces publiques comme un rituel d’accompagnement collectif sympathique de partage du deuil, une connexion, même inconsciente, entre tous avec pour effet de diminuer la charge émotionnelle de l’épreuve voire une aide au passage dans l’au delà. Seulement avoir une pensée pour ces êtres connus ou inconnus. Encore aujourd’hui je ne peux m’empêcher les rares fois où je retourne dans ma ville natale de m’arrêter devant cette niche qui se trouve depuis toujours, à l’échelle de ma vie, en bas de la rue de La Chapelle juste à droite après le pont de chemin de fer, fichée dans ce vieux mur de pierres de taille grises tachetées de lichens noirs desséchés, pour en lire les cartels. J’imagine qu’en son temps c’est mon grand père qui en était le rédacteur et qui peut être même effectuait la tournée de mise à jour de ces petites boites tel un bateleur public silencieux, « lisez lisez braves gens…». Je les aime bien moi ces petites boites . Du coup aujourd’hui j’ajoute à la liste du ramdam de 20:00 mon soutien à nos passeurs psychopompes. Avec un grand oncle fossoyeur de tranchée au front en 14-18, un grand père ordonnateur des pompes funèbres, né en 1898 dans les locaux du cimetière du Père Lachaise où mon arrière grand père avait son logement de fonction en tant que gardien, et où mon arrière grand mère accoucha, ça ne s’invente pas, c’est presque un scénario de la série « Six feet under » cette famille !

Ce soir on fête les 28 ans de mon fils à huis clos et en tentant de nous connecter en visio à distance avec ceux de la famille qui y arrivent. Quelle pagaille et sympathique imbroglio. Je me mets à la place des prof et des élèves qui doivent essayer de suivre des cours de la sorte, quel joyeux merdier ce doit être.


J#23 mercredi 8 avril


Je suis de supérette ce mercredi, 24 palettes ont été livrées, c’est énorme, et du renfort est arrivé, ouf. Avec un rayonnement d’un kilomètre dans le quartier, ce commerce de proximité isolé est confirmé comme essentiel au bon fonctionnement de notre voisinage dans ce contexte de « confinement et distanciation sociale ». Mais actuellement sans l’aide bénévoles intermittente et hors cadre des voisins le maintien de son ouverture en serait impossible je penses. Pas sûr que les tenanciers ne craquent pas…


J#24 jeudi 9 avril


Depuis maintenant une semaine j’ai mal au dos, un point douloureux entre les omoplates, une tension musculaire voire un déplacement de vertèbre cervicale qui irradie jusqu’aux épaules, maux que je sais souvent être en ce qui me concerne un enkystement de peines émotives pas toujours forcément identifiées. J’ai beau essayé de faire le vide, je me sais assailli mais ne veux pas m’empêcher de me tenir informé de ce qui se passe dans le monde, comment les choses tournent avec cette calamité et ses enchaînements en cascade. Je suis triste pour le moins, inquiet sûrement. Je me fais chopper par deux fois depuis hier et encore ce matin à 9:00 par les lectures à la radio de magnifiques lettres d’auteurs, Leila Slimani puis Nina Bouraoui…et sanglote une dizaine de secondes dans ma tasse, petite soupape pour un trop plein. Les marches sont hautes et mes jambes lourdes aujourd’hui pour aller m’échouer dans les jardins. Il y a un an déjà, frère Bonux s’élevait plus haut, trop haut…In memoriam. Laisser filer la journée, et se souvenir.


J#25 vendredi 10 avril


Petite livraison aujourd’hui chez les Azzoug, trois palettes déchargées expédiées avant midi. Brijou habituellement en congé pour ce vendredi Saint qu’elle passe à la Sainte Baume vient en renfort aujourd’hui, pour jouer à la marchande avec nous, la matinée est plutôt calme. Mais eux, la famille, ont bossés jusqu’à 1 heure du mat pour pouvoir ouvrir à sept. Sont à la limite du burn out, « métier de chien» me confie Madjid depuis la chambre froide…Salia dort presque assise derrière sa caisse enregistreuse, peucher va. Courage. Merci.

Dans le monde aujourd’hui la pandémie a dépassé officiellement les 100 000 morts… 14500 en France…160 dans notre département.

Iris.

Episode #7


J#26 samedi 11 avril – J#27 dimanche 12 avril – J#28 lundi 13 avril


Je ne sais pas toujours quel jour nous sommes depuis ce temps suspendu, sauf quand je me remets à ce journal que je tiens quasi quotidiennement, un peu en décalage parfois, d’un jour, mais assidûment tout de même. Un repère, comme un rendez vous. Pourtant là, depuis trois jours je n’ai rien pris le temps d’écrire, même pas une note, trois jours sans jouer de musique, trois jours sans bricoler, je n’ai rien fait, pas l’énergie. Pour autant pas de symptômes de maladie je crois, tant mieux, juste à vide plutôt qu’à plat. Le week-end pascal de 3 jours, moment de break voire d’échappée belle va se noyer dans le flot de ces journées banalisées du confinement qui se suivent et se ressemblent beaucoup. Il fait beau certes, et c’est déjà ça, mais je reste avec la rate au court-bouillon, une sorte de spleen passager qui m’empêche. Je ne suis pas très agréable à vivre sûrement, pas très causant, pas très sociable, pas trop en relation, sorry. Moi qui suis plutôt dans le faire, quand je ne fais rien il ne me reste pas grand chose, ou alors l’être ? Celui là, si c’est ça, est morose, maussade. Une mauvaise humeur bileuse à résoudre par une petite saignée pour laisser s’écouler cet état d’âme saturnien comme d’antan ? Finalement de ces 3 jours j’aurai monté et descendu X fois les escaliers sans savoir où me poser, dedans? dehors? capuche et casque audio rivés sur la tête en mode screugneugneu. Même pas eu l’idée de sortir en utilisant mon bonus quotidien. J’aurai fait deux pains, maté la saison 1 et 2 d’une série avec Théo, «la casa de papel», top, revu «La passion du Christ» de Mel Gibson, de circonstance et terrible avec un son en 5.1 à fond de volume, écouter une lecture d’un texte de pope François, anti guerre et son industrie, enfin un qui aborde le sujet ! de ceux qui me taquinent le plus, sûrement le plus en fait. Entendu Macron, prolongement du confinement pour encore 4 semaines à minima, sans engagements concrets pour l’après, des formules de promesses de jours meilleurs voire d’un nouveau contrat social ?, cite l’article 1er de la déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen de 1789, “Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.” , tiens tiens, venant d’un chantre de la peste néolibérale mondialisée qui ne fait qu’augmenter l’abysse des fractures et impose ses distinctions sociales par le seul diktat de l’argent, d’un pourfendeur de notre service public français, véritable socle de notre bien commun social, ça laisse dubitatif. A moins qu’il ait fait un AVC notre Mirabeau nouveau ?


J#29 mardi 14 avril


J’ai fini de lire « Dans les forêts de Sibérie» de Sylvain Tesson, fin de l’aventure de l’ermitage sibérien, et feuillette depuis deux livres dans lesquels je pioche ci et là de temps en temps un chapitre ou une illustration. Le premier est une compilation d’extraits de carnets et livres de bord de marins au cours des derniers siècles, offert par ma fille récemment et depuis que je suis « voileu « . Ces journaux tenus quotidiennement alimentent mon intérêt pour le genre dans ce sens qu’ils ne prétendent à rien, surtout pas à la littérature, mais relatent factuellement la vie de ces hommes et femmes aventuriers, souvent d’ailleurs comme nous actuellement confinés sur leurs embarcations, c’est aussi l’intérêt d’en lire des bribes aujourd’hui. Ces écrits parfois illustrés n’ont que rarement été destinés à l’édition, ils revêtent un côté intimiste du récit, sauf pour les plus scientifiques comme « Le voyage du Beagle» (1839) du célébrissime naturaliste Charles Darwin embarqué pour les terres australes sud américaines d’où il développa ses théories évolutionnistes, avec toutes ses conséquences quant à la place de l’homme et son origine dans ce monde. Ces marins auteurs conservent, annotent, observent, relèvent, croquent, dissèquent, constatent, comptent, collectionnent, dessinent en vue de rappeler et relater ce qu’ils ont traversé comme aventures et mésaventures, récits qui serviront d’exemples voire de guide aux navigations d’autres marins, avec presque à chaque fois cette volonté, comme un devoir, un engagement implicite à transmettre une expérience du voyage et de la vie vécue, bons et mauvais plans, joies et déprimes. L’autre livre est un recueil de photographies de paysages de Yan Morvan intitulé « Champs de bataille»(2013)acheté à Arles lors du festival annuel. Ce photographe s’est déplacé à travers le monde pour photographier des lieux de conflits, non pas comme un reporter de guerre mais comme un historien archéologue en retrouvant les lieux supposés ou avérés de batailles terrestres et maritimes depuis l’antiquité et chronologiquement présentées jusqu’à nos jours, de la bataille de Jéricho en -1300 jusqu’aux printemps arabes et la guerre civile libyenne en 2011. L’intérêt et l’étrangeté des clichés viennent du retour à l’anonymat neutralisé des lieux mêmes aujourd’hui, une ruine banale, un champ de patates, un rivage caillouteux, un pont urbain, un croisement de routes nationales, un quartier citadin, un hameau paysan, un désert, une montagne, un lac, un océan, tous paysages saisis étant exempts d’une quelconque présence humaine, si ce n’est justement de celle imaginaire ou plutôt imaginable des corps fantômes invisibles de combattants et de combattus, de gagnants et de perdants, de morts et de survivants, d’adversaires et de victimes errants pour l’éternité dans l’espace des lieux. Des clichés anti monuments aux morts, des clichés se désolant silencieusement de cette permanence de la connerie humaine et de la guerre. Je feuillette ce livre de plusieurs kilo gros comme deux dictionnaires du Petit Robert, à l’atmosphère aussi lourde que son poids, depuis quelques années et son univers fait parti de mon imaginaire, qui n’est pas sans me rappeler ce climat si étrange de nos rues dernièrement désertées pour un temps, figé. Quels seront donc nos champs de batailles à venir ? Car ne nous y trompons pas, il y en aura. Aujourd’hui j’ai encore le temps de faire une heure de photo en me baladant dans une boucle autours de ma colline par les rues de la Montée des Iris et de la Montée Pichou, une petite parenthèse salutaire au fond de l’iris.


J#30 mercredi 15 avril


Ce matin à la supérette, équipé de mon masque, mes gants et mon canif à dépecer les emballages j’étais entre autre chargé de réassortir le présentoir à épices et herbes aromatiques. Obligé d’éplucher les codes barres pour ranger les flacons de verre à leurs places je relevai par hasard en n’y croyant pas mes yeux que le kilo d’estragon sec valait 310 €, celui de basilic sec 291 €, et des noix de muscade 284 €, …ooops. Tiercé gagnant et loin devant les poivres. 300 balles le kilo tout de même… Attention ça ne se fume pas. C’est décidément très instructif cette petite expérience d’épicier. Je vais peut-être bien me recycler dans l’estragon, et je ne vais plus regarder mon pot de basilic de la même manière. Mais il est vrai qu’à 30 000 € le kilo, renseignements pris, le roi des épices, le safran, celui made in France, est encore bien loin devant, 100 fois plus cher. Presque aussi cher que l’or, coté à … 45 000 € le lingo … et qui a vu sa côte multipliée par 5 en 20 ans… renseignements pris. Aïe aïe aïe, là je n’aurais jamais du commencer à chercher des infos sur le net, car de la surprise somme toute anecdotique du prix de l’estragon me voici énervé par celui de l’or et de cette valeur arbitraire d’un minerai qui ni ne se mange ni même ne soigne, comme du principe et du fonctionnement même du système boursier, parangon de l’économie libérale mondiale sans limite éthique, une obscénité diabolique. Ce ne serait plus couper des têtes faire une révolution, mais plutôt se couper des bourses. J’ai pas dit se couper les bourses hein ! Je me permettrais même de dire qu’au contraire il va falloir en avoir des très grosses, de corones, si on veut un vrai changement après cet épisode de crise. J’ai entendu une interview d’une de mes préférés d’entre tous nos politiques, Christiane Taubira, tellement de bon sens dans tous ses propos. Que diable ne souhaite t elle pas s’engager comme capitaine(e)… Ils ne sont pas nombreux ceux qui m’ont parus être les bons, à avoir l’étoffe, la vision et l’intégrité, mais ça s’est toujours fini en rendez vous raté, sûrement car la fonction présidentielle même ne leur convenait pas, plus tournés vers la représentativité collective. Bah oui bien d’accord mais comment on fait pour changer de système et fiche en l’air la vieille « cinquième »?

Depuis 3 jours nous avons droit à la créativité pâtissière de Théo, un régal que ce confinement en fait.

Epave, port de La Lave, L’Estaque.

Épisode #8


J#31 jeudi 16 avril


19 724 jours plus tôt j’inspirais ma toute première bouffée d’oxygène, celle qui me fit pousser mon premier cri en pénétrant mes poumons encore plein de liquide vital, tout juste sorti du plus long et doux des confinements qui m’ait été donné de vivre, long comme un séjour orbitale dans une station spatiale, une odyssée, doux comme un gros édredon de plume, je m’en rappelle bien, si si, il était peut être 13:17, aux alentours, nous étions un samedi, tu avais vingt huit ans, et allais pouvoir enfin te reposer. Ô comme ce premier enfermement avait été agréable, ce voyage intérieur fusionnel riche d’événements, je m’en souviens bien, si si, pas une seconde sans qu’il ne m’arrive quelque chose de nouveau, en permanence nourri dans mon corps et mon cerveau, pour que je grandisse, pousse et trouve ma place, incroyables et magiques vibrantes sensations, constante chaleur rassurante, perceptions subtiles et étouffées du dedans et du dehors, tant et tant que je n’ai pas vu le temps passer. Trop vite. Nostalgique réminiscence, si si, dont j’aimerais retrouver toutes traces en ma mémoire pour encore mieux me souvenir et m’imprégner de toi qui me manque tant chaque jour, 4 443, qui ont filés comme si c’était le mois dernier que nous nous sommes vu pour la dernière fois. Souvent je me demande où tu es, près de qui, près de quoi, à part dans les méandres de ma mémoire, ou dans le vol d’un papillon qui me rend une visite inventée. As tu trouvé la grande station spatiale universelle où l’on s’apaise dans l’apesanteur éternelle ? Je t’aime, à jamais, à sans cesse. Aujourd’hui, vous avez été nombreux, familles et amis confinés restés là bas chez vous, à me souhaiter une joyeuse journée, rappel de la fin du confinement heureux et du premier cri originel, par vos messages écrits ou filmés, drolatiques souvent. C’était chouette d’ici avec les miens et presque convivial. On a bien trinqué à nous tous. Merci.


J#32 vendredi 17 avril

« Aujourd’hui c’est vendredi et j’aimerais bien qu’on m’aime, j’sens que je vais encore finir chez Wanda et ses sirènes, et ses sirènes, wo o o o o (…)», chanta Bashung en 1980. Il est des ritournelles et des refrains comme ça qui me reviennent comme des automatismes au démarrage de la journée, comme aussi « Les lundi au soleil, c’est une chose qu’on ne verra jamais, chaque fois c’est pareil, (…)»de Cloclo. Des tubes pour chaque jour de la semaine il doit bien en exister. De tubes aujourd’hui c’est de ceux de concentré de tomates dont je deviens le spécialiste. Le rayon sec de la supérette, riz pâtes semoule polenta sauces huiles condiments épices sels de toutes les formes sous tous conditionnements n’a plus de secret pour moi. Dix mètres de long, deux mètres et quelques de haut maîtrisés, ça en jette aux clients paumés que je renseigne en un clin d’œil. Je fais bientôt parti des meubles, certains clients me reconnaissent même et viennent me dire bonjour, c’est sympa. Avec Florence la compagne de mon pote Smaïn, nous sommes les deux bénévoles à être systématiquement là pour les 3 jours de livraisons hebdomadaires depuis maintenant quatre semaines déjà. Elle c’est la spécialiste du rayon froid, un enfer glacé que ce rayon avec ces centaines de références. Aujourd’hui nous sommes six en renfort, ce fut une grosse livraison, encore. J’espère que les choses rentrerons bientôt dans l’ordre et qu’ils pourront retrouver un rythme normal de travail ici et se passer de nous, et que je pourrai retourner à mes moulins bi cylindres quatre temps pleins de bielles et de cambouis auprès de mon Gégé. Sans gants, avoir de nouveau les ongles noirs, et réparer, restaurer, transformer, faire bien tourner, mmmmhhh. Encore quelques années. La moto ce n’est peut être pas ce qu’il y a de plus écolo I know mais pour une grande ville à l’échelle de Marseille et des trajets longs individuels c’est pas si mal, et bien réglée c’est encore mieux. A t-on jamais vu un bouchon causé par les deux roues? Alors que les bagnoles arrêtées ou au ralenti dans le trafic avec deux fois sur trois un seul passager à bord, le conducteur, sont un des principaux responsables de pollution urbaine. Une des solutions pour une mobilité urbaine raisonnée est la fluidité. Un moteur quel qu’il soit, électrique ou thermique, est le plus gros consommateur d’énergie en phase d’accélération, le congestionnement du trafic le lieux de milliards d’accélérations et de démarrages avortés. Le mieux est de se déplacer à pied ou à vélo, okay, dès qu’on peut. Ou alors de rester chez soit ou à proximité, comme maintenant ? Sûrement aussi.


J#33 samedi 18 avril


Pour la deuxième fois seulement depuis le 17 mars je descends à pied ce matin sur le littoral de l’Estaque prétextant l’achat de pains pour quelques jours et de poissons frais. J’immortalise avec mon appareil photo les rues vidées du quartier, c’est étrange cette atmosphère de désertion, samedi jour sans le marché hebdomadaire, moment de rencontres et d’apéro en terrasses, il y a « degun».  » Barracuda », un des deux seuls derniers pêcheurs professionnels de ce port et là sur le quais entouré de trois autres hommes assis sur des chaises de jardin à distances respectables. Son petit étalage en inox d’un mètre carré étale le fruit de sa pêche, il sort tous les matins, et je peux lui acheter quatre magnifiques soles fraîches dont nous pourrons nous régaler demain. Il y a toujours du poisson, c’est rassurant. Il faudra que je lui demande la prochaine fois s’il n’y en pas plus que d’habitude en fait depuis que le trafic maritime est quasi nul, on a bien vu dauphins et baleines récemment. En passant devant le bureau de tabac où les invétérés blêmes font la queue à l’extérieur, un client sort une cartouche de clopes dans la main sur lequel il gratte un jeu de hasard avec une pièce de sa monnaie. Tiens tiens, et si on n’avait pas fermé les bureaux de tabacs n’ont pas pour alimenter les fumeurs et fournir les liseurs de journaux mais pour continuer d’enrichir la Française des jeux et ses milliers de nouveaux actionnaires depuis la vente du « fleuron »? Fleuron, qui au sens figuré signifie une des plus importante prérogative, un des plus haut revenus du prince. Fleuron, je n’aime pas ce mot.


J#34 dimanche 19 avril

Dimanche sous la pluie! Matinée au lit! Par la fenêtre grande ouverte j’écoute sous la couette les gouttes s’écraser sur les feuilles, les tuiles, les pavés. Ça sent la terre mouillée, et notre pittosporum tobira en pleine floraison exhale des effluves de jasmin entêtantes que les abeilles butinent bourdonnantes. Farniente. A midi nous nous régalerons des soles fraîches d’hier, avec une petite sauce beurre échalote estragon, côtes de blette et polenta, petit blanc d’Ardèche nature « La clé des champs» 2018 de chez mes amis Jouret… de quoi finir cette cinquième semaine de confinement en beauté. Après midi téloche à regarder les 4 épisodes de la série documentaire « Green blood », enquête journalistique internationale collaborative par le groupe des Forbiden Stories, sur des scandales écologiques et criminels dans les mines d’or de Tanzanie, de sable au Tamil Nadu indien et de nickel au Guatemala, tous matériaux et terres rares extraits pour la fabrication de nos objets d’usages courants du smartphone à nos plaquettes de freins, entachés du sang de journalistes et de locaux assassinés, paysages et terres dévastés, omerta et corruption internationale. Froid dans le dos. Colère.( visible en replay sur France 5 jusqu’au 30 avril).


J#35 lundi 20 avril


L’ambiance est plus tranquille ce matin à la supérette, le rythme moins tendu. Il pleut toujours un peu et c’est peut-être dissuasif pour certains clients certes, mais tout comme la pandémie semble marquer le pas le temps d’un « plateau » comme il nous est expliqué, l’affolement sur l’approvisionnement pourrait aussi lui redescendre à un niveau raisonnablement gérable. Les mesures de déconfinement progressif annoncées bien qu’encore floues ont peut être elles aussi eut pour effet de faire redescendre un peu la pression. À voir.


J#35 mardi 21 avril


Il pleut toujours, trois jours non stop d’une pluie fine qui aura bien pénétré les sols en douceur. Je glande encore dans mon lit longtemps, je vais finir comme Philippe Noiret dans «Alexandre le bien heureux» ( 1968, de Yves Robert) avec un panier de victuailles accroché par une corde sur poulie au plafond de son lit à baldaquin. Se la couler douce. Cet aprem je pousse la balade à pied au delà du kilomètre de périmètre autorisé pour m’approcher de la mer qui me manque, du côté du port et de la base nautique de Corbières. La mer est d’huile malgré la pluie, je fais quelques photo, croise la police municipale qui me laisse tranquille et ne me calcule même pas. Ouf je n’écoperai pas d’une prune encore cette fois. Je rentre pour le tea time ritualisé. Fin de cette journée peu mouvementée.

Le bilan en France dépasse les 20 000 morts depuis hier, on n’est pas sorti de la crise, ne baissons pas la garde.

Bzzzz

Episode #9

J#36 mercredi 22/04

Toujours à la supérette ce matin j’y vais piano piano car je me suis de nouveau fait mal au dos…Je finirai la journée chez l’ostéo, qui me remet bien droit recto verso. Je me tirerai sûrement mieux de ce p’tit bobo par quelques jours de repos. Mais pour les raisons paraît que c’est de la psycho qui´m faut, alors là y’a pas photo y a encore beaucoup d’boulot.

J#37 jeudi 23 avril

Je n’écoute plus systématiquement les News du matin, ça fait parti d’une des résolutions contre le mal de dos. Ça marche moyennement je dois dire, il faut du temps pour désinflammer trois semaines de contractions musculaires. Mais n’est ce pas beaucoup plus vieux et viscérale ces tensions docteur? Bien sûr que si mecton. Il y a dans le lot des inquiétudes des histoires personnelles enkystées comme pour tout un chacun, sur lesquelles on peut réfléchir et agir avec raisonnablement d’espoir de trouver des issues heureuses, des résolutions à taille humaine. Le travail est en cours, le confinement y est propice. Mais parmi les autres facteurs d’irritations voire de désespoir il y a aussi tout ce sur quoi il me semble que nous n’avons pas beaucoup de contrôle dans la manière dont tourne notre monde. La pandémie actuelle est loin d’être ma plus grande inquiétude, même si cela m’affecte, un virus est une calamité naturelle, sa propagation est et aura été le fruit de nos dysfonctionnements, ça ça m’inquiète, me révolte même, nos dysfonctionnements. Il y aura un après cette crise et il est temps de se demander et de dire ce vers quoi nous ne voulons pas retourner. Perso je trouve très crédibles les thèses collapsologistes développées autours de la réaction en chaîne apocalyptique qui nous menace due au réchauffement climatique sans nul doute provoqué par les excès de l’activité humaine et de la mondialisation du marché pour faire très simple. Okay okay okay. Bonne nouvelle, il y a des solutions pour éviter le pire et elles ne sont pas des secrets, accessibles et réalisables, des générations jeunes très motivées pour en porter les étendards, on peut y tendre et y arriver avec beaucoup de bonne volonté et de discipline « écolo » unilatérale. Mouais, vaste programme donc, …. Hélas pour contre balancer la bonne nouvelle il est une chose à mes yeux encore plus terrible et fatale qui rend presque vaine toute tentative de changement, sur laquelle nous n’avons pas prise, c’est l’hypocrisie au pouvoir de ce monde. La pire de ses incarnations, LE fléau des fléaux, pourtant vénéré par certains, qui me fait honte par dessus tout d’être un homme et parfois même d’en pleurer? La guerre. C’est ultra simpliste, je sais. Pourtant en 120 000 ans de règne de sapiens c’est pas comme si on n’avait pas eu le temps d’y réfléchir à cette nature humaine belliqueuse irrépressible. Exemple d’hypocrisie devant notre porte : toujours, je dis bien toujours, relayées par les médias comme étant de bonnes nouvelles pour notre économie bleue blanc rouge, la bonne santé de nos exportations d’armements !!! Comment, mais comment diable peut on même oser concevoir que la vente d’armes soit une bonne nouvelle ? Quand on en est encore à se réjouir de cette ignominie annoncée fièrement sur des chaînes de médias nationaux dans une société telle que la notre dite civilisée, pays des droits de l’homme, mon cul oui ! je n’arrive pas à espérer qu’une prise de conscience du défi climatique à relever urgemment sera une priorité, et encore moins un choix mondial unilatéral. Je me laisse happer depuis quelques temps par la toile du net et l’arborescence des informations à notre portée, sautant d’articles en hyper liens, des heures durant de lectures sidérantes et vous livre juste quelques chiffres rapidement, juste se faire une toute petite idée de la partie émergée de l’iceberg, le reste étant les obscures hypocrites secrets défenses, manigances, arrangements, corruptions, complots…La bête. Juste quelques chiffres donc. En 2019 la France est le troisième producteur et exportateur d’armement au monde. Cocorico. Ce glorieux résultat représente 9,5 milliards d’euros à l’exportation, 1/3 du marché total français, les 2 autres tiers étant les équipements pour l’armée française même, exportations sans vergogne vers des zones de conflits et de massacres de civiles (pays d’Afrique centrale, Arabie saoudite vs Yémen, …). Ce sont 200 000 emplois pour la seule fabrication dans 10 gros groupes genre Dassault, Thales, Renault Truck, Airbus etc et 4000 PME sur le territoire, sans compter donc l’armée professionnelle ni les contrats de formation et de maintenance des joujoux, c’est dire le lobby autours de ce 1/5 du PIB. Pas touche. Aucun gouvernement, tous partie prenante du complexe militaro industriel depuis le début de notre cinquième république n’a les mains blanches, et les meilleurs résultats à l’exportation l’ont été depuis les années 80, merci « tonton « , et ont explosé sous les gouvernements des dix dernières années, hein « flamby »! Et notre actuel prince n’est pas en reste. A l’échelle mondiale pour la même année le marché aura représenté 1,8 billions de dollars US, c’est la première fois que je suis amené à écrire ce mot, billion, incommensurable, USA et Russie caracolant loin en tête avec plus de 50% des exportations à eux seul, seulement 7% pour la France, petite joueuse. Actuellement ceux là détiennent chacun plus de 6 000 armes de destructions massives nucléaires chacun sur un total de 15 000, 300 pour la France, devant la Chine et le Royaume Uni… je m’arrête là, c’est à vomir. Si vous en voulez plus allez sur le site du SIPRI et chercher leur « yearbook », une institution internationale de recherche sur la paix basée à Stockholm. Euh dites moi, vous, vous avez déjà entendu un candidat au poste suprême quelque soit sa couleur politique annoncer dans son programme vouloir orienter nos sociétés vers un exemple vertueux de désarmement? Une reconversion de ce complexe militaro industriel vers le développement durable? Faites moi rire, moi, jamais rien entendu. On n’arrive déjà pas à nous faire sortir des industries civiles de l’énergie nucléaire, qui ceci dit au passage produisent la matière fissile pour la fabrication des armes atomiques, éh oui c’est le principe. Et par exemple quand les iraniens prétendent développer uniquement le nucléaire civile c’est parce que derrière ils auront la matière pour développer le nucléaire militaire, cqfd. Pendant qu’on y est dites moi que les sous marins à propulsion nucléaire ne sont guère que des pédalos parce qu’ils ne dégagent pas de gaz à effet de serre, que les frégates vont bientôt fonctionner à la voile, que les tanks labourent les champs et avancent à l’huile de friture, que les Rafales volent selon un rythme migratoire saisonnier en formation oies sauvages, que les Famas tirent des carottes traçantes pour nourrir les lièvres comme dans les BD de Gaston Lagaffe, faites moi rire svp, car s’il y a un truc bien pourri à fabriquer et bien « polluant » qui nécessite l’extraction minière des terres rares et le fonctionnement des hauts fourneaux de la sidérurgie comme les labo de la chimie bien crade, qui menace de tout faire péter c’est bien l’armement et ceux qui ont accès aux boutons rouges du gros champignon. Genre Trump ou Poutine mais pas que. Et du coup si on désingait l’économie militaire libérale belliqueuse, condition préalable nécessaire, je parie qu’on arriverait facilement et naturellement à nous adapter pour éviter le big crash climatique et l’effondrement. Ça servirait à quoi d’ailleurs de vivre dans un monde écologique en étant toujours armés jusqu’aux dents? Ils doivent bien rire les troufions à nous voir nous évertuer à trier nos emballages dans nos poubelles jaunes pendant qu’on les approvisionnent chaque année en millions de munitions. Donc moi Monsieur le Président, hypocritement planqué derrière le secret défense comme vos prédécesseurs, ce que j’aimerais d’abord changer c’est notre rapport à la guerre. Basta. Sine qua non. Mais que pèse la frugalité prônée par Pierre Rabi et ses colibris face à « l’équilibre de la terreur » banalisée et toujours d’actualité et prêchée par nos puissants gouvernants? Pas lourd. Pot de terre versus pot de fer. Comment faire?

Aujourd’hui il fait grand soleil et je sors pour faire un tour du quartier par les sentiers du dessus de la colline sur laquelle nous nous appuyons, panoramique magnifique et vue imprenable sur toute la baie de Marseille. Je commets un bel acte manqué en perdant mon jeu de clefs de la maison. Coincé dehors ou confiné dedans? Je refais deux fois le parcours en vain et explose de deux heures mon quota d’autorisation de sortie.

J#38 vendredi 24 avril

Les voisins ne sont pas chien qui m’auront retrouvé mes clefs et les auront déposées au dessus d’une boîte aux lettres, ouf car là j’en étais quitte pour 200 balles à tout refaire. Ceux là mériteront bien une petite bouteille en remerciements. D’ailleurs je crois bien que je vais organiser un apéro des voisins dans la rue quand le déconfinement annoncé nous le permettra. Brijou et moi avons fabriqué une chouette « libriothèque », caisse en bois peinte et décorée avec étagère et chutes de nappe vinyle à fleurs, déposée et fixée sur un mur devant la maison dans laquelle nous disposons quelques livres donnés, et inciter à l’échange entre voisins. On verra bien.
Du port sort un des gros porte containers de la CMA CGM, bien chargé, en route pour la reprise du business mondial, dans le ciel de manière assourdissante vrombissent en formation serrée deux avions de chasse, Mirage 2000 N ?, N pour nucléaire car avions bombardiers armables de missiles idoines, probablement une partie de l’escadron « La Fayette » posté sur l’énorme base militaire de Istres, non loin, encore un des fleurons tricolores du genre cocoricacakaki, avec sa piste d’atterrissage la plus longue d’Europe, capable d’accueillir les plus gros porteurs de l’OTAN, en emporte le vent, jusqu’à la navette spatiale américaine, si si. Tout reprend de plus belle dans le meilleur des mondes.

J#39 samedi 25 avril

Ça fait deux fois en peu de temps que je rêve de mes années collège, enfin que je situe dans ces eaux là, à Xavier Marmier. Je me souviens très rarement de mes rêves. Il paraît qu’il faut noter tout de suite les derniers souvenirs qu’on en a au premier réveil, sinon pfftt… et je n’en ai pas le réflexe. Pourtant j’aimerais bien me souvenir de ces phases inconscientes et sans filtres. Ce matin je me souviens de bribes du dernier car j’y étais en classe de musique avec la grande austère mais élégante madame Serf, classe de 6eme..7? je crois, dans cette salle dédiée au fond en bas à droite du grand hall couvert de ce bâtiment de 3 étages en coursives intérieures. Et on y chantait un canon entêtant, « ô bruit doux de la pluie, parterre et sur les toits, pour un cœur qui s’ennuie, ô le chant de la pluie», une ritournelle aux arpèges vocaux assez alambiqués qui me revient comme ça en mémoire dans ce rêve, intacte et très précise plus de quarante plus tard, réminiscence vive de ce chant presque psychédélique perdu dans les méandres de ma mémoire. C’est bizarre. Comme pour les rêves, je crois que si c’était à refaire je tiendrais un journal dès mes premiers mots dans l’écriture, juste noter quelques trucs, car ma mémoire se vide du trop plein, comme tout le monde, mais j’en éprouve de la nostalgie, un truc de vieux. Ça doit être chouette de pouvoir relire ces notes, comme on feuillette un album photo, ou un carnet de dessins, avec peut être même encore plus d’images enfouies. Cette année là de collège, 77, j’avais eu droit à mon premier passeport, couverture en plastique bleu, pour un premier long voyage de 3 semaines chez ma marraine au Niger à Niamey, pour Pâques, mon anniversaire, en avril. J’étais parti de Pontarlier sous un mètre de neige avec mes moonboots et une veste en laine pour atterrir par plus de 40 °C à l’ombre, suffocation, laisse béton. Sur la photo d’identité de mon passeport je porte un pull de ski tricolore aux épaules rembourrées avec un petit coq en blason acheté sur le catalogue de la camif… j’adorais ce pull. J’ai une espèce de coupe de cheveux au carré exécutée aux ciseaux par ma mère, la vache, une horreur, le dossier qui tue. Et me fait bien rire maintenant. Aujourd’hui il pleut doucement ici, parterre et sur les toits, c’est la sécheresse à Pontarlier où il n’y a pas eu de pluie depuis quarante jours, nous sommes en avril et je n’ai plus beaucoup de cheveux.

J#40 dimanche 26 avril

Il fait beau, les enfants ont bravé les règles pour se rendre en ville voir leur maman, déjà six semaines. On glande dehors dans le jardin. C’est si calme.

J#41 lundi 27 avril

A la supérette le rythme se calme, ce matin nous sommes encore quatre bénévoles tout de même, Florence , Brijou et François nous a rejoint, c’est bien. Depuis peu on sait qu’un déconfinement progressif va se mettre en place dans une quinzaine de jour. On dirait que ça a déstressé son monde, il y a une échéance, un début de fond du tunnel. Tant mieux.
La ministre des armées a annoncé la mise en place d’un plan économique pour relancer l’activité dans l’industrie de l’armement, ben voyons… De plus belle je vous disais, ça repart de plus belle. J’ai bien peur qu’ils n’aient pas compris là haut et nous remettent la tête dans un tunnel abyssal.

J#42 mardi 28 avril

Gros orages cette nuit et pluie toute la matinée. Je bricole avec mon pinceau et des fonds de pots autours des fenêtres et portes à rafraîchir. Ma fille se remet doucement d’une nervous break-down éclatée hier, acculée par les perspectives de l’après proche qui sont flippantes quand tu n’as pas de boulot et bientôt plus de couverture sociale… désorientée. Dans l’ensemble du discours politique de nos dirigeants on comprend plutôt qu’il va être demandé à ceux qui travaillaient de travailler encore plus voire faire des sacrifices (?) pour relancer la machine, alors qu’il me semble après cette crise exemplaire que la solidarité vécue devrait plutôt nous amener à partager le travail d’une part et freiner la machine de la consommation, nan? Vers une décroissance solidaire et pacifiste, ça pourrait être mon programme, et je voterais pour moi , sur mon île.

Le bilan de la pandémie dépasse les 23 000 vies perdues en France aujourd’hui…

Pleine lune, baie de Marseille depuis L’Estaque; 09 05 2020

Episode#10 de der, belote et rebelote, prépilogue.

J#43 mercredi 29 avril…. pfttt »»»» J#53 samedi 09 mai…

10 jours plus tard donc. Hé bé mon gars, qu’est ce qui se passe ti, kes qui se pastis ? diraient ils ici. Certains de mes proches ou lecteurs ont commencé à m’envoyer des messages pour me demander des news, un début de presque inquiétude à ne pas voir paraître les suites de mes tribulations et pirouettes égocentriques sur moi même. Nan, nan, tout va bien, enfin quasi. Just take a little break in the big break. Anywhere ;-).
On sait maintenant depuis une bonne quinzaine de jours que la sortie du confinement est proche, d’ici 48 h à la louche. Vers un déconfinement progressif pour être plus précis. Une bonne part de notre nous doit s’en réjouir évidement, les perspectives vont s’ouvrir et se diversifier peut on espérer. Hors une bonne part de mon moi n’est pas du tout joyeuse voire inquiète. Je redoute par dessus tout le retour « à la normale  » , c’est à dire à la situation d’avant, celle la même qui nous a amené à vivre ce que nous venons de subir. Je vais continuer de balayer devant ma porte et m’efforcer, m’efforcer, m’efforcer car il y a encore du boulot. Mais en disant que je redoute le « Confine le naturel, il revient au galop !» c’est avouer mon manque de confiance en une (grande ?) partie des  » autres « . Parce que autrui est à la fois singulier et multiples il pourrait être réparti en quelques catégories schématiques mais non exhaustives pour mon propos. Ma défiance va surtout envers ces « grands-autres », les très nuisibles volant haut, qui nous gouvernent, par nature manipulent, manigancent, tirent les ficelles et la couverture à eux, et nous dominent de manière éhontée, affichée, ouvertement, mais aussi insidieusement voire subliminalement et secrètement, grâce aux technologies numériques par exemple, tous rebelles que nous prétendons être big brother is watching us. En deuce il y aurait les « moyens-autres », moins dangereux mais quand même, ceux qui par bêtise, aveugles au bout de leur nez se foutent des autres, irrécupérables et inconséquents, idiots parfois méchants qui ne pensent qu’à eux…no more comment. Et puis il y a aussi les « petits-autres », ceux qui ne comprennent pas, ne savent pas, inconscients par ignorances, manquent de moyens pour changer même s’ils avaient envie, un creuset sûrement fertile qui pourrait bien grossir les troupes de tous les autres qui restent dans lesquels je m’inclue, ceux qui œuvrent déjà et ceux qui ont envie de ce changement nécessaire, ( groupes plus que troupes d’ailleurs, terme trop belliqueux, bien qu’on utilise aussi le terme de « groupe armé »…pfff) qui donc devraient espérons enfler de ces « petits-autres ».
De ce journal on me fit remonter parfois dans certains propos mon pessimisme comme un signe de dépression, bon okay, peut être un chouya, en me prodiguant de manière bien veillante des « ne t’inquiète pas, ça va passer ». Merci pour le soutien, si si, mais je ne fis là qu’écrire ce qui jour après jour traversait ou s’affirmait dans ma toute petite conscience, réalo-idéaliste, pessoptimiste. Ma toute petite conscience qui est déjà soeur de beaucoup beaucoup d’autres petites consciences, youpi, mais qui devront encore beaucoup beaucoup lutter contre beaucoup beaucoup d’autres ZautruiS, nos semblables et prochains pour qui nous ne devrions vouloir que le bien, comme l’édicte la bonne morale d’où qu’elle vienne… Lutter donc pour le bien commun tout en cohabitant avec un autrui retors. Pas toujours facile hein?. Sartre, « JP » pour les intimes, concluait sa pièce « Huis Clos » par un magistral et sentencieux «…L’Enfer, c’est les autres.». Mouais, bing ! prend ça dans les dents, mais ce n’est pas vous qui me lisez les autres rassurez vous, c’est les autres. Les autres c’est jamais soit. Et tout ce qui arrive est toujours de leur faute c’est bien connu.

C’est pleine lune depuis quelques nuits. Je sais bien depuis longtemps que mon métabolisme y est très sensible, ça fait de moi un lunatique au sommeil intermittent sous influence et sans rancune envers la sphère blanche en orbite, éveillé dans mon lit, fenêtre et volet grands ouverts, voire errant en caleçon et t-shirt sur la terrasse, il fait incroyablement doux déjà en ce début mai, le ciel est limpide sans pollution, la mer et un vrai miroir où se reflète la planète satellite. Ces dernières semaines 300 000 petites étoiles imprévues au programme ont rejoint les milliards d’autres qui scintillent dans le huitième ciel du firmament. C’est beau un ciel la nuit.

J#54 dimanche 10 mai.

Pendant longtemps chaque 1er, 8 et 10 mai me donnaient l’occasion de penser aux événements y étant rattachés. Fêtes des travailleurs, armistice de la seconde guerre mondiale, victoire de la « gauche » aux présidentielles il y a 39 ans. Je ne défile plus que rarement sous des banderoles et j’oublie tout le temps d’offrir du muguet, je n’ai jamais marché au pas sous les drapeaux et n’ai même pas fait mon service militaire, réformé P4, mais je me rappelle très clairement voir sur l’écran tv noir et blanc de mes parents apparaître derrière la tête d’Yves Mourousi, le présentateur vedette, le portrait révélé avec un effet suspens en cascade de carrés pixelisés archaïques du nouveau président François Mitterand. Je me rappelle surtout voir pour la première fois mon père pleurer de joie dans son fauteuil face à l’écran en se tenant les cheveux qu’il avait hirsutes comme souvent à l’époque et en n’y croyant presque pas ses yeux, lâchant entre ses chaleureux sanglots des « C’est pas vrai, c’est pas possible, nom de dieu on y est! On y est bordel de dieu », tu te rappelles Jojo ? On était tous heureux dans ce salon et moi j’étais heureux qu’il soit heureux, c’est tout, le reste du sens de l’événement n’émergeait que depuis peu dans ma tête de boutonneux avec mon collier de chien en cuir et mon cadenas en pendentif, encore fan de Sid Vicious et du «No future for you » du single acidulé «God Save The Queen» des Sex Pistols. Ce « on y est » ne représentait pas pour lui ni pour ses copains l’arrivée du sauveur, mais la concrétisation de plusieurs dizaines d’années d’âpres luttes syndicales et le franchissement d’une barricade vers des vallées plus vertes sous un ciel plus rosé. Cette année là de troisième de collège les cours d’histoire avaient été centrés sur les élections à venir et d’une tentative d’explication à nos têtes délurées du système législatif français de la cinquième république par l’austère savant et respecté érudit Mr Malfroy. Les filles parmi les plus « précoces » étaient les punkettes au maquillage noir façon Nina Hagen. «Nunu Robinet», «Fefe» et « Fanfan» avaient déroulé un magistral exposé sur la « Punkitude » pendant le cours de français de la très coolos ex-baba Mme Lampert, applaudies et sifflées par les mecs, pendant que leurs copines s’entraînaient à roter le plus fort possible, dégurgitement sonore tendu comme un doigt d’honneur, en s’enivrant de force Coca-Cola, wouah ça c’est de la pétillante madeleine de Proust ! Victoire de la « gauche » par le vote d’un côté, émancipation des teen-agers par un rot à la société d’un autre côté, c’est ça pour moi le 10 mai, bien plus joyeux que ce dernier pas très sexy. Je me demande même si ça serait pas mieux en septembre prochain d’aller roter plutôt que d’aller voter. Roter utile ! M’enfin, que d’irrévérence. Nan je déconne, j’ai passé l’âge, quoique… C’est un peu comme pour Obélix qui est tombé petit dans la marmite de la potion magique, il te reste toujours un p’tit goût de reviens-y. Je vais d’ailleurs de ce pas bosser ma playlist des 35 titres d’hommage aux punks new-yorkais des Ramones car dans 48 heures c’est déconfinement et la reprise des répétitions avec mes potes de Blitzkrieg Family, enfin !


J#55 lundi 11 mai

Didiou ! H – 14 à l’heure où je fini d’écrire sur cette parenthèse, 55 jours de huis clos qui sonnent comme le titre du film  » Les 55 jours de Pékin » (1963) avec la magnifique Ava Gardner, qui raconte la résistance des communautés internationales de cette ville assiégée en 1900 face à la montée nationaliste. Aller au cinéma, sortir pour aller au cinéma, se faire une toile, plonger dans une salle obscure, retrouver celle de L’Alhambra et son équipe ici dans le quartier, y retrouver « ma » place au tout premier rang là où je peux étendre longuement mes jambes face à cet écran géant qui envahit tout mon champ de vision, immergé dans l’image et l’histoire, ma presque deuxième maison où je pourrais passer deux heures par jour sans jamais me lasser, où une virée aux Variétés sur la Canebière avec un p’tit resto juste avant, juste après selon l’opportunité de la séance, cela me manque vraiment, j’en suis un mordu, mais hélas ce n’est pas encore au programme des autorisations du déconfinement…pfff. Aujourd’hui il n’y en a que pour les coiffeurs, ça me fait une belle jambe avec ma tête de boule de billard. Ma reprise d’activité avec nos chambres d’hôtes n’est pas non plus envisageable avant le 15 juillet comme toutes activités d’accueil hôtelier selon la rumeur. Le seul truc qui me « réjouit » dans ce cataclysme c’est que l’hydre monstrueuse dans la famille des GAFAM numériques qu’est Airbnb ait pris paraît il du gros plomb dans l’aile, dans le domaine une telle concurrence déloyale voire et surtout illégale ce n’est vraiment pas juste, vraiment trop injuste comme dirait Caliméro le petit canard noir dépressif. La crise économique est là et annoncée comme immense, c’est chose incommensurable pour moi d’en imaginer les conséquences à vivre prochainement malgré les scénarios catastrophes qu’on nous décrit déjà sur les médias et les réseaux, je prie juste encore une fois que ce soit l’occasion malgré les difficultés de remettre les pendules à l’heure pour freiner ce temps trop rapide, trop rempli, cette course effrénée de la sur consommation, et affronter le défi climatique. J’ai déjà dit ici mes orientations antimilitaristes et pacifistes anti nucléaire pour des raisons évidemment éthiques mais aussi comme résolutions économiques et écologiques. J’espère trouver le lieu de ce militantisme auprès de groupes déjà constitués. Greenpeace? financé par les voyous d’IKEA, bof! La Fédération Anarchiste? J’épluche. Amnesty Internationale? Pas de délégation ici. Sortir du nucléaire? WWF? ICAN? nobel de la paix en 2017, yes. Observatoire des armements? eux sont bons mais ce sont des gens de bureau. Je suis preneur d’idées et de contacts.
Aujourd’hui mon fils Théo fait ses bagages, il retournera demain chez lui à Gardanne, content de retrouver son chez lui, normal. Ses préparations du Tea Time que nous avons infailliblement réussit à maintenir surtout grâce à lui comme moment convivial de break et de retrouvailles dans la journée vont manquer, ainsi que toutes ses inventives pâtisseries quasi quotidiennes. Il repart en quête de boulot, en fin de droits de chômage fin juin, ça va filer et le terrain est miné. Je croise les doigts. Ma fille Morgane aura fait à sa manière pas mal de chemin in fine, elle décide de quitter Paris et s’apprête à en déménager à la fin du mois, en fin de droits de chômage également, capitale trop chère, pour un port d’attache prochain encore inconnu, vagabondages d’ici là,… en espérant elle aussi l’opportunité du boulot qui va lui convenir. Je sais ne rien avoir à leur proposer comme aides autres que matérielles, ce n’est plus de ma responsabilité mais ça n’en reste pas moins une vraie inquiétude pour un parent d’avoir deux enfants trentenaires en rade, surtout dans ce contexte épineux. Même si quelques jours de notre cohabitation n’ont pas toujours été faciles, dans l’ensemble on s’en sort plutôt pas mal, positivement différents dans nos relations, il y a eu résolutions d’un certain nombre de postures bancales. Je crois.
Brijou aussi aura résolu une situation en décidant de quitter prochainement son local professionnel et de rapatrier une grande partie de son activité à la maison, plus économique, plus de temps libre, plus de trajets, ça va être chouette de finaliser ensemble cette installation en réaménageant les espaces.
Voili voilou, je clos le dernier épisode de ce journal aux confins de L’Estaque, ce cher quartier si agréable à vivre dans cette grande métropole, un rayon de soleil apparaît à l’instant qui transperce l’épaisse couche de nuages qui nous arrosent abondamment depuis hier. Un signe? Une nouvelle phase s’entame, un nouveau « Germinal » peut-être ?
À bientôt familles et amis, à bientôt de vous retrouver sans distanciation, rapprochés et réunis. Vous nous aurez manqués.

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